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La fin de toutes choses

Stratégies écologiques pour la contingence

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Published on Tuesday, June 23, 2020 by Anastasia Giardinelli

Summary

Pour le quizième numéro de la revue de philosophie contemporaine Philosophy Kitchen, la rédaction propose aux contributeurs de réfléchirs sur les implications théoriques, épistémologiques et politiques du concept d'écologie.

Announcement

Argumentaire

Pour le 15e numéro de la revue de philosophie contemporaine Philosophy Kitchen, la rédaction propose aux contributeurs de réfléchirs sur les implications théoriques, épistémologiques et politiques du concept d'écologie.

À la base de tout discours sur l’écologie au sens large, il y a l'idée qu'il est opportun de congédier les séparations nettes entre espace naturel et espace habité par des êtres parlants qui usent d’artefacts et de symboles. La différence ontologique entre les natural kinds et les artefacts demeure, certes, mais n’implique pas qu’il faille continuer à penser les animaux humains, les autres animaux et les êtres vivants en général en lui accordant une fonction discriminante et fondamentale. Il s'est donc avéré utile, au cours des dernières décennies, de scruter la structure violente de tout dispositif qui, se fondant sur les ressources rhétoriques offertes par une notion de nature comprise comme lieu de l'immuable, entend rendre impensable la modification de pratiques sociales spécifiques. La pensée féministe y a contribué de manière décisive. En cherchant à déconstruire la logique de la domination patriarcale, elle ne pouvait pas ne pas rencontrer les logiques qui régissent toutes les formes d'anthropocentrisme et qui, directement ou indirectement, justifient la domination violente de l'homme sur les animaux d'autres espèces et, plus généralement, sur les entités naturelles. Ainsi n'est-ce pas un hasard si Donna Haraway a apporté des contributions théoriques décisives à la réflexion sur la question écologique. Bien que certaines formes d'écoféminisme laissent perplexe en raison de leurs dimensions mystiques et néopaïennes (nous pensons ici principalement à Starhawk), il n'en reste pas moins vrai que la critique féministe doit constituer un point de départ privilégié pour définir les bases philosophiques et éthico-politiques de la question écologique.

D'un point de vue purement théorique, il convient en revanche de souligner que dans le paysage philosophique contemporain, a été mis en place un régime discursif qui privilégie une ontologie du processus, selon laquelle les êtres qui peuplent la planète Terre constituent un ensemble qui inclut la planète elle-même qui les accueille. Ce régime discursif (qui accueille volontiers la référence à des auteurs tels que A.N. Whitehead, G. Simondon, G. Deleuze, F. Guattari, I. Stengers, B. Latour) permet de comprendre comment les sauts et les discontinuités entre l'inorganique et l'organique ne relèvent pas de césures nettes ni de frontières infranchissables, mais sont des événements qui attestent de l'apparition d'osmoses et d'interactions. Parmi eux, il faut aussi comprendre cet événement singulier au sein du collectif des entités qui forment ensemble l'écosystème : l'apparition de la cognition. Cet événement constitue sous-ensemble d'actes, que nous définissons habituellement comme "mentaux" et qui permettent à ce que l'on appelait autrefois "nature" de se refléter, de se compliquer selon un jeu de renvois entre des processus ayant chacun sa propre durée et sa propre cohérence. D'où la question suivante : comment concevoir une ontologie des processus qui décrive les modalités selon lesquelles les singularités et les événements, sans les transcender, coexistent et se diffusent au sein de ces processus ?

A partir de là, une autre implication de la pensée écologique apparaît : l'unité qui fonde la cohérence ontologique d'un individu émerge comme un simulacre, ou comme un raccourci conceptuel commode qui doit être remplacé par un appareil descriptif capable de nommer une entité tout en la connectant à ce avec quoi elle est symbiotiquement entrelacée. Dans cette perspective, les vivants sont configurés comme des holobites (selon le néologisme heureux inventé par L. Margulis) : associations, compositions ou assemblages d'un hôte et de membres d'autres espèces vivant à l'intérieur ou autour de celui-ci, et qui forment ensemble une unité écologique. A l'instar d'auteurs tels que D. Haraway et I.E. Wallin, c'est de cette unité systémique qu'il convient de s'occuper, et non des individus qui la composent. La symbiose est l'une des causes qui expliquent l'apparition de la nouveauté évolutive et l'origine de nouvelles espèces dans le monde, complétant ainsi le tableau des théories évolutionnistes des stases et des sauts. Dans ce contexte, d'autres formes de vie, comme les virus, les bactéries ou les plantes (qu'une pensée incapable d'embrasser véritablement la révolution introduite par le post-humanisme reléguait à un second plan), acquièrent toute leur importance, du fait de leur organisation décentralisée qui correspond bien au modèle du réseau. Cela les amène à intégrer des informations provenant de l'environnement selon un processus au cours duquel les frontières entre un individu et un autre sont sensiblement brouillées. Nous sommes donc amenés à nous demander : comment une théorie des symbiotes ou des holobiontes peut-elle contribuer à radicaliser la (déjà ancienne) transformation des sciences du vivant suivant laquelle la relation entre l'individu et la niche écologique qui l'accueille doit être comprise à l'aide de dispositifs conceptuels qui dépassent la distinction classique du tout et des parties ?

Les ontologies du processus et de la symbiose s’accompagnent d'épistémologies qui mettent la pensée de la complexité systémique au premier plan (nous faisons ici référence à des auteurs tels que G. Bateson, R. Ashby, H. von Foerster, H. Atlan, N. Luhmann). La réflexion théorique sur l'imbrication entre le vivant et les niches qui l'accueillent est devenu la principale manière d'aborder ce qui vient le plus souvent à l'esprit lorsqu'on évoque le terme d'écologie : à savoir un problème globalisé et une demande de solutions face à une situation perçue comme critique au niveau global. Cependant, cela étant posé, se présentent une infinité de points de vue, de descriptions, de stratégies, de pratiques et de mesures très différentes les unes des autres et parfois en profonde contradiction les unes avec les autres. Il apparaît donc que la résolution de la crise écologique est en fait une question qui nous concerne, en tant qu'organismes co-impliqués dans le système que nous voudrions préserver des catastrophes. Dans un sens épistémologique, l'écologie peut être considérée comme une notion autologique, c’est-à-dire comme la forme par laquelle le paradoxe du fondement ultime est donné dans le réseau de la connaissance contemporaine. Elle consiste en une sorte d'interrogation de niveau supérieur à celles des différents systèmes spécialisés et en une observation qui a pour objet un champ problématique dans lequel l'observateur (l'interrogateur) est toujours inclus. Cela signifie que la question écologique remet en question les différents systèmes spécialisés de la société contemporaine - les différentes disciplines qui visent à connaître le monde en y "fixant" leurs objets et en construisant des programmes d'application pour ces derniers - en les confrontant non pas à un objet qui entre dans le champ d'observation qui les caractérise, mais au contraire à cet objet qui leur est constitutivement extérieur et pourtant décisif pour leur cohérence et leur stabilité internes. La question écologique thématise ainsi le commun de tous les systèmes spécialisés de la société, sans toutefois le rendre disponible, sauf sous la forme d'une "complexité indéterminable". Nous pouvons alors nous demander : quels effets épistémiques le concept d'"écologie" produit-il sur le discours scientifique et social ? Comment les relations entre épistémologie et ontologie sont-elles réarticulées dans ce contexte en vue d'une nouvelle forme de stabilité des états et des événements post-catastrophiques ?

Parmi tous les systèmes qui (aussi bien localement qu’au niveau mondial) ont intérêt à traiter de la détérioration des conditions de vie sur la planète, il y a les systèmes politiques et juridiques, étroitement imbriqués. Il est raisonnable de supposer que, si elles continuent à prendre la forme de l'ordre post-westphalien, les instances appelées à prendre des décisions qui s'imposent à tous ne feront pas davantage – et ce même hors de l'occident européen - que gérer la tragédie du bien commun en exacerbant les inégalités et les injustices, en garantissant aux uns et en refusant aux autres l'accès à des ressources qui deviendront de plus en plus rares et précieuses. Créé pour protéger la propriété, le droit, y compris dans ses articulations institutionnelles internationales, ne semble pas capable de garantir l'accès aux ressources vitales devenues plus rares pour tous ; il ne semble pas non plus en mesure de fixer des limites à l'action de ceux qui, par leurs actes, produisent, même indirectement, des dommages importants à l'écosystème. Si le droit sert à générer la liberté – et, avant toute chose, la liberté d'entreprise – le coût qu'il faudrait payer pour accepter une limitation à une action écologiquement nuisible coïnciderait avec une réduction significative de la liberté (cela a été bien montré par R. Coase dans son essai sur le problème des coûts sociaux). D'autre part, les États qui veulent prendre en charge, par des mesures juridiques spécifiques, la sauvegarde du bien commun peuvent-ils sauver la planète si tous les états n’agissent pas dans le même sens ? La réponse est non évidemment. Certains pourraient alors juger souhaitable l'émergence d'un nouveau Léviathan mondial, doté du pouvoir d'imposer à tous les acteurs le respect des normes qui auraient pour objectif la sauvegarde de conditions de vie planétaires décentes pour tous, pour nous et pour les autres espèces. Si, en revanche, nous voulons prendre nos distances par rapport à un scénario aussi dystopique, nous devons nous demander quelle forme de coordination entre les États nations devrait émerger afin de garantir que des mesures soient mises en œuvre au cours des prochaines décennies pour prévenir une catastrophe écologique. Cette dernière, face à ces hypothèses inconciliables, nous oblige à réfléchir non seulement sur ce que nous mangeons et ce que nous consommons, mais aussi et surtout sur la nature même de la souveraineté. Il est donc urgent de se demander : si dans l'ordre post-westphalien dans lequel évolue chaque État souverain, ce sont les rapports de force entre États qui prévalent, comment articuler politiquement la coappartenance de l'être humain et de son environnement, sachant qu’une irréductible conflictualité entre les intérêts sape à la racine la possibilité de placer au premier plan de l’agenda mondial le thème de l'intérêt commun que constitue la protection de l'environnement ?

Les questions que nous aimerions aborder dans ce numéro sont les suivantes

  • la nature comme plan, entre ontologie des processus et constructionnisme (perspectives écologiques de G. Deleuze, G. Simondon, F. Guattari, A. N. Whitehead, B. Latour).
  • l'écologie comprise comme une articulation interne des paradigmes de la théorie des systèmes et de la complexité (G. Basteson, R. Ashby, H. von Foerster, N. Luhmann)
  • le concept d'écologie et ses implications épistémologiques en relation avec la réarticulation de l'encyclopédie de la connaissance
  • le développement de théories de l'évolution qui tiennent compte des relations interspécifiques (I.E. Wallin, L. Margulis, D. Haraway)
  • les formes d'auto-organisation vivante et les formes de socialisation animale, végétale, microbiologique et autres. (I. Stengers, V. Despret, B. Morizot, A. Tsing)
  • l'imbrication de la domination masculine, du système économique et de l'écologie dans la théorisation des mouvements féministes, avec une attention critique particulière pour le débat écoféministe (D. Haraway, K. Warren, V. Plumwood)
  • les modèles de gouvernance juridico-politico-économique en réponse à la crise écologique (G. Teubner).
  • l'analyse des effets générés par la redéfinition des notions d'"espace" et de "vie" dans le contexte des théories de l'architecture et de l'urbanisme

Langues acceptées : italien, anglais, français, allemand.

Modalités de proposition

Procédure d’envoi: merci d’envoyer vos propositions d’article à l’adresse redazione@philosophykitchen.com

d’ici le 15 octobre 2020

sous la forme d’un abstract de 6000 signes maximum en indiquant un titre, une description précise de l’approche envisagée (argumentation, cadre théorique), une bibliographie raisonnée ainsi qu’une brève bio-bibliographie. Les propositions seront évaluées par les responsables du numéro et par les membres de la rédaction. Les résultats de la sélection seront communiqués avant le 9 décembre 2020. Les articles retenus seront à envoyer pour le 31 mars 2021 en vue d’une publication en septembre 2021 après examen par les pairs en double aveugle.

Comité scientifique de la revue

  • Barry Smith (University at Buffalo)
  • Gert-Jan van der Heiden (Radboud Universiteit)
  • Pierre Montebello (Université de Toulouse II - Le Mirail)
  • Luciano Boi (EHESS -École des hautes études en sciences sociales)
  • Achille Varzi (Columbia University)
  • Cary Wolfe (Rice University)
  • Maurizio Ferraris (Università degli Studi di Torino)
  • Gaetano Rametta (Università degli Studi di Padova)
  • Gianluca Cuozzo (Università degli Studi di Torino)
  • Rocco Ronchi (Università degli Studi dell’Aquila)
  • Michele Cometa (Università degli Studi di Palermo)
  • Massimo Ferrari (Università degli Studi di Torino)
  • Raimondo Cubeddu (Università di Pisa)

Places

  • Turin, Italian Republic

Date(s)

  • Thursday, October 15, 2020

Keywords

  • philosophie, écologie, complexité, théorie des systèmes, crise écologique, épistémologie du vivant

Contact(s)

  • Benoît Monginot
    courriel : redazione [at] philosophykitchen [dot] com

Reference Urls

Information source

  • Monginot Benoît
    courriel : benoit [dot] monginot [at] institutfrancais [dot] it

To cite this announcement

« La fin de toutes choses », Call for papers, Calenda, Published on Tuesday, June 23, 2020, https://calenda.org/786303

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