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Oppositions partisanes en situation autoritaire

Opposition parties in authoritarian contexts

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Publié le lundi 16 janvier 2012 par Loïc Le Pape

Résumé

L’attention portée à la politique contestataire, aux « sociétés civiles », aux mouvements sociaux et différentes formes d’opposition en contextes autoritaires n’a pas entrainé à court terme un regain d’intérêt particulier pour les mobilisations partisanes. Pourtant, les entraves à la participation politique, les manipulations électorales, l’usage de la répression, la limitation des droits à la politique, voire l’interdiction du pluralisme partisan questionnent d’emblée les possibilités de s’opposer dans le cadre de partis politiques. Comment expliquer que des citoyens militent quand même au sein de partis « d’opposition » ? Comment comparer ces types d’engagement sous contrainte dans des situations « démocratiques » et « autoritaires » ? En quoi se distinguent-ils éventuellement d’autres formes d’action collective ? Comment invitent-ils à reconsidérer l’opposition classique entre « autoritarisme » et « démocratie » ?

Annonce

Journée d'étude OPPOSITIONS PARTISANES EN SITUATION AUTORITAIRE, Jeudi 14 juin 2012, Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence, CHERPA - IREMAM

Comité scientifique :

  • Layla BAAMARA (IEP d'Aix-en-Provence/CHERPA–CEVIPOL),
  • Myriam CATUSSE (CNRS/IREMAM),
  • Stéphanie DECHEZELLES (IEP d'Aix-en-Provence/CHERPA),
  • David GARIBAY (Université Lyon 2/Triangle),
  • Jérôme HEURTAUX (Université Paris Dauphine/IRISSO),
  • Marine POIRIER (IEP d'Aix-en-Provence/CHERPA–IREMAM)

Localisation : Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence - CHERPA, 31, avenue Jean Dalmas – Aix-en-Provence

Argumentaire

Objets classiques de la science politique, les partis politiques sont souvent considérés comme faibles ou en crise, suscitant donc de moins en moins d’intérêt de la part des chercheurs[1]. Ce constat est d’autant plus saillant lorsqu’il s’agit d’articuler cet objet avec l’étude de situations « autoritaires »[2]. L’attention portée à la politique contestataire, aux « sociétés civiles », aux mouvements sociaux et différentes formes d’opposition en contextes autoritaires n’a pas entrainé à court terme un regain d’intérêt particulier pour les mobilisations partisanes[3]. Pourtant, les entraves directes ou indirectes à la participation politique, les manipulations électorales, l’usage de la répression, la limitation des droits à la politique[4], voire l’interdiction du pluralisme partisan questionnent d’emblée les possibilités de s’opposer dans le cadre de partis politiques. De simple « soutien de l’Etat »[5] à la « dissidence »[6], de l’opposition dans le régime à l’opposition au régime, l’opposition peut prendre bien des « partis » selon les cas. Comment expliquer que des citoyens adhèrent/militent quand même au sein de partis politiques « d’opposition » dans ces circonstances, où le passage au politique peut s’avérer particulièrement coûteux et l’activité d’opposition prendre des formes mal définies ? Comment comparer ces types d’engagement sous contrainte dans des situations « démocratiques » et « autoritaires » ? En quoi se distinguent-ils éventuellement d’autres formes d’action collective ? Comment en dernier ressort offrent-ils un terrain d’observation privilégié de l’action politique et invitent-ils à reconsidérer l’opposition classique entre « autoritarisme » et « démocratie »[7] ?

Ces questions invitent à s’interroger tout d’abord sur les outils théoriques que le chercheur peut mobiliser et à questionner les catégories de comparaison dont il dispose. « L’opposition » telle qu’elle est le plus souvent décrite dans les travaux sur les régimes démocratiques occidentaux relève de représentations du politique étroitement liées au concept de gouvernement, à la question de la conquête et de l’exercice du pouvoir ; elle s’inscrit dans des procédures d’alternance parlementaire et dans la vie partisane régulière et institutionnalisée[8]. Ces catégories en usage posent problème à la comparaison : est-on face à des objets de même nature lorsque l’activité partisane est interdite, simplement tolérée ou fortement contrôlée aux marges du jeu politique institué ; lorsqu’elle se joue hors du cadre parlementaire ou encore lorsque les « partis d’opposition » s’interdisent la conquête du pouvoir ? Quelle sociologie politique privilégier et quelles comparaisons creuser finalement, lorsque celle des mobilisations et de la protestation s’intéresse peu aux partis politiques et lorsque la sociologie des partis renvoie une image peu transposable a priori des activités d’opposition en contexte autoritaire ? Dans cette même perspective, interroger le sens, l’heuristicité et les usages de la catégorie « parti politique » semble indispensable pour mieux appréhender la diversité des réalités observables et rendre la comparaison féconde.

En suscitant des contributions sur « l’opposition » partisane dans des contextes autoritaires, d’hier ou d’aujourd’hui, cet appel se propose non seulement de poursuivre l’analyse comparée du politique et de l’action collective en situation de contrainte et des formes de contrôle, de répression, d’encadrement dont elle peut faire l’objet[9], mais également d’engager une réflexion considérant la contrainte et « l’autoritaire » au-delà des limitations du pluralisme et en dehors des terrains spontanément ou non classés parmi les autoritarismes[10].

A travers une comparaison géographique mais aussi par jeu d’échelles, nous proposons d’examiner différentes « oppositions partisanes » à l’aune des contraintes autoritaires auxquelles elles font face en s’interrogeant sur l’influence des modalités coercitives tant au niveau des revendications et des modes d’action, qu’au niveau des parcours individuels des militants ou des sympathisants[11].

Les propositions de communications pourront s'articuler autour des deux axes suivants :

  1. De l’opposition disposant de sièges au parlement à l’opposition illégale, les projets partisans, les marges de manœuvre et les stratégies privilégiées ne sont pas les mêmes. Analyser le parti au regard du jeu politique institué permettra de prendre en compte l’influence des contraintes institutionnelles et des rapports de forces normalisés sur l’opposition et sur la forme qu’elle revêt dans des structures partisanes. En quoi la légalisation et les dispositifs juridiques codifiés par l’État mettent-ils à l’épreuve l’action partisane d’opposition ? Là où la compétition pour le pouvoir est limitée et la marge de manœuvre des partis d’opposition réduite, comment investir le jeu partisan ? Les propositions pourront s’intéresser ici aux discours, aux programmes et aux objectifs affichés par les partis. Une attention particulière pourra être portée aux processus de labellisation (comment dit-on l’ « opposition », la « dissidence », au régime, dans le régime ?), de normalisation et de transformation des règles du jeu politique[12], ainsi qu’à l’évolution des clivages partisans.
    D’autre part, le moment électoral permet de mieux cerner l’implication ou non des partis dans le jeu politique institué et leurs interactions avec les autres acteurs. Les modalités d’adoption, d’application et/ou de contrôle des règles du jeu électoral sont susceptibles d’avoir un impact déterminant sur les voix/-es d’expression des oppositions[13]. Boycott actif ou passif, participation totale ou sélective, ou même coalition avec le gouvernement : quelles sont les diverses stratégies électorales adoptées par les partis[14] ? Comment se perçoivent-ils les uns les autres et se positionnent-ils les uns par rapport aux autres ? Dans quelle mesure cela est-il révélateur de la diversité des formes de l’opposition en situation de contrainte ?
    L’analyse de ces éléments à travers une perspective diachronique[15] ou synchronique aidera à comprendre dans quelle mesure l’opposition compose avec les règles normatives et pragmatiques du jeu politique[16] et cherche à obtenir du pouvoir des concessions lui permettant de développer ses activités.
  2. L’étude des parcours militants et des mobilisations collectives peut nous renseigner à la fois sur les perceptions que les acteurs ont de la situation dans laquelle ils agissent et sur les moyens qu’ils déploient pour se mobiliser, mais également sur les modalités d’exercice de la contrainte. De l’engagement à l’action sur le terrain, des obstacles sont présents et rendent coûteuse la mobilisation des militants, parfois à titre personnel. Tout d’abord, de quels coûts s’agit-il ? En quoi ceux-ci peuvent-ils influer sur les perceptions des acteurs quant à l’évaluation du risque de leur engagement mais aussi aux modes d’action envisageables[17]? Articuler les trajectoires individuelles aux contextes dans lesquels les acteurs sont pris et agissent permettra de comprendre comment, alors que le contrôle et la répression tendent à fermer l’espace protestataire et donc à dissuader l’action collective, des individus s’engagent dans un parti d’opposition[18]. Ce sera également l’occasion de s’interroger sur les apports et les limites de concepts élaborés à partir de l’étude des contextes « démocratiques » occidentaux tels que celui de « carrière » à propos des opposants[19].
    Prêter attention au vécu des individus, à leurs trajectoires personnelles ainsi qu’aux contraintes qui les affectent permettra de comprendre les formes possibles et concrètes de la contestation en situation de contrainte. Les communications pourront s’interroger sur l’impact d’un contexte autoritaire sur les actions en tant que telles, c'est-à-dire sur les formes qu’elles revêtent, les lieux où elles se déploient, les stratégies dans lesquelles elles s’inscrivent. Comment les acteurs interagissent-ils avec les différentes figures d'autorité ? Dans quelles logiques de situation sont-ils pris[20]? Quelles perceptions ont-ils de leurs ressources et des réactions des autorités ? A travers quels réseaux, quelles scènes privilégiées (parlementaire, médiatique, artistique, clandestine, en exil ?) et quelles pratiques quotidiennes se creusent les voies de la contestation lorsque la prise de parole est limitée ? L’articulation de l’action d’opposition partisane avec d’autres formes de protestation plus évidentes, plus visibles, mieux connues de la sociologie politique telles que l’action syndicale ou associative pourra alors être explorée[21].
    A travers l’ensemble de ces questionnements, nous souhaitons lancer un débat sur les logiques et les dynamiques qui sous-tendent l’opposition partisane dans un contexte autoritaire en questionnant à la fois les programmes, les positionnements et les stratégies de ces partis ; mais aussi leurs ressources militantes, leurs moyens d’actions et leurs réseaux. En confrontant terrains empiriques spécifiques et modèles généraux, l’objectif est de nourrir les réflexions théoriques sur l’opposition partisane en se demandant jusqu’où les concepts peuvent voyager. La diversité des travaux tant géographique que du point de vue des méthodes permettra d’enrichir un tel débat.

Modalités de proposition

Les propositions de communication, d’une longueur d’une à deux pages, devront reposer sur un travail empirique solide et pourront mettre l’accent sur la méthodologie et la démarche d’enquête proprement dite. Les travaux comparatifs comme monographiques sont les bienvenus.

Les propositions de communication doivent être envoyées aux coordinatrices : layla.baamara@gmail.com et poiriermarine@gmail.com

avant le 15 mars 2012

Notes

  • [1] FRETEL J. et LEFEBVRE R., (2004), « Retour sur un lieu commun historiographique. La faiblesse des partis politiques en France », Science politique/histoire, Journée d’étude de l’Association française de science politique, Atelier n° 3, 4-6 mars ; SANTUCCI J.-C., (2006), « La place et le rôle des systèmes partisans dans l’évolution du champ politique » in PICARD E. (dir.), La politique dans le monde arabe, A. Colin ; (2010), « Enquêter dans les partis politiques. Perspectives comparées », RIPC, vol. 17, n°4.
  • [2] CAMAU M. et GEISSER V., (2003), Le syndrome autoritaire. Politique en Tunisie de Bourguiba à Ben Ali, Paris, Presses de Sciences Po.
  • [3] On mentionnera cependant quelques travaux : les dossiers thématiques de la REMMM : BADUEL P.-R. (dir.), (1996), « Les partis politiques dans les pays arabes », t.1 « Le Machrek », n°85-86 ; CATUSSE M. (dir.), (2006), t.2 « Le Maghreb », n°111-112 ; DESRUES T., HERNANDO DE LARRAMENDI M. (dir.), (2009), « S’opposer au Maghreb », L’Année du Maghreb ; CATUSSE M., KARAM K. (dir.), (2010), Returning to Political Parties? Political Party Development in the Arab World, Beirut, Lebanese Center for Policy Studies.
  • [4] HEURTAUX J., (2006), « Démocratisation en Pologne ; la première loi sur les partis (1989-1990) », Critique internationale, n°30, janvier-mars, p. 161-175.
  • [5] Voir notamment : ZARTMAN W., (1990), « Opposition as a Support of the State », in LUCIANI G. (ed.), The Arab State, Berkeley, University of California Press, p. 220-246 et ANDERSON L., (1987), “Lawless Government and Illegal Opposition: Reflections on the Middle East”, Journal of International Affairs, vol. 40, n°2, p. 219-232.
  • [6] HAVEL V., (1991), Essais politiques, Paris, Le seuil.
  • [7] CAMAU M., MASSARDIER G. (dir.), (2009), Démocraties et autoritarismes. Fragmentation et hybridation des régimes, Paris, Karthala ; DABENE O., GEISSER V., MASSARDIER G. (dir.), (2008), Autoritarismes démocratiques et démocraties autoritaires au XXIe siècle, Paris, La Découverte.
  • [8] Voir par exemple, dans la lignée de R. DAHL, les travaux de G. IONESCU, I. DE MADARIAGA ou E. KOLINKSY. Pour une synthèse de ces travaux : BRACH N., WEINBLUM S., (2011), « Pour une approche renouvelée de l'opposition politique », RIPC, vol. 18, n°2, p. 13-27.
  • [9] POMMEROLLE M.-E., VAIREL F., (2009), « S’engager en situation de contrainte », Introduction, Genèses, 4, n°77, p. 2-6.
  • [10] Cet appel s’inscrit ainsi dans le sillage des travaux de M. CAMAU, O. DABÈNE, V. GEISSER et G. MASSARDIER déjà cités et s’ouvre donc aux contributions portant sur des démocraties « autoritaires » ou « illibérales » (ZAKARIA F., (2003), L’avenir de la liberté. La démocratie illibérale aux États-Unis et dans le monde, Paris, Odile Jacob).
  • [11] SAWICKI F., SIMEANT J., (2009), « Décloisonner la sociologie de l'engagement militant. Note critique sur quelques tendances récentes des travaux français », Sociologie du travail, vol. 51, n°1, p. 97-125.
  • [12] HEURTAUX J., (2006), « Démocratisation en Pologne… », op. cit.
  • [13] BLONDEL J., (1997), “Political Opposition in the Contemporary World”, Government and Opposition, vol. 32, n°4, p. 462-486.
  • [14] GOIRAND C., (2008), « Pratiques partisanes et loi électorale au Brésil », in DABENE O., Amérique latine, les élections contre la démocratie ?, Paris, Presses de Science Po.
  • [15] COMBES H., (2005), « Faire parti(e) : construction et positionnement du PRD dans le système politique mexicain », RIPC, vol. 12, n°3, p. 331-345 ; GARIBAY D., (2005), « De la lutte armée à la lutte électorale, itinéraires divergents d’un choix insolite, une comparaison à partir des cas centraméricains et colombien », RIPC, vol. 12, n°3, 2005, p. 283-297.
  • [16] BAILEY F. G., (1971), Les règles du jeu politique, Paris, PUF.
  • [17] GROJEAN O., (2006), « Investissement militant et violence contre soi au sein du Parti des travailleurs du Kurdistan », Cultures et conflits, n° 63, p. 101-112.
  • [18] BENNANI-CHRAIBI M., FILLIEULE O. (dir.), (2003), Résistances et protestations dans les sociétés musulmanes, Paris, Presses de Sciences Po.
  • [19] BECKER H., (1985), Outsiders : études de sociologie de la déviance, Paris, Métailié.
  • [20] DOBRY M., (2007), « Ce dont sont faites les logiques de situation », in FAVRE P., FILLIEULE O. et JOBARD F. (dir.), L'atelier du politiste. Théories, actions, représentations, Paris, La Découverte.
  • [21] LUCK S., DECHEZELLES S. (dir.), (2011), Voix de la rue ou voie des urnes ? Mouvements sociaux et partis politiques, Rennes, Presses universitaires de Rennes.

Lieux

  • Aix-en-Provence, France

Dates

  • jeudi 15 mars 2012

Mots-clés

  • Partis politiques, opposition, autoritarisme

Contacts

  • Marine Poirier
    courriel : marine [dot] poirier [at] univ-rennes2 [dot] fr
  • Layla Baamara
    courriel : layla [dot] baamara [at] gmail [dot] com

Source de l'information

  • Marine Poirier
    courriel : marine [dot] poirier [at] univ-rennes2 [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Oppositions partisanes en situation autoritaire », Appel à contribution, Calenda, Publié le lundi 16 janvier 2012, http://calenda.org/206870