StartseitePour une sociologie publique de l’hôpital : travail, mobilisations et construction des savoirs

Pour une sociologie publique de l’hôpital : travail, mobilisations et construction des savoirs

For a public sociology of the hospital: work, mobilisation and the construction of knowledge

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Veröffentlicht am Mittwoch, 23. Oktober 2019 bei Céline Guilleux

Zusammenfassung

La grève engagée le 18 mars dernier par un collectif de soignant·e·s de cinq services d’urgences des hôpitaux parisiens à la suite d’une série d’agressions n’a cessé de s’étendre au fil des semaines pour compter plus de 266 services mobilisés partout en France (chiffre du collectif inter-urgences au 4 octobre 2019). Nombreux sont les acteurs - soignant·e·s, syndicaux, politiques, universitaires -, qui la considèrent déjà comme l’une des plus importantes mobilisations de l’histoire de l’hôpital public. Au-delà de son caractère inédit et de sa couverture médiatique, le mouvement de grève des urgences constitue un objet d’étude ouvrant plusieurs perspectives de recherche, tant sur l’institution hospitalière en elle-même que du point de vue du travail, des mobilisations et des dynamiques d’enquête.

Inserat

Argumentaire

La grève engagée le 18 mars dernier par un collectif de soignant.e.s de cinq services d’urgences des hôpitaux parisiens à la suite d’une série d’agressions n’a cessé de s’étendre au fil des semaines pour compter plus de 180 services mobilisés partout en France (chiffre du Collectif Inter-Urgences au 6 juillet 2019). Nombreux sont les acteurs - soignant.e.s, syndicaux, politiques, universitaires -, qui la considèrent déjà comme l’une des plus importantes mobilisations de l’histoire de l’hôpital public. Si l’été constitue une épreuve pour tout mouvement social à différents égards, le Collectif Inter-Urgences et certaines organisations syndicales appellent dès à présent à amplifier la mobilisation et à l’étendre à partir de septembre à tout l’hôpital, afin de maintenir la pression sur les pouvoirs publics au moment de l’examen et du vote du projet de loi de financement de la sécurité sociale par le Parlement à l’automne.

Au-delà de son caractère inédit et de sa couverture médiatique, le mouvement de grève des urgences constitue un objet d’étude ouvrant plusieurs perspectives de recherche, tant sur l’institution hospitalière en elle-même que du point de vue du travail, des mobilisations et de la production des savoirs.

Axe 1 : Travail et réformes hospitalières

En premier lieu, cette mobilisation apparaît comme un révélateur des multiples fragilisations de l’hôpital public auxquelles ont conduit les réformes gestionnaires qui se sont succédées depuis les années 1980, que ce soit en termes financiers, humains ou organisationnels (Juven, Pierru, Vincent, 2019). Si elle interroge inévitablement la part qui revient aux réformes dans la détérioration des conditions de travail (Belorgey, 2010 ; Vincent, 2016), elle conduit à considérer d’autres questionnements. Ceux-ci sont de deux ordres : du point de vue de l’activité de travail d’une part, et de l’emploi d’autre part. D’abord, comment les réformes affectent-elles le travail hospitalier et la nature de l’activité ? Sur quelles bases ces transformations opèrent-elles et par quels mécanismes ? Quels effets produisent-elles en termes de pouvoirs et de savoirs des professionnels ? En termes de qualification et de déqualification du travail ? En termes de collectifs de travail et de travail en équipe ? Quelles sont, de surcroît, les conséquences en matière de santé des personnels (arrêts de travail, accidents du travail et maladies professionnelles, inaptitudes et reclassements, mais aussi souffrance éthique (Dejours, 2015)) ? Cette dégradation est-elle une réalité indiscutable ? Peut-on parler d’une “précarité subjective” croissante dans le milieu hospitalier (Linhart, 2012) ? Par ailleurs, que sait-on des transformations des conditions d’emploi à l’oeuvre dans la fonction publique hospitalière ? Dans quelle mesure le recours croissant aux contractuel.le.s, à l’intérim médical, etc., dérégulent-ils le travail et affectent-ils le rapport au travail ? Les enquêtes quantitatives et qualitatives permettent-elles de saisir ces évolutions sur le temps long ? Si de nombreux travaux viennent déjà éclairer une partie de ces questionnements (Benallah et Domin, 2017a, 2017b ; Sauze, 2018 ; Gheorghiu et Moatty, 2013 ; Bertillot, 2014 pour n’en citer que quelques-uns), il s’agira de contribuer au prolongement de la réflexion sur les effets des réformes sur le travail, en s’interrogeant plus particulièrement sur ce que produisent les discours d’une part, et les dispositifs gestionnaires d’autre part.

Axe 2 : Mobilisations

Ensuite, quelles mobilisations ces bouleversements génèrent-ils ? Le mouvement de grève des soignant.e.s des urgences mérite aussi d’être analysé du point de vue de la sociologie des mobilisations, à la fois parce qu’il rompt avec les grilles de lecture traditionnelles de la mobilisation à l’hôpital, du fait de son ampleur et de ses mots d’ordre (Sainsaulieu, 2008, 2012, 2017), tout en s’inscrivant dans la continuité des revendications historiques du personnel hospitalier en termes de reconnaissance (Kergoat et al., 1992 ; Bigi et al., 2014) et de moyens matériels, humains, financiers. Plus largement, cette journée entend questionner les formes de mobilisations ayant cours aujourd’hui à l’hôpital. Qui s’engage, et selon quelles modalités ? Les différences de statuts (Pierru, 2013), de genre et de place dans la division du travail (Arborio, 2010), de contenu de travail et d’activité (Vincent, 2016), d’âge et de génération (Pierru, 2015), de type d’établissement (Belorgey, 2010), de capital social (ibid.), d’engagement partisan (Pierru, 2013), épuisent-elles l’appréhension des dynamiques de mobilisations ? D’un point de vue plus global, quelle place occupent les organisations syndicales et quelle fonction remplissent-elles ? Le milieu hospitalier a cela d’original que certaines des plus grandes mobilisations qu’il a connu (le mouvement de grève des infirmier.e.s en 1988-1989, portant le fameux slogan “ni bonnes, ni nonnes, ni connes” ; et l’actuelle grève des services d’accueil des urgences) sont portées par des collectifs de coordination de soignant.e.s et non par des syndicats. En même temps, l’éloignement dans le temps entre ces deux mouvements (1988-1989 et 2019) interroge. Faut-il y voir des exemples de la crise du syndicalisme, ou des formes d’action complémentaires, de mobilisations “consensuelles” (Sainsaulieu, 2012) ? Assiste-t-on à une recomposition des rapports de force traditionnels ? A une transformation ou à un renouveau de l’action protestataire ? Cette mobilisation s’inscrit-elle dans un renouvellement des formes nationales, régionales et locales de solidarité hospitalière ? Peut-on s’autoriser des liens avec les mobilisations récentes - ZAD, Gilets Jaunes - concernant la défense des services publics et la préservation des communs ? Les revendications doivent-elles être analysées en termes de projets politiques ou de revendications individuelles et/ou catégorielles ? Faut-il nécessairement opposer les deux ? Plus largement, cet axe invite à questionner le maintien des formes traditionnelles de mobilisations et de conflits du travail à l’hôpital, leurs recompositions et leurs transformations, leur visibilité (Giraud, 2009).

Axe 3 : Construction des savoirs

Enfin, cette mobilisation interroge plus largement les chercheur.se.s d’un point de vue méthodologique et épistémologique d'une part, et du point de vue de la production et du partage des savoirs d'autre part. D'abord, comment appréhender et saisir les mobilisations sur le vif, en temps réel (Enquête Gilets Jaunes, 2019) ? Partant des prises de position des chercheur·e·s en soutien aux soignant·e·s en grève (Collectif, 2019 ; Juven et Vincent, 2019), on s’interrogera sur la place que doivent occuper les chercheur.se.s dans la visibilisation des luttes et dans le débat public. Comment allier engagements et production de savoirs scientifiques (Naudier et Simonet, 2011) ? Jusqu’où s’engager (Weber, 1919 ; Mauger, 2002 ; Paugam, 2012 ; Marichalar, 2017) ? De quelle manière ? Par ailleurs, comment appréhender un objet de recherche lorsque les frontières entre enquêtés et enquêteurs se brouillent (Collectif du 9 août, 2017) ? Alliant questionnements classiques en sciences sociales sur “la juste distance” au terrain (Bensa 1995), et interrogations méthodologiques sur la construction d’analyses “à chaud”, ce dernier axe fera également écho aux discussions de la session thématique 89 du congrès de l’AFSP : “Enquêter sur une mobilisation en cours”.

Dans une perspective réflexive, on s’interrogera enfin sur la portée du point de vue sociologique et plus largement des sciences sociales. Dans quelle mesure permettent-elles de comprendre la situation de l’hôpital ? Dans quelles conditions et comment les savoirs sont-ils produits ? Les catégories d’analyse mobilisées par les chercheur.se.s laissent-elles la possibilité d’entendre la manière dont celles et ceux qui travaillent à l’hôpital les perçoivent ? L’objectivité et la scientificité, le fonctionnement du champ scientifique n’excluent-ils pas certains questionnements ? Comment les “acteurs.trices de terrain” peuvent-ils.elles mobiliser leurs analyses et leurs revendications militantes ? La rupture entre la compréhension sociologique et le sens commun est-elle une nécessité ? Une dynamique de coconstruction des savoirs entre “savant.e.s” et “non savant.e.s” a-t-elle un sens, et est-elle envisageable ?

Par les axes qu’elle souhaite explorer, cette journée d’étude souhaite engager “une entreprise de traduction en sens inverse” des termes scientifiques en sens commun, “en restituant la connaissance à [celles et] ceux dont elle provient, en établissant des problèmes publics à partir des problèmes privés” (Burawoy, 2009). Plus largement, elle invite à réfléchir à la production des savoirs scientifiques et à la diffusion de ceux-ci (Bourdieu, 1998) dans un contexte où la sociologie fait l’objet d’entreprises de dépolitisation croissantes (Lahire, 2016 ; et dans un autre registre : Bronner et Géhin, 2017). De ce fait, elle entend contribuer, à l’échelle de l’hôpital, à la régénération de “la fibre morale de la sociologie” qu’appelait de ses voeux Michael Burawoy (Burawoy, 2009).

Elle se rapproche en cela de l’initiative des chercheur.se.s toulousains ayant créé un atelier d’écologie politique visant à “tisser des liens entre [des] connaissances dispersées et réfléchir à la façon de les partager avec l’ensemble de la société[1]”. A leur suite, nous envisageons cette journée comme un “programme de partage des savoirs et des méthodologies” et “un outil pour dépasser cette relégation publique des connaissances scientifiquement fondées”.

Il est prévu que la journée s’organise autour de deux temps.

La matinéeet la première partie de l’après-midi seront consacrées à la restitution de travaux d’enquêtes académiques qui s’inscrivent dans un des trois axes ci-dessus (travail et réformes hospitalières ; mobilisations ; dynamiques d’enquête et questionnements épistémologiques), qu’elles soient qualitatives et ethnographiques, ou quantitatives. Toutes les disciplines de sciences humaines et sociales sont les bienvenues.

La fin d’après-midi et la soirée chercheront à construire un dialogue entre acteurs de terrain (médecins, paramédicaux.ales membres du Collectif Inter-Urgences, syndicats, directions), journalistes, chercheur.se.s, dans un “processus d’éducation mutuelle” visant à “rendre visible ce qui est invisible” (Burawoy, 2009). Il s’agira d’apporter des éclairages divers mais complémentaires sur ce qui meut le mouvement actuel de grève aux urgences, et d’engager plus largement la conversation sur le rôle, la place et les objectifs de ces différentes catégories d’acteurs quant à la production de savoirs sur l’hôpital public, à la génération d’un débat public et à leur engagement dans celui-ci.

C’est la raison pour laquelle cette journée ne se déroulera pas dans les espaces académiques classiques, mais aura lieu dans un café ayant l’habitude d’accueillir des évènements culturels, et sera ouverte à toute personne intéressée.

Programme prévisionnel

  • 9h00 - 9h45 : Accueil
  • 9h45-10h : Introduction : Déborah Ridel et Fanny Vincent

10h-12h : Session1 : Professionnalité et effets des réformes

Président de séance/animateur : Ivan Sainsaulieu (sociologue, CLERSE, Université de Lille)

  • Olivier Cousin (sociologue, Centre Emile Durkheim, Université de Bordeaux) : « Un travail sous contrainte ? Interrogation sur l’emprise de la T2A »
  • Thomas Denise (sociologue, CERReV, Université de Normandie) : « Le soin à bout de souffle ? Regard sur les effets de la certification à l’hôpital public »
  • Céline Gabarro (sociologue, Institut Gustave Roussy, INSERM, Institut Convergences Migration) : « Favoriser l’accès à la couverture maladie en servant les objectifs de rentabilité de l’hôpital : résistance ou accommodement des assistantes sociales à l’ethos gestionnaire ? »
  • Florence Ihaddadene (sociologue, IDHES, Université Paris Nanterre), Francis Lebon (sociologue, CERLIS, Université Paris Descartes), Sophie Rétif (sociologue, IDHES, Université Paris Nanterre), Maud Simonet (sociologue, IDHES, CNRS) : « La mise en place du service civique à l’hôpital public et ses effets sur la professionnalité des travailleur.se.s »

Discussion avec la salle

12h-13h30 : Buffet du midi

13h30-15h00 : Session 2 : Pratiques de tri et sélection des patient•e•s

Présidente de séance : Maud Gelly (sociologue, CRESPPA-CSU, CNRS-Paris VIII-Paris Nanterre et HUPSSD, AP-HP)

  • Jeremy Geeraert (sociologue, Institut d’ethnologie européenne, Université Humboldt, Berlin) :« Les effets de la nouvelle gestion publique sur la sélection et la prise en charge des patients sans couverture maladie à l’hôpital public. L’arrivée d’une éthique organisationnelle dans les Permanences d’accès aux soins de santé »
  • Frédéric Mougeot (sociologue, Centre Max Weber, Université Lumière Lyon 2) : « Quels effets du New Public Management sur la sélection des patients de la psychiatrie publique hospitalière ? »
  • Déborah Ridel (sociologue, CLERSE, Université de Lille) : « D’où vient la violence aux urgences ? »

Discussion avec la salle

15h00-15h15 : pause

15h15-16h25 : Session 3 : Mobilisations

Président de séance : Alessio Motta (politiste, CESSP, Université Paris 1)

  • François Alfandari (sociologue, LEST, CNRS-Université d’Aix-Marseille, et Triangle, CNRS-ENS Lyon) : « Logiques, ressorts et contraintes du travail de mobilisation dans un syndicat CGT d’un hôpital psychiatrique public »
  • Ivan Sainsaulieu (sociologue, CLERSE, Université de Lille) : « Sur la spontanéité dans les mouvements sociaux. Le cas de l’auto-organisation chez les soignants »

Discussion avec la salle

16h25-16h40 : pause

16h40-18h : Session 4 : Co-construction des savoirs

Président de séance : Pierre-André Juven (sociologue, CERMES3, CNRS)

  • Agnès Jeanjean et Philippe Rosini (ethnologues, LAPCOS, Nice) : « Une ethnologie de l’hôpital Pasteur (Nice) en pleine réforme. Quelle place pour la critique ? »
  • Fanny Vincent (sociologue, CERMES3, INSERM), Florian Vivrel (médecin urgentiste, CHU de Nantes et CH de Saint-Nazaire), Rachid Yousfi (médecin urgentiste, CH de Saint-Nazaire) : « Essai de co-analyse d’une mobilisation « exceptionnelle » ? La grève des médecins des urgences de Saint Nazaire »

Discussion avec la salle

18h-19h : Mot de transition et invitation à consommer plancha et boissons au bar

19h-20h15 : Table ronde 1 : Mobilisations

Animation : Raphaël Bourgois (rédacteur en chef d’AOC média et journaliste à France culture)

  • Orianne Plumet et Yasmina Kettal (représentantes du Collectif Inter-Urgences)
  • Olivier Youinou (co-secrétaire général de Sud Santé AP-HP)
  • Renaud Péquignot (vice-président de l’intersyndicale Action Praticiens Hospitaliers)

20h15-20h30 : Pause « refill »

20h30-21h45 : Table ronde 2 : Construction d’un discours commun sur l’hôpital

Animation : Raphaël Bourgois (rédacteur en chef d’AOC média et journaliste à France culture), ou Sylvain Bourmeau (directeur d’AOC média, journaliste à France culture et professeur associé à l’EHESS)

  • Nicolas Belorgey (sociologue, IRISSO, CNRS-Université Paris Dauphine)
  • Caroline Coq-Chodorge (journaliste indépendante pour Médiapart)
  • Sabrina Ali Benali (médecin et militante)
  • Hugo Huon (infirmier, président du Collectif Inter-Urgences)

21h45-22h : Mot de la fin

Orte

  • Lou Pascalou - 14 rue des Panoyaux
    Paris, Frankreich (75020)

Daten

  • Donnerstag, 07. November 2019

Schlüsselwörter

  • hôpital public, sociologie publique, travail, emploi, mobilisatios, dynamique d'enquête, savoir

Kontakt

  • Fanny Vincent
    courriel : fanny [dot] vincent0 [at] gmail [dot] com
  • Déborah Ridel
    courriel : deborah [dot] ridel [at] univ-lille [dot] fr

Informationsquelle

  • Déborah Ridel
    courriel : deborah [dot] ridel [at] univ-lille [dot] fr

Zitierhinweise

« Pour une sociologie publique de l’hôpital : travail, mobilisations et construction des savoirs », Fachtagung, Calenda, Veröffentlicht am Mittwoch, 23. Oktober 2019, https://calenda.org/691298

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