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Question(s) de méthode

Question(s) of method

La pluralité méthodologique dans les sciences sociales de l’Asie du Sud

Methodological plurality in the social sciences of Southern Asia

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Publié le mardi 03 avril 2018 par Anastasia Giardinelli

Résumé

Cette Journée est consacrée à la réflexivité des méthodes employées dans l’étude des sociétés sud-asiatiques. Nous appelons les jeunes chercheurs en sciences sociales engagés dans des terrains en Asie du Sud à questionner la pertinence des méthodologies employées dans leurs recherches. Les interventions auront pour objet d’interroger avant tout la spécificité des méthodes mobilisées par rapport à leur appartenance disciplinaire, de tester l’intérêt des approches mixtes et d’examiner les apports et les limites de méthodes innovantes, comme celles apportées par le « Big Data ».

Annonce

Argumentaire

Alors que la réflexion sur les cadres méthodologiques déployés est au cœur de la démarche de recherche, peu d’événements sur cette thématique sont dédiés aux chercheurs des sciences sociales travaillant sur l’Asie du Sud. Pourtant, la spécificité liée à la zone géographique fournit au questionnement méthodologique une dimension encore trop peu explorée. Les chercheurs des sociétés sud-asiatiques sont ainsi confrontés à des difficultés pratiques et épistémologiques dans la conduite de leurs travaux tels que la présence de barrières linguistiques et culturelles, le poids historique d’une « anthropologie officielle » coloniale dont l’héritage dans les enjeux théoriques des disciplines est toujours présent[1], ou la qualité parfois problématique des sources secondaires (archives et données statistiques). Si l’approche disciplinaire guide indéniablement la démarche de recherche, la comparaison des différents procédés méthodologiques entre disciplines permet également de résoudre des défis communs.

La prise en compte des particularités du contexte de l’Asie du Sud amène parfois les chercheurs à mobiliser des théories vernaculaires, car les sociétés de cette zone géographique seraient trop spécifiques par rapport aux concepts et aux méthodes des sciences sociales créés dans d’autres contextes. La conceptualisation du système des castes en est l’exemple le plus révélateur : tantôt dépeint comme une hiérarchie articulée selon un principe de pureté rituelle, ou au contraire, caractérisé comme extrêmement fluide et complexe. Ce concept risque alors d’être considéré sous un prisme ethnocentré conduisant à de potentiels biais dans l’analyse des processus sociaux qui nécessitent d’établir clairement le rôle de la caste.

Par ailleurs, la multiplication d’outils d’analyse et de nouvelles méthodologies pose des questionnements d’ordre épistémologique encore trop peu explorés. Etant un terrain « en développement », l’Asie du Sud semble être un lieu propice pour des « Études randomisées » (Randomized Control Trial) s’inspirant des sciences dures. Face aux implications importantes accordées à ce type d’étude, notamment dans la conduite de politiques publiques, il est important de questionner leur pertinence[2]. De même, si l’utilisation des « Big Data » permet de traiter des questionnements nouveaux, les enjeux qui découlent de ces informations sophistiquées doivent être discutés.

Il convient alors de se demander si et comment les sociétés d’Asie du Sud peuvent être appréhendées par les outils « classiques » des sciences sociales, si leur opérationnalisation présente les mêmes enjeux épistémologiques et éthiques que dans d’autres contextes, et ce que nous apprenons sur ces outils lorsque nous les mobilisons dans les sociétés sud-asiatiques.

Questionner la pertinence méthodologique d’une recherche en sciences sociales présente des enjeux fondamentaux qui peuvent se décliner en cinq points :

La place du chercheur

Bien que la question de l’objectivité et de la “neutralité axiologique” du chercheur en sciences sociales semble au premier abord facilitée par sa distance sociale, étant étranger à la zone, c’est en fait cette même distance qui ne doit pas le faire tomber dans les écueils de l’ethnocentrisme et de l’orientalisme. Les études postcoloniales ont en effet mis en lumière les écueils des débuts de l’ethnographie et de la mise en place des recensements en Inde à la fin du XIXème siècle, où la production du savoir était conditionnée par les schèmes de pensée européens des premiers enquêteurs, renforcés par les liens privilégiés qu’ils entretenaient avec les hautes castes lettrées[3].

L’équilibre entre la généralisation et l’appréhension de réalités complexes et multidimensionnelles

La variabilité des contextes culturels locaux amène le chercheur à définir l’échelle d’analyse pertinente de son étude. Alors que l’approche ethnographique des villages a pu dominer les sciences sociales dans la seconde moitié du vingtième siècle, cette méthode a été délaissée dans l’objet de mieux cerner les changements structurels : mobilités sociales et géographiques, urbanisation et transformation de l’économie. D’autres approches, notamment appuyées par les enquêtes statistiques, ont ainsi pris de l’importance en s’appuyant sur un critère de représentativité. La question de la prise en compte de la diversité locale reste cependant un enjeu primordial, la méthodologie comparative entre différentes localités pouvant alors jouer un rôle important[4], et renouveler l’approche ethnographique.

La qualité des ressources utilisées

La qualité des données statistiques produites est un sujet d’inquiétude permanent pour le chercheur. Nous savons par exemple que les données de la statistique publique sont en partie biaisées, les ménages les plus riches étant souvent exclus[5]. Par ailleurs, l’interaction entre enquêteur et enquêté, trop souvent occultée dans l’analyse statistique, produit également des biais fondés sur les rapports de caste[6]. Dans le cas de l’Inde, la mauvaise conservation des documents des National Archives of India questionne la possibilité même de poursuivre la conduite de recherches historiques[7]. Les données de type secondaire demeurent pourtant une source privilégiée d’accès à la réalité sociale, si le chercheur sait les manier avec réflexivité.

La transmission et la médiation des résultats

Pour le chercheur spécialiste d’une zone géographique, la compréhension de ses travaux par le monde académique est non-académique est primordial. Il doit savoir manier la description du contexte et la transposition de questionnements scientifiques communs. Cet effort pédagogique est cependant essentiel dans la mesure où la connaissance fine des enjeux d’une zone en particulier lui permet de mieux articuler la pertinence des outils méthodologiques et conceptuels qui sont mobilisés au sein des sciences sociales.

L’homologie entre les questions de recherche et les méthodes

Différents types de questionnements font appel à différents types de méthodes. Pourtant, les sciences sociales font aussi face à un renouvellement continu des innovations méthodologiques, qui défient parfois la maitrise méthodologique du chercheur. Les méthodes statistiques sont ainsi de plus en plus complexes, la sophistication du modèle économétrique étant parfois privilégiée par rapport à la dimension réflexive de la méthode proposée, voire de sa capacité à répondre à la question de recherche posée. Sans rejeter la mise en place de méthodes complexes, c’est davantage la manière dont questions de recherche et cadre méthodologique s’articulent qui reste au cœur de la réflexion méthodologique. L’opérationnalisation d’un questionnement théorique dans un contexte géographique donné prédispose ainsi les outils méthodologiques développés.

Nous encourageons les jeunes chercheurs à tenir compte de ces enjeux pour intervenir sur un ou plusieurs des trois axes suivants de la Journée d’étude, qui sont autant de « défis » auxquels ils font potentiellement face dans la collecte et l’analyse de leurs données.

Les axes de la Journée d’Etude

Axe 1 : Recueil et exploitation des données

Le premier concerne les données elles-mêmes, qu’elles soient recueillies dans une démarche qualitative (ethnographie, entretiens) ou quantitative (données statistiques). Ainsi, dans la zone de l’Asie du Sud, l’utilisation de données statistiques requiert de la part du chercheur une attention quant à leur qualité. Pourtant, rejeter a priori ce type de données est peu heuristique, une dimension réflexive sur leur traitement étant plus constructive.

Mais la question de la qualité des données n’est pas propre aux données statistiques, le recueil de données ethnographiques, la réalisation d’entretiens et l’exploitation d’archives présentant également à chaque fois des biais qui pourront être discutés. Nous encourageons les jeunes chercheurs à mettre en perspective les limites rencontrées puis à proposer des moyens concrets de les contourner.

Axe 2 : Le choix des « méthodes mixtes » ?

Le second axe concerne l’utilisation de « méthodes mixtes ». Cette appellation, souvent connue dans sa version anglaise de “mixed methods”, recouvre à la fois la collecte et l’utilisation de données de sources multiples, mais aussi l’utilisation de méthodologies multiples sur les données collectées[8]. En particulier, nous appelons les jeunes chercheurs à faire part d’innovations méthodologiques où ils mobilisent des méthodes d’analyse quantitative sur des données habituellement considérées comme qualitatives, et inversement.

Nous pensons par exemple aux données des recensements de l’administration coloniale britannique, dont l’analyse qualitative menée dans les années récentes permet d’apporter une réflexivité bienvenue sur la possible mesure statistique de la caste dans le contexte indien[9]. Par ailleurs, l’analyse quantitative de matériaux collectés dans le cadre d’une enquête ethnographique, notamment dans des études de villages, complète souvent judicieusement les enquêtes de la statistique publique. Les jeunes chercheurs mobilisant les “mixed methods” sont donc invités à faire part de l’intérêt qu’ils ont vu dans leurs choix méthodologiques et de leurs difficultés.

Axe 3 : Les méthodes innovantes et le cas du “Big data”

Enfin, le troisième défi auquel nous invitons à réfléchir est lié à l’utilisation de plus en plus courants de données massives, ou “big data”. Les sciences sociales sont partagées entre d’un côté l’éventualité d’une révolution épistémologique et de l’autre une réticence sur l’intérêt de ces données. En particulier, deux défis principaux se posent. Le premier est celui de la représentativité, et ceci est particulièrement visible dans l’Asie du Sud dans le cas de l’exploitation de données extraites du web, alors qu’à peine un tiers de la population indienne, par exemple, utilise internet[10]. Le second défi est plutôt d’ordre éthique. Il renvoie à l’intrusion dans la vie privée que risque parfois d’apporter la collecte de données massives, comme le montre les polémiques autour de la création d’un identifiant unique Aadhaar regroupant divers fichiers administratifs en Inde. Emergent alors des questionnements concernant l’usage de ce type de données, leur complémentarité avec d’autres sources et les enjeux juridiques et éthiques de leur utilisation en Asie du Sud.

Proposition de communication

Remboursement des frais :

Les frais de transport seront partiellement ou totalement remboursés en fonction du trajet.

Lieu :

Salle Renaudeau, Maison des Sciences de l’Homme Paris-Saclay, ENS Paris-Saclay, 61 Avenue du Président Wilson, 94230 Cachan

Calendrier

  • 9 Avril 2018 : date limite de soumission du titre et du résumé de la communication (3000 signes maximum, espaces compris)
  • 23 Avril (J+15) Mars 2018 : retour des organisateurs
  • 14 Mai 2018 : date limite de l’envoi de la communication rédigée

Toutes les soumissions sont à envoyer à :  ateliers.ajei@gmail.com

Comité Scientifique

  • Jérôme Ballet, Maître de Conférences en sciences économiques à l’Université de Bordeaux, membre du Groupe de Recherche en Économie Théorique et Appliquée et membre exécutif du International Development Ethics Association
  • Lise Guilhamon, Maître de Conférences en littérature postcoloniale à l’Université Saint Quentin en Yvelines, membre du Centre d'Histoire Culturelle des Sociétés contemporaines et de l’Institut d’études culturelles et internationales
  • Jules Naudet, Chargé de Recherches en sociologie au CNRS, membre du Centre d’Études de l’Inde et de l’Asie du Sud à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales

Organisateurs

  • Mathieu Ferry, doctorant rattaché à l’Observatoire Sociologique du Changement (Sciences Po) et au Centre de Recherche en Économie et Statistiques (Laboratoire de Sociologie Quantitative, GENES-CREST).
  • Suneha Seetahul, doctorante au Groupe de Recherche en Économie Théorique et Appliquée (GREThA, Université de Bordeaux)

[1] Dirks N.B., 2001, Castes of mind: colonialism and the making of modern India, Princeton, N.J, Princeton University Press, 372 p.

[2] BEDECARATS F., GUERIN I. & ROUBAUD F., 2017, « All that Glitters is not Gold. The Political Economy of Randomized Evaluations in Development », Development and Change.

[3] Fuller C.J., 2017, « Ethnographic inquiry in colonial India: Herbert Risley, William Crooke, and the study of tribes and castes: Ethnographic inquiry in colonial India », Journal of the Royal Anthropological Institute, 23, 3, p. 603‑621.

[4] Sinha A., 2015, « Scaling Up: Beyond the Subnational Comparative Method for India », Studies in Indian Politics, 3, 1, p. 128‑133.

[5] Deaton A., 2001, « Counting the World’s Poor : Problems and Possible Solutions », The World Bank Observer Research Observer, 16, 2, p. 125‑147.

[6] Lee J., 2015, Recognition and its Shadows: Dalits and the Politics of Religion in India, PhD Dissertation, Columbia University.

[7] https://thewire.in/139420/national-archives-of-india/.

[8] Small M.L., 2011, « How to Conduct a Mixed Methods Study: Recent Trends in a Rapidly Growing Literature », Annual Review of Sociology, 37, 1, p. 57‑86.

[9] Lardinois R., 1996, « Rumeurs, résistances, rébellions : la mise en place des recensements dans l’Inde coloniale (XVIIIe-XXe siècles) », Cahiers québécois de démographie, 25, 1, p. 39

[10] Source Statista, accédé le 10/12/2017 : https://www.statista.com/topics/2157/internet-usage-in-india/.

Dates

  • lundi 09 avril 2018

Mots-clés

  • méthode, Asie du Sud, terrain

Contacts

  • Mathieu Ferry
    courriel : mathieukferry [at] gmail [dot] com
  • Suneha Seetahul
    courriel : suneha [dot] seetahul [at] gmail [dot] com

URLS de référence

Source de l'information

  • Suneha Seetahul
    courriel : suneha [dot] seetahul [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Question(s) de méthode », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 03 avril 2018, https://calenda.org/439346

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