La blanchité comme production sociale de l’espace : invisibilité et pouvoir spatial
Revue : Espaces et sociétés
Abstract
Ce numéro thématique propose d’analyser comment la blanchité, en tant que norme sociale hégémonique, façonne les pratiques, les représentations et les inégalités spatiales dans divers contextes, qu’ils soient urbains, ruraux ou postcoloniaux. Il s’agit d’étudier les mécanismes par lesquels cette catégorie racialisée, souvent invisible, participe à la production matérielle, symbolique et politique des espaces contemporains, en lien avec les héritages coloniaux et impérialistes. L’appel invite à interroger la manière dont la blanchité structure les usages de l’espace, les discours dominants et les rapports de pouvoir, tout en occultant ses propres traces. Les contributions pourront s’appuyer sur des études de cas, des analyses comparatives ou des approches théoriques, en français, en anglais, en allemand, en espagnol, en portugais ou en italien.
Announcement
Argumentaire
La blanchité est une condition épistémologique et ontologique particulière qui se caractérise par son ignorance et son absence structurante du discours sur la race (Mills, 1997 ; Scott, 2014 ; Eid, 2018 ; Cosquer, 2022 ; Brun et Cosquer, 2024). Elle est une catégorie racialisée – circonscrite dans le temps et dans l’espace – qui participe à l’impensé de la race comme norme sociale hégémonique, c’est-à-dire une condition sociale déterminant les pratiques, les perceptions, les représentations et les interactions sociales au sein d’un espace déterminé (Jardina, 2019 ; Kapo, 2020 ; Cervulle, 2021)
Cette construction sociale est indissociable des projets expansionnistes et impérialistes historiques des nations européennes et de leurs descendant·es, qui ont produit des régimes coloniaux particuliers – extraction, exploitation, peuplement, néocolonialisme et postcolonialisme, entre autres (Nkrumah, 1965 ; Loomba, 2015 ; Veracini, 2010 ; Sandeau, 2022 ; Guimont Marceau et al., 2023a) – engendrant eux-mêmes des ordres raciaux implicitement déterminés par la blanchité (Mills, 1997 ; Robinson, 2000 ; Dantzler et al., 2022). Cependant, l’usage de cette notion est relativement récent pour discuter des théories critiques de la race dans les champs de recherche francophones en sciences sociales (Laurent et Leclère, 2013 ; Cervulle, 2021 ; Cohen et Mazouz, 2021 ; Brun et Cosquer, 2024), tandis que les traditions de recherche anglophones sur les études critiques de la blanchité remontent à plus d’une trentaine d’années (McIntosh, 1988 ; Allen, 1994 ; Bonnett, 1997).
Le concept de blanchité demeure donc difficile à appréhender dans les travaux francophones, notamment face aux appréhensions des travaux critiques sur la race (Beaman, 2021 ; Belmessous et al., 2024) et à une surenchère étymologique liée à des efforts de traductions qui alimentent un amalgame avec d’autres notions, telles que la blancheur ou la blanchitude (Moreira, 2014 ; Miano, 2023). Or, cette attention est d’autant plus importante que les processus de racialisation structurés par la blanchité se développent selon des géographies, des spatialités, des temporalités et des territorialités spécifiques (Eid, 2018 ; Sommier, 2021 ; Dantzler et al., 2022 ; Vargas, 2022 ; Benhadjoudja et Rutland, 2023 ; Guimont Marceau et al., 2023b ; Barwick-Gross, 2024).
Ce numéro de la revue Espaces et sociétés poursuit la réflexion initiée par le numéro 190 « Racisme, racialisation et production de l’espace » (2024) pour la compléter en mettant en lumière les dynamiques et les transformations de l’espace – notamment urbain, comme c’est le cas pour les villes de la blanchité (Shaw, 2007) – liées à la blanchité, à l’impérialisme et à la colonialité.
La perspective adoptée privilégie la prise en compte d’une articulation de la blanchité avec d’autres rapports de pouvoir, de domination et d’oppression, tels que ceux liés à la classe et au genre, et s’intéresse également aux récits, aux mythologies et aux formes de résistance qui reconfigurent sans cesse l’imaginaire et la matérialité de l’espace contemporain, en tension avec la blanchité. Loin d’être « neutres » ou « universels », de nombreux espaces incarnent et reproduisent la colonialité du pouvoir (Quijano, 2000), en invisibilisant les existences, les mémoires et les présences subalternes et en légitimant la domination raciale par des moyens symboliques, matériels, politiques et économiques. La planification urbaine et le patrimoine (statues, toponymies, discours) jouent ainsi un rôle central dans la (re)production de la blanchité (Melgaço et Xavier Pinto Coelho, 2022). Il s’agit d’ouvrir et de fermer sélectivement l’accès à l’histoire, de valider certains récits – essentiellement ceux des groupes dominants – et de refouler les Autres, réitérant ainsi la centralité de la blanchité comme héritage et modalité implicite de gestion et de contrôle de l’espace et de la société.
Néanmoins, dans un contexte mondial de reconfiguration de cette colonialité du pouvoir (Mignolo, 2011) qui renforce et consolide la dissimulation, mais également l’apparente cohérence de la blanchité, il nous semble opportun de nous interroger sur les outils épistémologiques, théoriques, conceptuels et méthodologiques pour appréhender la construction sociale de la blanchité – et, par voie de conséquence, de la race, du colorisme, des enjeux du métissage et du privilège racial (Brun, 2024 ; Brun et Cosquer, 2024) – dans la production de l’espace. En effet, la spécificité de la blanchité, en tant que régime de pouvoir, réside dans sa capacité à effacer ses traces, tout en continuant à structurer la racialisation de l’espace et le discours sur la race (Lipsitz, 2007 ; Delon, 2019). La norme sociale hégémonique de la blanchité façonne ainsi la construction sociale de la race, ce qui influence directement les modalités de gestion des corps, d’organisation des dispositifs, de maintien des infrastructures et du déploiement des économies affectives de l’espace (Ahmed, 2004).
Concrètement, la blanchité joue un rôle significatif dans les interactions sociales de la vie quotidienne, la production des espaces contemporains et dans la reproduction des inégalités systémiques (Christopher, 2001 ; Simone, 2004 ; Nuttall et Mbembe, 2007 ; 2020). Le traitement différencié des personnes, des territoires et des communautés racialisées comme non-blanc·hes, en lien avec la construction sociale de la blanchité et la production – ou la destruction – de certains espaces, traduit des processus spécifiques qui sont encore relativement peu abordés par la littérature francophone en sciences sociales (Sabbagh, 2022).
Plus largement, il s’agit de porter une attention particulière aux effets persistants du racisme, du colonialisme et de l’impérialisme, qui structurent la vie quotidienne et les espaces contemporains, à partir de la norme sociale hégémonique de la blanchité.
Cet appel à articles invite des contributions qui explorent cette thématique selon quatre axes complémentaires.
Axe 1 – Penser la blanchité comme production spatiale
Cet axe propose de clarifier les cadres théoriques et terminologiques permettant d’analyser la blanchité dans la production de l’espace. Il s’agit de nourrir une réflexion sur la manière dont la blanchité participe, de façon visible ou implicite, à la configuration matérielle, symbolique et politique des espaces.
Les propositions pourront s’appuyer sur les apports des études critiques de la race en français, en dialogue avec les traditions anglophones et d’autres espaces linguistiques, afin d’enrichir les perspectives francophones en sciences sociales.
Les contributions sont encouragées à examiner les effets spatiaux de la blanchité, ses traductions contextuelles et ses manifestations dans les pratiques, les imaginaires et les rapports sociaux.
- Quelles notions (race, racialisation, altérisation, neutralité) orientent la recherche sur la blanchité et ses effets spatiaux ?
- Comment les formes et hiérarchies spatiales reflètent-elles ou reproduisent-elles la blanchité ?
- Comment les traditions intellectuelles francophones, anglophones ou postcoloniales façonnent-elles la pensée critique de la blanchité ?
- En quoi clarifier la terminologie autour de la blanchité permet-elle de renouveler l’analyse critique des rapports raciaux dans la production de l’espace ?
- De quelle manière les débats sur la neutralité, l’universel ou la laïcité contribuent-ils à maintenir, naturaliser ou dissimuler la blanchité ?
Axe 2 – Infrastructures, politiques urbaines et blanchité
Cet axe s’intéresse aux dispositifs symboliques, matériels, politiques et économiques qui (re)produisent la blanchité dans la ville et les politiques de l’espace : planification urbaine, patrimoine bâti, toponymie, monuments, politiques sociales, infrastructures de santé, d’éducation, de mobilité de loisirs, et, plus largement, les équipements, les services publics et la protection sociale.
Les contributions fondées sur des enquêtes empiriques sont particulièrement bienvenues pour analyser la manière dont ces structures spatiales cristallisent ou contestent les privilèges raciaux.
- Comment la conception du bâti, la planification urbaine ou la politique du logement reflètent-elles des normes esthétiques ou sociales de blanchité ?
- Quels rôles jouent les infrastructures (santé, éducation, mobilité) dans la reproduction des hiérarchies raciales spatialisées ?
- Quels rôles jouent les dynamiques de gentrification, de ségrégation résidentielle ou de mobilité dans la consolidation des géographies de la blanchité ?
- Que révèlent les politiques de surveillance, de sécurité ou de gestion numérique sur la racialisation de l’espace urbain ?
- Quelles formes de contestation ou d’adaptation émergent face à ces dynamiques dans les luttes locales, écologiques, féministes ou antiracistes ?
- Comment penser les infrastructures urbaines à partir des perspectives décoloniales ou intersectionnelles ?
Axe 3 – Identités, pratiques et résistances spatiales
Cet axe explore la façon dont la blanchité façonne les identités, les pratiques quotidiennes et les relations sociales dans les espaces habités. Il invite à explorer la pluralité des expériences et des appartenances dans la production de l’espace, à travers les interactions sociales, les institutions et les imaginaires qui les structurent.
Les contributions pourront s’appuyer sur des enquêtes empiriques ou des analyses comparatives, afin de montrer comment la blanchité agit comme référence normative dans les usages et les représentations de l’espace. Une attention particulière sera portée aux dynamiques environnementales et aux luttes écologiques, où les inégalités raciales et spatiales se traduisent corporellement, affectivement et politiquement en formes de résistance au racisme et à la blanchité.
Comment les pratiques de sociabilité, de mobilité ou de consommation traduisent-elles la norme de la blanchité ?
En quoi les inégalités environnementales matérialisent-elles la blanchité à l’échelle des quartiers, des régions, voire des espaces ruraux ?
Comment les luttes intègrent-elles la critique de la blanchité dans leurs revendications
Quelles méthodes ethnographiques, corporelles ou sensibles permettent de saisir la spatialité vécue de la blanchité ?
Axe 4 – Imaginaires, mythes et géographies de la blanchité
Cet axe examine les récits, représentations et dispositifs symboliques qui légitiment ou contestent la blanchité à travers les espaces publics, les mémoires et les médias. Les contributions pourront mobiliser des approches comparatives et relationnelles entre discours officiels et contre-récits issus de l’histoire orale, des archives, des pratiques artistiques ou des mouvements de résistance et de décolonisation. Une attention particulière sera portée aux perspectives culturelles, médiatiques et numériques qui interrogent la production et la circulation des imaginaires de la blanchité dans les espaces publics et symboliques.
- Quels récits ou mythes nationaux ont façonné les espaces symboliques de la blanchité ?
- Quelles figures, événements, monuments ou commémorations incarnent les idéologies raciales dans les paysages urbains ?
- Comment la toponymie agit-elle comme vecteur symbolique ?
- Quels contre-récits ou espaces de contestation remettent en cause les imaginaires dominants ?
- En quoi les monuments, la toponymie ou la gestion patrimoniale participent-ils à une mise en récit blanche de la ville ?
- Comment les pratiques artistiques, les récits oraux et les archives des communautés participent-ils à décoloniser les espaces de mémoire ?
Modalités de contribution
Envoi des articles au plus tard le 31 janvier 2027
Adresse pour la correspondance : leslie.kapo@inrs.ca ; fatiha.belmessous@entpe.fr ; stephane.gmarceau@inrs.ca
Les auteurs et autrices qui s’interrogent sur la pertinence de leurs propositions peuvent contacter les responsables du dossier.
La revue n’accepte pas de propositions d’articles, mais des articles complets.
Les articles ne dépassent pas 45 000 signes (espaces comprises) en incluant : texte, notes, références bibliographiques, annexes, mais hors résumés.
Les normes de présentation et les conseils aux auteurs et autrices sont disponibles sur le site de la revue : https ://www.editions-eres.com/uploads/documents/conditionsPublication/202412190952es_normes-editoriales-a-consignes-auteurs_20240424.pdf
La revue rappelle que tout auteur peut lui adresser, à tout moment, un article hors dossier, si celui-ci concerne le rapport espaces, territoires et populations au sens large et s’il respecte les normes de publication.
Langues
Les propositions peuvent être soumises en anglais, français, allemand, espagnol, portugais ou italien. Si le texte était accepté pour publication, charge à l’auteur de fournir une traduction en français de qualité professionnelle.
Coordination du dossier
- Leslie Touré Kapo
- Fatiha Belmessous
- Stéphane Guimont Marceau
Bibliographie
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Keywords
- blanchité, espace, pouvoir, postcolonial, inégalités spatiales
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To cite this announcement
Leslie Kapo, « La blanchité comme production sociale de l’espace : invisibilité et pouvoir spatial », Call for papers, Calenda, Published on Friday, June 19, 2026, https://doi.org/10.58079/16fl4
Author(s)
Leslie Kapo
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