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Alimentation et dissidences

Food and dissidence

Revue des sciences sociales

Revue des sciences sociales

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Publié le mercredi 15 novembre 2017 par Anastasia Giardinelli

Résumé

Depuis les années 1990, sciences sociales et sciences politiques développent un intérêt commun pour des alternatives telles que l’alimentation biologique, le véganisme ou le végétarisme (Ossipow, 1997, Traïni, 2012).  Ces pratiques alimentaires s’inscrivent dans un paysage culinaire européen en pleine mutation, travaillé par une méfiance de plus en plus importante vis à vis du modèle de consommation en vigueur. Aliments à évincer, à inclure ou à éviter (végétarisme, véganisme, régimes « sans », régime paléolithique, etc.), nouvelles modalités de production (Slow Food, permaculture, agriculture biodynamique, etc.), parcours d’approvisionnements alternatifs (AMAP, distribution de paniers, coopérative de producteurs…), mais aussi modalités de consommation particulières (freeganisme, orthorexie) : l’alimentation est devenue un champ d’expression des dissidences contemporaines. 

Annonce

Argumentaire

Depuis les années 1990, sciences sociales et sciences politiques développent un intérêt commun pour des alternatives telles que l’alimentation biologique, le véganisme ou le végétarisme (Ossipow, 1997, Traïni, 2012).  Ces pratiques alimentaires s’inscrivent dans un paysage culinaire européen en pleine mutation, travaillé par une méfiance de plus en plus importante vis à vis du modèle de consommation en vigueur. Aliments à évincer, à inclure ou à éviter (végétarisme, véganisme, régimes « sans », régime paléolithique, etc.), nouvelles modalités de production (Slow Food, permaculture, agriculture biodynamique, etc.), parcours d’approvisionnements alternatifs (AMAP, distribution de paniers, coopérative de producteurs…), mais aussi modalités de consommation particulières (freeganisme, orthorexie) : l’alimentation est devenue un champ d’expression des dissidences contemporaines.

Au début du XXe siècle, Marcel Mauss identifie le fait alimentaire comme un « fait social total » permettant notamment la transmission de normes au sein d’un groupe social (1934). A la suite d’Audrey Richards et reprenant les analyses de Lévi-Strauss, sur le triangle du culinaire (1964), Mary Douglas s’est ensuite intéressée aux préférences, interdits et tabous alimentaires, aux catégories du comestible et du non comestible, en montrant que les pratiques alimentaires s’inscrivaient dans un ensemble de règles culturelles permettant la pérennisation du système et de l’organisation sociale dans son ensemble (1974). L’importance de la pensée classificatoire a été rappelée par Claude Fischler (1990), notamment dans son article « Gastronomie, gastro-anomie », un texte fondateur de la sociologie du mangeur, dans lequel sont mises en avant des dimensions cognitives et imaginaires de l'acte alimentaire, au cœur du processus de construction de l'identité individuelle. L’individu, qui opère un système de sélection de ses aliments en définissant les aliments « mangeables » ou « non-mangeables », est renvoyé à l’imaginaire de l’incorporation : incorporant ce qu'il ingère, le mangeur assimile certaines vertus de la chose mangée. Les études sociologiques sur l’alimentation menées par les sociologues de l’alimentation ont bien montré que l’alimentation était un lieu de conflits où les normes jouaient un rôle essentiel (Poulain, 2008). Les conflictualités s’appréhendent aussi bien dans le rapport complexe des individus et des institutions à la norme (Gojard, 2006, Depecker, Lhuissier, Maurice, 2013) qu’à travers l’instauration de multiples normes alimentaires particulières (Fischler, 2013). La question des conflits de normes analysée à travers l’alimentation permet de mettre en exergue des conflits qui s’étendent à d’autres domaines normatifs tels que la santé, le genre, le rapport au corps, etc. (Diasio, Hubert, Pardo, 2009, Hubert, 2004). Dans un climat de perte de confiance vis-à-vis du modèle de consommation en vigueur (Lepiller, 2013) et  un paysage culinaire européen en pleine mutation, suite, notamment à la « crise de la vache folle » ou à la révélation de différents scandales sanitaires (Tchernobyl, procès des transfusions sanguines, émergence du SIDA), les études s’intéressent aux dissidences morales, religieuses, identitaires, sociales et politiques, que ces nouvelles pratiques font naître, activent ou réactivent (Fauche, 1998, Martigny, 2010). Faire un choix alimentaire a été appréhendé sous l’angle de la particularité (Fischler, 2013), il l’a peu été sous celui de la contestation. Ainsi, malgré l’ampleur et la multiplication des revendications de manger « autrement », les phénomènes de dissidences alimentaires restent encore peu étudiés comme objet de recherche en sciences humaines et sociales.

Notre approche des conflits alimentaires s’inscrit dans le prolongement des études précédemment menées sur les conflits de normes, des morales alimentaires et des identités alimentaires, mais innove par une lecture des phénomènes du « manger autrement » en termes de dissidences. Nous pensons la dissidence comme une dynamique qui, s’appuyant sur une norme, met à jour des processus, des acteurs et des institutions qui se placent à la fois dans la continuité de l’existant et dans sa critique effective. S’intéresser aux dissidences alimentaires, c’est s’intéresser aux actions qui ont pour objectif la remise en question des normes instituées, l’opposition à certaines façons de faire ou le refus des relations de pouvoir existants. La dissidence nous permet de penser l’alternativité dans toute sa complexité et permet de mieux appréhender les dynamiques qui visent à une réactualisation des normes et des pratiques contemporaines.

Quelles formes prennent les dissidences alimentaires dans le contexte contemporain ? Quels champs investissent-elles ? Quels acteurs en sont les protagonistes ? Comment agissent-ils ? Quelles sont leurs initiatives concrètes ? Comment l’espace public est-il mobilisé ? Et comment les sciences humaines et sociales peuvent-elles décrire et analyser ces conflictualités qui n’ont de cesse d’évoluer et de se modifier ?

Dans le cadre de ce dossier, nous attendons des articles de sciences humaines et sociales (sociologie, ethnologie, anthropologie, science politiques, économie, histoire, géographie sociale, etc.), fondés sur des recherches empiriques, qui décriront et analyseront les formes actuelles de dissidences alimentaires.

Axes thématiques

Les articles pourront s’inscrire dans les axes suivants :

1) Figures de la dissidence alimentaire

A travers une focale précise et/ou une approche monographique des acteurs de la dissidence, nous sollicitons une réflexion et une analyse sur la construction de ces acteurs comme « figures » de la dissidence. Qui sont ces figures ? Comment, où et quand émergent-elles ? Quelles influences ont-elles ? Comment diffusent-elles leurs savoirs (blogs, livres, vidéos, etc.) ? Par qui sont-elles suivies ? Quel rôle jouent les médias dans leur mise en lumière ? Comment ces figures sont-elles réappropriées et transformées au quotidien par les mangeurs ? Les articles pourront interroger comment les transformations sociétales en matière d’alimentation et de santé de ces trente dernières années ont modifié le combat des pionniers, nécessitant de renouveler les discours et les pratiques afin de continuer à être force de subversion. Ils permettront une réflexion historique sur les composants passés de la dissidence alimentaire ainsi qu’une réflexion sur l’engagement, l’influence et la construction des figures contemporaines de l’alimentation dissidente. 

2) Dissidences alimentaires, conflits sociaux et nouvelles formes de socialisations

Les dissidences alimentaires donnent lieu à des modes de vie, des réseaux et des formes nouvelles de sociabilités : les lieux d’approvisionnement particuliers (lieux de distribution de paniers de fruits et légumes, magasins d’alimentation naturelle et biologique, marchés biologiques, etc.), les foires et salons autour de l’alimentation (Salon Bio et Co, Foire), Internet, mais également des familles, des groupes d’individus ou des communautés qui adoptent un mode d’alimentation particulier ou se construisent autour d’un mode d’alimentation dissident (communautés religieuses : moniales, communautés spirituelles, sectes, etc.). Quelles formes prennent les dissidences alimentaires ? Quelles dynamiques conflictuelles sont à l’origine de ces formes ? Comment s’inscrivent-elles dans l’espace public ? Qu’est-ce qu’implique le fait de « manger autrement » ? Quels réseaux se construisent ? Comment fonctionnent-ils ? Comment les acteurs construisent-ils et font-ils évoluer les espaces de sociabilité que génèrent leurs choix alimentaires ?

3) Dissidences alimentaires, rapports de pouvoir et revendications politiques

Appréhender les choix alimentaires spécifiques comme des nouvelles formes de dissidences permet de comprendre comment les acteurs se saisissent de l’alimentation pour tenter de rendre visibles les dysfonctionnements de la société, les rapports de pouvoir qui la traversent et la constituent. Comment les initiatives en matière d’alimentation, les alternatives proposées aux pratiques en place sont-elles un levier d’action pour transformer les relations de pouvoir et les rapports sociaux ? Les dissidences alimentaires se forgent-elles en dedans ou au-delà des frontières nationales traditionnelles ?  Comment les dissidences forment un maillage à la portée à la fois sociale et politique ? Quelles revendications politiques ont-elles ? On pourrait par exemple se demander comment des pratiques alimentaires dissidentes participent à reproduire ou à contester l’ordre du genre, ce dernier entendu comme l’agent régulateur qui naturalise l’occurrence hégémonique du couple homme-femme et la binarité nécessaire des identifications masculines et féminines.

4) Dissidence alimentaires, controverses scientifiques et savoirs « profanes »

Des nouveaux savoirs émergent, ainsi que des nouveaux acteurs promouvant « d’autres façons de faire », pour résister et modifier les configurations actuelles de la société. En ce sens, les articles pourront interroger la capacité des formes et pratiques actuelles de dissidences alimentaires à modifier le rapport au savoir de nos sociétés. De nouveaux acteurs issus de la société civile sont amenés acquérir une expertise permettant de leur donner des moyens d’agir dans des domaines jusque-là réservés aux experts scientifiques et médicaux et aux décideurs politiques. Il s’agit alors de se demander en quoi le champ de l’alimentation remet en question les rapports aux savoirs légitimes (comme les sciences, la biomédecine), dans le cadre de controverses scientifiques autour des maladies, des allergies, des intolérances alimentaires, mais aussi des OGM ou de la sécurité sanitaire, par exemple. Comment décrire et analyser ces mouvements alimentaires non unifiés qui restent souvent invisibilisés et fragmentés, mais qui préconisent d’autres façons de considérer les risques et les dangers des façons de produire, de manger, etc. ?

Camille Adamiec, Docteur en sociologie, Laboratoire Dynamiques européennes

Vulca Fidolini, Docteur en sociologie,  Laboratoire Dynamiques européennes

Virginie Wolff, Doctorante en sociologie, Laboratoire Dynamiques européennes

Modalités de soumission

Nous attendons des articles de sciences humaines et sociales (sociologie, ethnologie, anthropologie, science politiques, économie, histoire, géographie sociale, etc.), fondés sur des recherches empiriques, qui décriront et analyseront les formes actuelles de dissidences alimentaires.

Les articles, 40 000 signes maximum, devront nous parvenir, avec un résumé d’une dizaine de lignes, sous format numérique, aux deux adresses suivantes : tenoudji@aol.com et   dissidencesalimentaires@gmail.com au plus tard le 30 septembre 2018.

Les auteurs sont priés de se conformer aux consignes de présentation de la revue.

Merci de nous adresser

avant le 1er février 2018

une déclaration d’intention d’une page comprenant un résumé et un titre provisoire.

Calendrier

  • Date de publication de l’appel à articles novembre 2017
  • Date de réception des propositions d’articles : septembre 2018
  • Date de publication du dossier : courant 2019

Comité scientifique

  • Chantal Bordes-Benayoun (CNRS Toulouse)
  • Jean Cuisenier (MNATP Paris)
  • Giovanni Gasparini (Univ. Sacro Cuore, Milano)
  • Jose Carlos Gomes da Silva (Portugal)
  • François Héran (INED Paris)
  • Claude Javeau (Univ. Libre de Bruxelles)
  • Nicole Lapierre (Paris)
  • Marianne Mesnil (Univ. Libre de Bruxelles)
  • Sonia Montecino (Univ. de Chile)
  • Jean Rémy (Univ. Cath. de Louvain)
  • Dominique Schnapper (EHESS Paris)
  • Alain Tarrius (Univ. Toulouse-Le Mirail)
  • Alain Touraine (EHESS Paris)

Catégories

Lieux

  • MISHA 5 allée du Gal Rouvillois 67000 Strasbourg
    Strasbourg, France (67)

Dates

  • jeudi 01 février 2018

Mots-clés

  • alimentation, consommation, conflits

Contacts

  • Patrick Tenoudji
    courriel : tenoudji [at] aol [dot] com

URLS de référence

Source de l'information

  • Patrick Tenoudji
    courriel : tenoudji [at] aol [dot] com

Pour citer cette annonce

« Alimentation et dissidences », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 15 novembre 2017, https://calenda.org/421841

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