HomeLa poétique de l’oubli
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Abstract

Cet événement propose d’explorer la poétique de l’oubli comme une force active de transformation, de création et de reconstruction. Il interroge les liens entre oubli, mémoire, langage et littérature, en s’intéressant notamment aux formes esthétiques de l’absence, du silence, de l’effacement et de la fragmentation. La réflexion s’étend aux enjeux politiques et éthiques de l’archive, aux mémoires postcoloniales ainsi qu’aux nouvelles formes d’oubli liées au numérique et à l’intelligence artificielle. L’objectif est de mettre en lumière les différentes manières dont l’oubli peut produire du sens, renouveler les récits du passé et participer à la recomposition des identités.

Announcement

Le Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique Université de Sousse, le Laboratoire de recherche « Poétique et Analyse du discours », la faculté des Lettres et Sciences Humaines de Sousse organisent un colloque international : La poétique de l’oubli  Les 7 et 8 Avril 2027

Argumentaire

La poétique de l’oubli constitue de nos jours un champ de réflexion majeur, à l’intersection de la littérature, de la langue, de la philosophie, de l’histoire et des études mémorielles. L’oubli est souvent perçu négativement : il serait une perte, une disparition ou une trahison de la mémoire. Néanmoins, dans la littérature et la pensée philosophique, l’oubli devient parfois une nécessité vitale. En théorisant cette notion, Paul Ricœur développe une éthique de l’oubli qui permet de vivre avec les échecs et les traumatismes historiques sans les laisser dominer le présent ; « L’oubli n’est pas l’ennemi de la mémoire, mais son complice nécessaire », écrit-il. Assia Djebar de son côté explore l’oubli comme un acte éthique face à l’histoire coloniale qui devient une forme de libération, une éthique de la reconstruction identitaire.  

Longtemps pensé comme une déficience de la mémoire, l’oubli apparaît désormais comme une puissance active de transformation du sujet, du langage et de la représentation. Dans les œuvres contemporaines, il ne relève plus uniquement de la perte ; il devient une modalité de création, une forme esthétique et parfois même une éthique du rapport au passé. La poétique de l’oubli interroge ainsi la manière dont l’effacement, le silence ou la disparition peuvent produire du sens, ouvrir un espace d’invention et transformer le rapport au temps, au passé et à l’identité. C’est ainsi que Proust ne conçoit pas l’oubli comme perte mais comme condition nécessaire de la mémoire. L’exploration du moi, « le vrai voyage de découverte », n’exige pas une quête d’espaces nouveaux, mais d’ « avoir de nouveaux yeux ». L’oubli permet dès lors une transformation de la perception et une reconstruction de ce moi à travers le temps. Beckett en fait le moteur même de l’existence du sujet. L’oubli cesse d’être une pathologie pour devenir l’état fondamental de la conscience moderne. Pour Duras, il constitue la condition de l’écriture. L’oubli n’est donc pas l’opposé de la mémoire mais sa forme supérieure. C’est ce qui permet la transformation du vécu en littérature.  L’enjeu de cette réflexion est de montrer que l’écriture ne se construit pas seulement à partir de ce qui est conservé, mais également à partir de ce qui disparaît, se fragmente ou se tait ; l’oubli devient dès lors « l’art de la disparition contrôlée », un acte esthétique. En devenant un instrument de sélection esthétique, il purifie le récit pour en conserver l’essence. La surcharge mémorielle empêche toute création ; l’oubli devient condition de l’art (Gide, Guibert, Borges, etc.). Chez Butor, il n’est plus une contrainte mais une construction narrative délibérée, une architecture du temps littéraire. 

La littérature fait ainsi de l’absence une matière poétique. Le silence, l’ellipse, la fragmentation du récit, les ruptures de continuité ainsi que les lacunes de la mémoire deviennent des procédés d’écriture révélant à la fois l’impossibilité de restituer totalement l’expérience vécue et les limites propres au langage lorsqu’il tente de la transmettre sans altération ni perte de sens. Pensons au vide topographique et aux pauses auxquels recourt Yves Bonnefoy pour faire exister l’absent, aux points de suspension permettant de dire tout en se taisant chez Lautréamont ou rompant la syntaxe et signifiant l’absence de conclusion chez Butor, à l’ellipse syntaxique utilisée par Camus pour dire le manque, etc. C’est que l’écriture contemporaine ne se contente pas de dire ce qui est, elle matérialise ce qui n’est pas, ce qui a été oublié. Derrida théorise d’ailleurs l’oubli comme structure de l’écriture littéraire : « L’oubli n’est pas l’absence de présence, mais une autre présence ». La littérature contemporaine accepte l’oubli comme constitutif de son projet, comme une manière de faire exister ce qui a disparu.  

Elle rappelle en cela l’opération d’archivage, processus qui, dans son apparence, s’oppose à l’oubli. Mais, en prétendant préserver les documents, les informations, l’archivage n’est-il pas une opération de tri impliquant nécessairement un oubli concomitant ? « Il n’y a pas d’archive en soi, il n’y a que du système d’archivage», dit Derrida. Loin d’être neutre, l’opération d’archiver dénote un choix de préserver certaines informations et d’en oublier d’autres. Ce tri par exclusion crée une topographie mémorielle où certaines traces sont exhumées tandis que d’autres sombrent dans l’oubli. Les archives coloniales en constituent un exemple édifiant. Par ailleurs, l’archive numérique, supposée maintenir la lisibilité et promettant l’éternité, n’est pas vraiment garante de préservation ni de conservation : les formats numériques sont sujets au vieillissement et menacés par les risques de fermeture des serveurs et d’oubli des mots de passe. Elle produit à son tour des oublis : impossible d’accéder à des données vieilles de quinze ans. À cette illusion, François Bon préfère une littérature de l’éphémère assumant son oubli à venir. 

Ajoutons à tout cela que la langue ne fonctionne pas comme un simple réservoir de sens. Elle agit comme un système de sélection, de substitution et d’effacement où certaines unités discursives émergent tandis que d’autres disparaissent. La littérature transforme l’absence en une matière poétique en exploitant les potentialités expressives de la discontinuité linguistique : « Ecrire, c’est faire de l’absence une présence innommable », note Maurice Blanchot. 

Axes de recherche

1) Langue, oubli et recomposition du discours

Cet axe interroge les relations entre l’oubli et la langue comme espace de création, de perte et de transformation identitaire. La poétique de l’oubli ne se manifeste pas uniquement dans les thèmes ou les récits ; elle s’inscrit également dans la matérialité même du langage. Les ruptures syntaxiques, les silences, les hésitations, les répétitions ou les fragments traduisent souvent une mémoire défaillante ou une difficulté à exprimer avec exactitude le vécu. La langue apparaît ainsi comme un lieu de tension où se négocient en permanence mémoire et effacement, présence et disparition, dit et non-dit.

Dans cette perspective, la langue ne se contente pas de refléter l’oubli : elle le produit, le transforme et parfois le dépasse en recomposant le sens autrement. L’oubli devient alors une force dynamique de reconfiguration du discours.

Nous pourrons, à travers cet axe, analyser entre autres :

Les formes linguistiques de l’effacement et du silence

Étude des ellipses, interruptions, fragments, ambiguïtés syntaxiques et discours lacunaires comme indices d’une mémoire instable ou partielle. 

L’oubli comme crise du langage et de la représentation

Analyse des situations où la langue échoue à dire l’expérience, révélant les limites du représentable et du narratif. 

Exil linguistique et tensions entre langue maternelle et langue d’écriture

Exploration des situations de bilinguisme, de perte de la langue d’origine ou de réinvention identitaire à travers une langue seconde. 

La traduction comme espace de perte, de déplacement et de recréation du sens

La traduction comme opération où quelque chose se perd nécessairement, mais où le sens se reconfigure autrement.

La langue apparaît comme un espace ambivalent dans la mesure où elle conserve la mémoire collective tout en la transformant, voire en en effaçant certaines traces. Loin d’être un simple outil de transmission fidèle, elle est un système dynamique où mémoire et oubli se croisent et s’entremêlent.  Dès lors, l’oubli ne relève pas uniquement de la perte, mais devient aussi une condition essentielle de transformation, de renouvellement et de création du sens.

2) L’oubli comme principe dynamique de la création poétique 

Le vide laissé par l’oubli ouvre un espace à l’imagination. Chez Marcel (Du côté de chez Swan), par exemple, la mémoire involontaire surgit précisément parce que le souvenir semble perdu. L’oubli devient ainsi la condition même de la réminiscence et de l’émergence du récit. En laissant des zones d’absence et d’indétermination, il stimule la création littéraire, qui cherche alors à réinventer, déplacer et reformuler le sens, transformant la perte en une véritable dynamique poétique et discursive.

3) L’oubli comme esthétique du silence et de l’absence 

De nombreux écrivains (Blanchot, Duras, Beckett, Modiano, etc.) font de l’effacement un véritable procédé d’écriture, où la langue se construit autant par ce qu’elle dit que par ce qu’elle omet.

Les ellipses narratives instaurent ainsi des zones d’indétermination où le sens n’est plus explicitement formulé mais inféré par le lecteur, tandis que les silences, matérialisés par des blancs, des points de suspension ou des ruptures énonciatives, déplacent la charge sémantique vers ce qui n’est pas dit. L’absence devient alors un opérateur discursif à part entière, parfois plus expressif que la présence, car elle mobilise les mécanismes interprétatifs de la langue.

La poétique de l’oubli transforme ainsi le manque en forme artistique : elle exploite les potentialités expressives du non-dit et de l’incomplétude linguistique pour produire un sens qui naît précisément des limites du langage et de ses effacements.

4) Poétique de l’oubli et dynamiques d’effacement linguistique dans la mémoire postcoloniale 

Cet axe propose d’interroger la poétique de l’oubli dans le contexte colonial et postcolonial, en envisageant la langue comme un lieu où se superposent effacement, violence symbolique et reconfiguration du sens. La colonisation ne se limite pas à une rupture historique : elle produit également une fracture dans les systèmes de mémoire, en imposant une langue dominante qui reconfigure les modes d’expression et relègue dans l’ombre les langues, récits et imaginaires antérieurs. L’oubli n’est pas seulement une expérience individuelle ou psychologique, mais une construction historique. La poétique de l’oubli se manifeste alors dans les formes mêmes de l’écriture, où l’absence, la discontinuité et le déplacement deviennent des modes d’expression de la mémoire traumatique ou fragmentée.

Toutefois, Tayeb Saleh, Aimé Césaire, Frantz Fanon, Yambo Ouologuem, Camara Laye, Gabriel Garcia Marquez, etc. transforment cet effacement en espace de création. En réinvestissant la langue coloniale par des procédés d’hybridation, de détour, de réappropriation et d’oralisation de l’écrit, elles produisent une poétique de la résistance où l’oubli devient un moteur de recomposition du discours.

5) Politiques de l’archive : entre sélection, silence et justice mémorielle 

Les pratiques archivistiques sont foncièrement politiques. L’archive coloniale en est l’exemple paradigmatique : sa logique d’inclusion/exclusion préserve les traces de certaines traces de l’administration coloniales tout en réduisant au silence les voix des colonisés, leurs résistances, leur culture.  Pourtant, loin de défendre une exhaustivité impossible, une éthique de l’oubli archivique est nécessaire.

En effet, les archives permettent non seulement de préserver, mais de reconnaître que l’oubli est inévitable et nécessaire. Certaines traces deviennent fausses suite à un changement de la réalité. Dès lors, il n’est pas vraiment nécessaire de tout conserver, mais d’effacer ce qui n’a plus de vérité. Cet effacement permet d’ailleurs une meilleure visibilité du reste. En outre, oublier est parfois un acte de justice envers ceux que l’archive a lésés. Le silence peut valoir mieux que la documentation, pour ne pas reproduire les violences de l’archive. Reconnaître l’incomplétude comme condition éthique de l’archive : tel est l’enjeu. 

6) Poétique de l’oubli numérique

À l’ère de l’intelligence artificielle, la poétique de l’oubli désigne les nouvelles formes d’effacement, de sélection et de transformation des traces produites par les systèmes algorithmiques. L’oubli n’y est plus seulement une disparition, mais un effet structurel des modèles d’apprentissage, fondés sur la triade collecte, hiérarchisation et abstraction des données. Les contenus sont intégrés, modélisés puis partiellement neutralisés dans des représentations statistiques, rendant invisibles leurs contextes d’origine.

Dans ce cadre, la poétique de l’oubli interroge la manière dont l’intelligence artificielle reconfigure la mémoire : ce qui est retenu, simplifié ou écarté dans la production automatisée des savoirs. Elle met en évidence une tension entre conservation massive des données et oubli opéré par la modélisation ellemême, où l’effacement devient une condition de fonctionnement de l’intelligence artificielle.

Modalités de soumission

Le comité scientifique a le plaisir d'inviter les chercheurs désireux de participer à ce colloque international à soumettre des résumés de 250 mots maximum, accompagnés d'une courte bibliographie, en format Word à l'adresse électronique suivante : Labopoetique.discours@gmail.com

La date limite de soumission des propositions est fixée au 31 décembre 2026.   

Les propositions de communication doivent être accompagnées d’une brève biographie.

La notification d'acceptation ou de rejet sera communiquée entre le 1 et le 15 janvier 2027. 

Date butoir pour l’envoi des communications : 15 mars 2027

Date du colloque : mercredi 7 et jeudi 8 Avril 2026.

Lieu : Faculté des lettres et sciences humaines de Sousse, Tunisie.

Modalités de présentation et de participation : Communication de quinze minutes ; langue d’intervention : le français et l’arabe.

Directeur du laboratoire de recherche « Poétique et Analyse du discours »

  • M. Ridha Ben Hmid

Coordinateurs

  • Ridha Labiadh
  • Wissem Knaz

Comité scientifique

Ridha Ben Hmid, Besma Nouha Chaouch, Hedi Ayadi, Ahmed Hizem, Ridha Labiadh, Abdelhamid Abdelwéhed, Jihène Ameur, Salwa Beji, Thouraya Ben Salah, Moufida Bannour, Mohamed Chagraoui, Chokri Rhibi, Mohamed Salah Eldine Cherif, Hamadi Samoud, Abrahim Ben Mrad, Mabrouk Manai, Moncef Abdeljelil, Mohamed Elkhabou,Mohamed Moncef Elouhaibi, Nour Elhouda Badis, Mongia Arfa Menssia, Chokri Saïdi, Hichem Elgalfat, Samia Dridi, Emna Rmili, Emna Elnkhili, Afef Mougou, Samia Denguir,  Jamil Ben Ali, Abdelrazek Elhdri, Mohamed Moez Jaafoura, Eldhabi Elyousfi, Hamdi Abid, Féker Youssef, Wissem Knaz, Salah Dagni, Nourddine Sabri, Najoua Kamel, Fathia Daoues, Feten Belazrek, Imad Mahnen, Hayet Elkhiari, Ali Ben Abdallah, Mohamed Khatabi, Saïd Yaktine, Chouaïb Halifi, Emna Belaalé, Taher Rouéinia, Feyka Besbes, Leila Ben Hamad.

Comité d’organisation

Ridha Labiadh, Wissem Knaz, Jihène Ameur, Mohamed Moez Jaafoura, Hamdi Abid, Chiraz Dardour, Feten Belazrek, Habib Bouabdallah, Riadh Elmrihil, Najoua Kadri,  Ali Ben Abdallah, Moncef Rabaoui, Abdelbéki Jridi, Riadh Khlif, Imad Amami, Marwa Karaani, Elhem Boussafara, Leila Rtimi, Mohamed Ali Ben Saïd, Meriem Ammar, Dhekra Ben Salah, Rim Zarrouk, Assia Achour, Fadhel Elnaïli, Echraf Elkarkni, Elyes Skander, Ahmed Guitoun, Fédia Berrima, Zohra Khaskhoussi, Nessrine Boudhraa, Wiem Zaanouni, Mouna Abbes, Mohamed Khadhraoui, Samia Belacheb, Afifa Bouaajaja, Karima Ben Mahria, Wafa Dhaflaoui, Dallel Rabbei, Eymène Chebbi.

Bibliographie

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Places

  • Salle Adonis - Cité Riadh
    Sousse, Tunisia (4023)

Event attendance modalities

Full on-site event


Keywords

  • poétique, oubli, mémoire, littérature, langage, silence, absence, archive, postcolonialité, identité, intelligence artificielle

Contact(s)

  • Le Laboratoire de recherche « Poétique et Analyse du discours »
    courriel : Labopoetique [dot] discours [at] gmail [dot] com

License

CC0-1.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons CC0 1.0 Universal.

To cite this announcement

« La poétique de l’oubli », Call for papers, Calenda, Published on Friday, August 14, 2026, https://doi.org/10.58079/16nxe

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