HomeLes visages de la physiognomonie (1750–1850)

Les visages de la physiognomonie (1750–1850)

Die Gesichter der Physiognomik: 1750–1850

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Abstract

Il s’agit d’interroger la physiognomonie non comme un objet historique homogène, mais comme une technique du regard diversement mobilisée selon les contextes disciplinaires, nationaux et politiques — des conditions d’émergence du projet lavatérien à ses matériaux visuels (portrait, silhouette, gravure), en passant par la nature de la vérité qu’elle prétend révéler et ses extensions à d’autres objets (végétaux, montagnes, théories raciales). L’objectif est de cartographier, à travers quatre thématiques complémentaires, l’état des savoirs sur la lisibilité du corps humain en Europe à cette période charnière.

Announcement

27 et 28 novembre 2026, Francfort

Argumentaire

Depuis la publication des Fragments physiognomiques de Johann Caspar Lavater (1775–1778), la physiognomonie a souvent été traitée comme un cas à part — curiosité pseudo-scientifique, précurseur embarrassant des dérives racistes et eugénistes ultérieures. Depuis les années 1980, la discipline a connu une véritable renaissance historiographique, entre art, littérature, sciences sociales et neurosciences, tout en restant indissociablement liée aux questions que soulèvent ses usages ultérieurs (Schmölders 1995), des théories raciales du XIXe siècle (Bindman, 2023 ; Meijer, 1999) jusqu’aux dérives de l’époque nazie (Borrmann, 1994).

Ce colloque souhaite s’inscrire dans la continuité de ces travaux et réexaminer l’histoire de la physiognomonie à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Il remontera pour cela avant Lavater lui-même — en commençant par les premiers textes publiés en France, comme le Discours sur la physionomie et les avantages des connoissances physionomiquesd’Antoine-Joseph Pernety (1769) — jusqu’à ses appropriations multiples au cours du XIXe siècle.

Nous partons du constat de Rüdiger Campe et Manfred Schneider (1995–1996), selon lequel la physiognomonie doit être comprise moins comme une discipline isolée que comme un mode de pensée transversal. Elle est ici entendue au sens large, au-delà de sa formalisation par Lavater, comme un ensemble d’outils conceptuels, visuels et méthodologiques qui s’intéressent à la fois aux surfaces des corps et à ce qu’elles révéleraient de leur intériorité. Cela suppose de ne pas traiter la physiognomonie comme un objet historiquement et épistémologiquement homogène, mais comme une technique du regard qui se voit diversement appropriée selon le contexte national, institutionnel ou politique où elle s’inscrit. Nous proposons d’utiliser cette plasticité comme point de départ pour cartographier l’état des savoirs sur l’homme en Europe entre 1750 et 1850 — un moment où plusieurs champs du savoir et pratiques artistiques négocient ensemble la question de la lisibilité du corps.

Cette histoire sera étudiée à travers quatre thématiques.

Thématique 1 : Les conditions d’émergence de la physiognomonie de Lavater

La première thématique interroge l’unité du projet des Fragments physiognomiques (1775–1778) et ses conditions d’émergence : loin d’être la formulation figée d’une doctrine, l’œuvre se constitue comme un espace de négociation. La définition canonique de Lavater définit la physiognomonie comme « le savoir, la connaissance du rapport de l’extérieur à l’intérieur » (Fragments physiognomiques, vol. 1, p. 13). Goethe, un temps l’un de ses principaux collaborateurs, propose au contraire une conception plus large et plus socialisée des surfaces, que l’œil du physiognomoniste doit prendre en compte. Il reste à préciser ce que recouvrent exactement ces deux notions. Cette contestation de la physiognomonie lavatérienne ne se limite d’ailleurs pas au cercle des collaborateurs : tant en amont qu’en aval de la publication, les Fragments suscitent une vive controverse. Lichtenberg oppose à Lavater, dans Sur la physiognomonie contre les physiognomonistes (1778), une alternative qu’il nomme pathognomonie : ce ne seraient pas les traits fixes et mesurables du visage, mais les mouvements, les gestes et l’expression, qui seraient porteurs de sens.

Quelles logiques sont à l’œuvre dans cet espace de négociation ? Si la physiognomonie, comme le propose Johannes Saltzwedel (1993), est une catégorie mentale diffuse propre à toute une génération de l’époque de Goethe — quel rôle ont alors joué les acteurs du Sturm und Drang dans cette orientation ? Quelles alternatives auraient été possibles ? Cette thématique invite ainsi à redessiner le paysage intellectuel dans lequel naissent les Fragments.

Thématique 2 : Que révèle la physiognomonie ?

La deuxième thématique interroge la nature de ce que le regard physiognomonique prétend rendre visible : une identité morale, un caractère, une maladie, une identité sociale ? Le titre même que Daniela Bohde a donné à son article sur Lavater — « Die Physiognomik Johann Caspar Lavaters, oder der Versuch das Unsichtbare sichtbar zu machen » (2014) — pointe la difficulté : selon l’objet visé, ce n’est pas la même forme de vérité, ni le même régime de preuve, qui est requis. La physiognomonie lavatérienne, qui vise une intériorité stable et durable, se distingue ainsi d’une physiognomonie plus ancienne, centrée sur les passions et leur expression momentanée, qui remonte à Charles Le Brun et reste vivace en France jusqu’au milieu du XVIIIe siècle (Percival, 1999). À ces deux régimes s’ajoute encore un régime plus tardif, celui d’une physiognomonie médicale des signes de la maladie (la physiognomonie du malade, que systématisera Karl Heinrich Baumgartner), qui déplace la question du caractère moral vers le symptôme somatique.

Cette diversité de régimes épistémologiques renvoie plus largement aux différents champs du savoir qui se servent des outils de la physiognomonie ou en sont influencés, et qui prétendent déterminer la vérité de l’homme à partir de la tête. La physiognomonie de Lavater, centrée sur le visage, se voit concentrée, chez son contemporain Petrus Camper, en un critère de mesure fondé sur l’ostéologie du crâne, l’angle facial — ce qui ouvre la voie à toute une famille de formes de savoir qui déplacent l’objet de la lecture vers d’autres échelles et d’autres reliefs du crâne (comme la craniologie de Blumenbach ou la phrénologie de Gall).

Il s’agit alors d’interroger la finalité propre à chacun de ces déplacements d’objet : servent-ils des dispositifs institutionnels d’identification, dans lesquels le visage devient un élément traité, comparé et mis en fonctionnement au sein d’une procédure (Meyer, 2019) ? Nourrissent-ils des usages plus diffus, quotidiens — par exemple comme technique populaire d’orientation dans un monde social devenu illisible, à l’échelle de la simple rencontre de visage à visage, dans le contexte de l’urbanisation et de l’industrialisation du XIXe siècle (Pearl, 2010) ? Cette thématique invite ainsi à interroger les tensions entre ces différents régimes de dévoilement, ainsi que les formes d’expertise, de preuve ou de légitimité que chacun revendique, mais aussi les usages individuels ou collectifs, singularisants ou classificateurs, auxquels ce regard porté sur le corps est destiné. Enfin, cette diversité des régimes de vérité est liée à un impensé qui les traverse presque tous : la physiognomonie s’intéresse, tant dans ses figures fondatrices que dans son corpus d’exemples, d’abord et avant tout à l’homme — le sujet observateur, le visage observé, le canon de référence sont majoritairement masculins. Que devient alors la vérité physiognomonique lorsqu’elle est appliquée aux femmes ? Se transpose-t-elle simplement à l’identique, ou mobilise-t-elle d’autres critères, d’autres attentes, d’autres limites ?

Thématique 3 : Les matériaux de la physiognomonie

La troisième thématique est consacrée aux médias de la physiognomonie : portrait, silhouette, gravure. Loin de se réduire à un texte, la physiognomonie s’appuie toujours, directement ou indirectement, sur l’image — au point qu’on a proposé de la penser plutôt comme une véritable technique culturelle transmédiale que comme une doctrine écrite (Arburg, Tremp et Zimmermann, 2016). Elle entretient dès l’origine une relation étroite avec l’histoire de l’art, à laquelle elle emprunte de nombreux exemples comme matériau, et en particulier avec l’art du portrait. Norbert Borrmann a retracé cette perméabilité sur la longue durée, de l’Antiquité à la modernité (1994). Cette perméabilité s’accompagne aussi d’une ouverture vers des théories esthétiques qui traitent de la question des lignes et des surfaces et de leur signification. La pureté de la ligne est, chez Lavater, médiatisée par les silhouettes, l’entité visuelle la plus fiable et la plus révélatrice pour l’œil du physiognomoniste.

Cet ancrage dans le portrait comme genre pictural ne va pourtant nullement de soi pour Lavater ; il s’en méfie presque autant qu’il en dépend. Il est profondément sceptique à l’égard des portraitistes, dont il considère le travail comme trop dépendant du talent individuel, de l’interprétation, et donc de la distorsion. C’est précisément cette méfiance envers la main de l’artiste qui le conduit à promouvoir la silhouette obtenue au moyen d’une « machine sûre et commode » — anticipation du physionotrace, un dispositif mécanique qui cherche à automatiser le geste du dessinateur afin d’obtenir un contour jugé plus objectif que ce que pourrait produire la main faillible et subjective.

Cette méfiance invite à interroger le rôle du support et de sa fabrication technique dans la production de la vérité physiognomonique : la fiabilité revendiquée du dispositif technique (silhouette, machine à contours) suffit-elle à garantir la vérité qu’il est censé produire, ou ne fait-elle que déplacer vers l’outil une subjectivité qu’elle prétendait pourtant éliminer de la main de l’artiste ?

Thématique 4 : Les autres physiognomonies

Les quatre volumes publiés par Lavater entre 1775 et 1778 font de la physiognomonie, conformément à la tradition remontant au Pseudo-Aristote, une science qui ne s’occupe exclusivement que des visages et de leur capacité à révéler l’intimité des âmes et le caractère des individus.

Pourtant, la physiognomonie comme savoir — ou du moins comme mot — concerne des objets bien plus divers : Humboldt emploie le terme dans ses Ideen zu einer Physiognomik der Gewächse (1806) et l’applique à la végétation et au paysage ; Carl Gustav Carus l’applique aux montagnes dans ses Andeutungen zu einer Physiognomik der Gebirge (1831), puis plus tard, dans sa propre théorie de la constitution, au corps humain ; Herder enfin l’emploie dans ses Ideen zur Philosophie der Geschichte der Menschheit (1784–1791) — notamment comme méthode de comparaison des langues elles-mêmes, capable de saisir le « caractère » d’un peuple aussi bien par sa langue que par son visage.

Au-delà de la désignation physiognomonique elle-même, la littérature critique a parfois montré des emprunts à cette méthode chez des auteurs qui ne revendiquent pourtant pas eux-mêmes ce vocabulaire. C’est le cas de Caspar David Friedrich, dont l’œuvre tardive — rochers, arbres, bouquets d’arbres isolés — est analysée par Amstutz comme une véritable « physiognomie de la nature » (2020). Le même type de lecture rétrospective peut s’appliquer aux théories raciales de la fin du XVIIIe siècle : la théorie de l’angle facial de Petrus Camper ou la craniologie de Johann Friedrich Blumenbach sont généralement analysées par l’historiographie comme des déplacements du geste physiognomonique — l’idée d’une lisibilité du caractère et de l’intelligence directement dans la forme du crâne ou du visage — vers un nouvel objet, la « race » (Meijer, 1999 ; Bindman, 2023).

De quelle physiognomonie est-il donc ici question ? La diversité des objets auxquels elle peut s’appliquer modifie-t-elle le regard qu’elle porte sur eux ? Existe-t-il un domaine du savoir traitant de lignes et de surfaces, comme l’architecture ou la géologie, qui fournirait à la physiognomonie une matrice ? Une physionomie suffit-elle à constituer une physiognomonie ?

Modalités de contribution

Les propositions (300 à 500 mots), accompagnées d’une courte notice bio-bibliographique (100 mots maximum), sont à envoyer avant le 30 septembre 2026 à fend@kunst.uni-frankfurt.de et lena.pican@ehess.fr

Langues du colloque : français et allemand ; l’anglais est possible en cas de besoin.

Coordination scientifique

  • Léna Pican (EHESS / IFRA-SHS)
  • Prof. Dr. Mechthild Fend (Goethe-Universität Frankfurt)

Places

  • Theodor-W.-Adorno-Platz 1, 60629 Frankfurt am Main-Innenstadt II
    Frankfurt, Federal Republic of Germany

Event attendance modalities

Full on-site event


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Keywords

  • physiogomonie

Contact(s)

  • Léna Pican
    courriel : lena [dot] pican [at] ehess [dot] fr
  • Mechthild Fend
    courriel : fend [at] kunst [dot] uni-frankfurt [dot] de

License

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To cite this announcement

« Les visages de la physiognomonie (1750–1850) », Call for papers, Calenda, Published on Tuesday, September 01, 2026, https://calenda.org/1430868

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