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Le tourisme à l'épreuve des paradigmes post et décoloniaux

Tourism in the context of postcolonial and decolonized paradigms

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Publié le mardi 10 juillet 2018 par Céline Guilleux

Résumé

L’irruption des questions post et décoloniales au sein des champs académiques et l’exercice critique de ces paradigmes soulèvent des enjeux épistémologiques, théoriques et méthodologiques majeurs pour les sciences humaines et sociales. Les nombreux débats autour de ces courants, ainsi que la virulente hostilité dont ils peuvent faire l’objet notamment en France, ne doivent pas freiner mais plutôt encourager des analyses rigoureuses et situées des processus sociaux, économiques et mentaux de longue durée induit par les régimes coloniaux, dont le tourisme est partie prenante. À travers cet appel, nous encourageons les travaux permettant de repenser les situations touristiques au sein des sociétés traversées historiquement par la matrice coloniale. En effet, le tourisme, en tant qu’économie de l’altérité, constitue un formidable laboratoire pour penser les articulations historiques et contemporaines des rapports sociaux de pouvoir (Boukhris, Chapuis, 2016).

Annonce

Argumentaire

L’irruption des questions post et décoloniales au sein des champs académiques et l’exercice critique de ces paradigmes soulèvent des enjeux épistémologiques, théoriques et méthodologiques majeurs pour les sciences humaines et sociales. Les nombreux débats autour de ces courants, ainsi que la virulente hostilité dont ils peuvent faire l’objet notamment en France, ne doivent pas freiner mais plutôt encourager des analyses rigoureuses et situées des processus sociaux, économiques et mentaux de longue durée induit par les régimes coloniaux , dont le tourisme est partie prenante. A travers cet appel, nous encourageons les travaux permettant de repenser les situations touristiques au sein des sociétés traversées historiquement par la matrice coloniale. En effet, le tourisme, en tant qu’économie de l’altérité, constitue un formidable laboratoire pour penser les articulations historiques et contemporaines des rapports sociaux de pouvoir (Boukhris, Chapuis, 2016).

L’intérêt porté à ces paradigmes dans les Tourism Studies s’inscrit à la suite des travaux d’E. Saïd (1978), à partir d’approches questionnant les héritages coloniaux à travers les discours et les images produits par le tourisme. Ils ont participé à déconstruire progressivement les schémas narratifs de cette économie, comme l’authenticité, la tradition ou encore l’exotisme, ce dernier participant de l’érotisation des corps subalternes (Staszak, 2008). Ces travaux ont démontré combien les systèmes touristiques forgés à l’époque coloniale affectent encore aujourd’hui profondément les territoires anciennement colonisés, d’un point de vue matériel, avec la survivance de certaines pratiques et espaces comme le safari (Buckley, 2013) et d’un point de vue discursif (Peyvel, 2011 ; Bandyopadhyay, 2012). Des approches matérialistes centrées sur les pratiques commencent à voir le jour, par exemple sur les échanges prostitutionnels en contexte touristique (Roux, 2011), la circulation de modèles ayant trait aux corps et aux identités de sexe et de genre (Moussawi, 2013). Les négociations avec la matrice coloniale qui peuvent s’opérer à la faveur de la mise en tourisme apparaissent souvent comme sources de conflits, notamment lorsqu’elles ont trait aux enjeux patrimoniaux (Hall et Tucker, 2005 ; Chivallon, 2006). La temporalité complexe dans laquelle s’inscrivent ces processus touristiques se voit ainsi appréhendée de manière heuristique par les paradigmes post et décoloniaux, invitant à considérer sur le temps long l’ensemble des circulations de pratiques et d’imaginaires, dans le sillon des cultural studies (Bhabha, 1994 ; Appadurai, 1996) et de la pensée latino-américaine décoloniale théorisant la « colonialité » du pouvoir et du savoir inscrite dans le temps présent.

Dans le prolongement de ces travaux existants, nous encourageons la production de textes à partir de trois directions préférentielles.

Repenser dialectiquement le centre et la périphérie : pour une approche critique du tourisme au sein des anciennes métropoles coloniales et impériales

Un premier axe propose de décentrer la perspective développant des approches postcoloniales à partir des espaces anciennement colonisés et/ou sous domination impériale (Hancock, 2009), en invitant à analyser dans une perspective critique les acteurs, lieux, pratiques et imaginaires touristiques au prisme des paradigmes post et décoloniaux au sein des anciennes puissances coloniales.

L’histoire tissée entre les colonies et les métropoles a durablement marqué ces deux espaces, longtemps pensés comme radicalement éloignés et différents, alors même qu’ils se sont co-construits (Cooper et Stoler, 1997). L’espace urbain, l’architecture, le patrimoine, la culture (des collections muséales aux arts du spectacle), qui sont autant d’objets saisis par les études touristiques, ont été traversés par des rapports de pouvoir inscrits dans une généalogie coloniale et sont sans cesse reconfigurés dans le temps présent (Mathers 2010).

Les mobilisations croissantes de groupes sociaux minorisés (revendiquant leur afropéanité ou leur indigénéité) au sein de projets médiatiques, culturels, patrimoniaux et touristiques, à l’instar du projet du “Paris noir” (Boukhris, 2017), sont autant de terrains à explorer dans le cadre de ce numéro. Il s’agit ainsi de proposer des analyses de ces acteurs, lieux, imaginaires et pratiques situés aux marges de l’offre touristique dominante, cette dernière pouvant participer de l’altérisation des présences postcoloniales dans le cadre de la promotion de la ville cosmopolite (Chapuis et Jacquot, 2014). A cet égard, des contributions pourront analyser les stratégies des acteurs du tourisme et du patrimoine ainsi que les modalités de mise en tourisme des traces matérielles et immatérielles du passé colonial et de son héritage contemporain.

Pour une approche matérialiste de la fabrique des altérités et des identités en situation touristique

Le deuxième axe de cet appel invite à décloisonner la fabrique des altérités et des identités en situation touristique, en analysant les effets de catégorisation, de hiérarchisation et de domination qu’elle produit au sein des sociétés anciennement colonisées. La notion d’”agency” forgée par les tenants des courants postcoloniaux et subalternistes est en cela stimulante : intérêt, opportunisme, adhésion mais aussi évitement et résistance face aux pouvoirs impérialistes relèvent d’agir politiques, dont les arènes sont également touristiques. En cela, ce deuxième axe se veut inclusif par rapport à toutes formes de tactiques et d’accommodements empruntant la voie touristique face à des formes de marginalisation et d’oppression quotidiennes, qu’elles relèvent de discriminations sociales et/ou raciales, d’homo/lesbo/transphobie, de validisme ou encore de sexisme.

A l’échelle nationale, il est possible de s’intéresser en contexte touristique aux circulations et aux réappropriations post-indépendances des grilles de pensée coloniales dans la construction des hiérarchies sociales, raciales et de genre, transparaissant par exemple dans les musées dédiés à des catégories de populations (musée d’ethnologie, des femmes…), et plus généralement dans les sites patrimoniaux nationaux. Les travaux portant sur des économies touristiques exploitant dans le cadre du tourisme domestique des altérités fondées sur des catégorisations ethniques et de genre sont également encouragés.

En outre, parce que la colonisation a consisté en la mise en mouvement forcée de populations à une échelle encore jusque-là inédite, il en résulte des constructions identitaires plurielles pour les populations concernées, dont les ancrages territoriaux sont souvent complexes. Le tourisme participe à cette fabrique des altérités et des identités, de l’échelle individuelle à celle transnationale, notamment par le tourisme dit diasporique. Des travaux mobilisant les propositions méthodologiques des cultural studies (Hall, 1990 ; Gilroy, 1993 ; Clifford, 1992 ; Marschall 2017) invitant à penser les hybridations identitaires sont encouragés.

Approches épistémologiques, méthodologiques et théoriques : ce que les paradigmes post et décoloniaux font aux études touristiques et réciproquement

L’exercice critique porté par les paradigmes post et décoloniaux se veut aussi et en premier lieu une pratique épistémologique de déconstruction du régime de production des savoirs, appréhendés non pas dans leur scientificité objective mais comme des constructions sociales, politiques et culturelles situées (Haraway, 1988). Les travaux portant sur les épistémologies féministes s’inscrivent ainsi pleinement dans cet exercice critique. A cet égard, le troisième axe de cet appel invite à proposer des contributions pouvant par exemple questionner des travaux antérieurs, les méthodologies et les conceptualisations théoriques mobilisées à la lumière de cet exercice critique. Une réflexion portant sur les limites de cet exercice est également encouragée, par exemple concernant l’injonction au dévoilement des chercheur.e.s situé.e.s dans des groupes sociaux genrés ou racisés.

Cet axe invite également les chercheur.e.s à proposer des contributions théoriques analysant les appropriations au sein des tourism studies des théories post et décoloniales : Quelles théories critiques ont été mobilisées pour penser les situations touristiques et les rapports de pouvoir à l’œuvre ? Comment ont-elles été mobilisées ? Dans quel contexte ? Quels en ont été les apports et les limites ?

Réciproquement, des contributions pourront se centrer sur les apports théoriques et méthodologiques des tourism studies aux postcolonial et decolonial studies. La dimension empirique forte des études touristiques mettant en scène la complexité des rapports de pouvoir ainsi que les approches représentationnelles et matérialistes mobilisées dans l’analyse des pratiques touristiques témoignent de la richesse de ces contributions.

Modalités et formats des contributions

Les propositions peuvent être soumises sous la forme d’articles scientifiques n’excédant pas les 40 000 caractères. Souhaitant concrétiser au mieux la logique plurielle de cet appel et les questionnements épistémologiques que les paradigmes envisagés soulèvent, les auteures encouragent également toutes formes de contributions cherchant à dépasser le cadre normatif et institué de l’article scientifique, intégrant toutes les formes d’expressions artistiques. Via@ étant une revue en ligne, il est également possible d’exploiter des supports vidéo et audio dans le cadre des contributions proposées.

Des comptes-rendus réflexifs de livres, d’expositions ou de films, des récits d’expériences (sorties scolaires dans les institutions muséales, engagements militants…) ou encore des entretiens avec des artistes, des auteur.e.s ou des chercheur.e.s interrogeant les enjeux soulevés par cet appel seront également pris en considération par le comité scientifique.

Les propositions peuvent être soumises en ligne, directement sur le site de la revue ou envoyées par email à redaction@viatourismreview.com

avant le 30 janvier 2019.

Elles peuvent être rédigées en français, anglais, allemand, espagnol, catalan, portugais ou italien. La langue étant un élément central dans l’exercice critique posé par ces paradigmes, des traductions en créole pourront éventuellement être envisagées selon les conditions de faisabilité de la démarche souhaitée par les auteures.

Coordinatrices

  • Linda Boukhris, MCF, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, IREST, Linda.boukhris@univ-paris1.fr
  • Emmanuelle Peyvel, MCF, Université Bretagne Occidentale, Emmanuelle.peyvel@univ-brest.fr

Comité scientifique

  • Adyr Balestreri Rodrigues, Universidade de São Paulo, Brasil, Geografia
  • Mohamed Berriane, Université Mohammed V, Rabat, Maroc, Géographie
  • Roberto Cellini, Università degli Studi di Catania, Italia, Economia politica
  • Tiziana Cuccia, Università degli Studi di Catania, Italia, Politica Economica
  • Susan Fainstein, Harvard University, United States of America, Urban planning
  • Michael Di Giovine, University of Chicago, United States of America, Anthropology
  • Daniel Hiernaux, Universidad Autónoma Metropolitana Iztapalapa, México, Geografía
  • Eric T. Jennings, University of Toronto, Canada, History
  • Lucie K. Morisset, Université du Québec à Montréal, Canada, Histoire de l’architecture et de l’urbanisme
  • Claudio Minca, Wageningen University, Netherlands, Geography
  • Yoel Mansfeld, University of Haifa, Israel, Tourism Planning & Development
  • Douglas Pearce, University of Wellington, Victoria, New Zeland, Tourism Management
  • Christine Petr, Institut d’Etudes politiques de Rennes, France, Marketing
  • David Picard, Universidade Nova de Lisboa, Portugal, Antropologia
  • Mike Robinson, Director, The Ironbridge Institute College of Arts and Law, The University of Birmingham, United Kingdom, Political Science
  • Jarkko Saarinen, University of Oulu, Finland, Geography
  • Ouidad Tebaa, Doyenne de la Faculté des Lettres de l’université Cadi Ayyad, Marrakech, Maroc, Lettres et Etudes culturelles
  • Tatjana Thimm, Hochschule Konstanz, Deutschland, Tourismusmanagement
  • Jordi Tresserras Juan, Universitat de Barcelona, España, Ciències Polítiques
  • José Fernando Vera Rebollo, Director del Instituto Universitario de Investigaciones Turísticas de la Universidad de Alicante, España, Geografía

Références bibliographiques

Appadurai, A., 1996, Modernity at large: cultural dimensions of globalization, Minneapolis, University of Minnesota Press.

Bandyopadhyay, R., 2012, “To be an Englishman for a day: marketing colonial nostalgia in India,”Annals of Tourism Research, vol.3, 1245-1248.

Bhabha, H., 1994, The location of culture, New York, Routledge.

Boukhris, L., 2017, “The Black Paris project: the production and reception of a counter-hegemonic tourism narrative in postcolonial Paris,” Journal of sustainable Tourism, vol.25, n°5, 684-702.

Boukhris, L., Chapuis, A., 2016, « Circulations, espace et pouvoir. Penser le tourisme pour penser le politique », in « Tourisme, pouvoir et politique », L’espace politique, n°28.

Buckley, R., 2013, “Material culture of post-colonial wildlife tourism,” Annals of Tourism Research, vol.41, 225-228;

Chapuis, A., Jacquot, S., 2014, “Le touriste, le migrant et la fable cosmopolite, mettre en tourisme les présences migratoires à Paris”, Hommes et Migrations, vol.4, n°1308, 75-84.

Chivallon, C., 2006, “Rendre visible l’esclavage, muséographie et hiatus de la mémoire aux Antilles françaises”, L’Homme, n°180, 7-41.

Clifford, J., 1992, “Traveling Cultures”, in L. Grossberg (ed.), Cultural Studies, New York, Routledge.

Cooper, F., Stoler, A. L., 1997, Tensions of Empire: Colonial Cultures in a Bourgeois World. Berkeley, University of California Press.

Gilroy, P., 1993, The Black Atlantic: modernity and double consciousness, London, Verso.

Hall, S., 1990, “Cultural identity and diaspora” in J. Rutherford (ed.), Identity: Community, Culture and Difference, London, Lawrence & Wishart, 223-237.

Hall, C.M., Tucker, H., 2005, Tourism and postcolonialism, Contested discourses, Identities and Representations, London, Routledge.

Hancock, C., 2009, « La justice au risque de la différence: faire une « juste place » à l’Autre », Annales de géographie, Vol. 1, n° 665-666, 61-75.

Haraway, D., 2007 [1988], « Savoirs situés », « Persistance de la vision », Manifeste cyborg et autres essais, Paris, Exils Éditeur, pp. 115 – 128

Marschall, S. (ed.), 2017, Tourism and memories of home: migrants, displaced people, exiles and diasporic communities, Bristol, Channel View.

Mathers, K. F., 2010, Travel, Humanitarianism and becoming American in Africa, New York, Palgrave Macmillan.

Moussawi, G., 2013, « Queering Beirut, the ‘Paris of the Middle East’: fractal Orientalism and essentialized masculinities in contemporary gay travelogues », Gender, Place and Culture, vol.20, n°7, 858-875

Peyvel, E., 2011, “Visiting Indochina: the imaginary of the French colonial period in today’s touristic Việt Nam,” Journal of tourism and cultural change, vol.9, n°3, 217-227.

Roux, S., 2011, No money, no honey, Economies intimes du tourisme sexuel en Thaïlande, Paris, La Découverte.

Saïd, E., 1978, Orientalism, New York, Vintage Press

Staszak, J.F., 2008, Danse exotique, danse érotique. Perspectives géographiques sur la mise en scène du corps de l’Autre (XVIIIe-XXIe siècles), Annales de géographie, Vol. 2, n° 660-66,129-158

Dates

  • mercredi 30 janvier 2019

Mots-clés

  • tourisme, postcolonial, décolonial, minorité, domination, altérité, identité

Contacts

  • Linda Boukhris
    courriel : Linda [dot] boukhris [at] univ-paris1 [dot] fr
  • Emmanuelle Peyvel
    courriel : emmanuelle [dot] peyvel [at] univ-brest [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Emmanuelle Peyvel
    courriel : emmanuelle [dot] peyvel [at] univ-brest [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Le tourisme à l'épreuve des paradigmes post et décoloniaux », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 10 juillet 2018, https://calenda.org/452422

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