AccueilPolitiques de l'anomalie

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Publié le lundi 16 avril 2012 par Loïc Le Pape

Résumé

Au cours de cette journée d'étude, nous explorerons la fertilité politique et critique de ce qu'anomalie veut dire et implique, à la fois par et au-delà les confiscations sémantiques qui parsèment son histoire, ses usages et ses champs d'application. Un des intérêts critiques du terme a été relevé entre autres par Canguilhem et Foucault. A la fois concept-limite et lieu de greffe privilégié de l'idéologie, enveloppant une normativité paradoxale, repérable à de multiples niveaux d'observation (même si alors le sens doit être précisé en conséquence), l'anomalie semble bien fournir par là de nombreux points d'entrée et une capacité opératoire importante pour tenter non seulement de dresser à nouveaux frais un tableau des courants du contemporain mais encore d'en esquisser des alternatives, pour peu qu'on soit effectivement attentif à la force propre du terme et de ses réseaux d'articulations.

Annonce

Argumentaire

 

Ce qui motive ici le questionnement est l’étonnement devant l’effacement du sens étymologique d’anomalie, effacement qui pourrait réserver des ressources en partie inexploitées dans le champ de l’analyse du contemporain.

En effet, Canguilhem le rappelle : « anomalie » vient du grec anomaliaau sens qu'on donne à ces mots en parlant d'un terrain… Or, on s'est souvent mépris sur l'étymologie du terme anomalie en le dérivant, non pas de omalos, mais de nomos qui signifie loi, selon la décomposition a-nomos…  Ainsi, en toute rigueur sémantique anomalie désigne un fait, c'est un terme descriptif, alors que anormal implique référence à une valeur, c'est un terme appréciatif, normatif. » (N&P p81)., qui signifie inégalité, aspérité ; omalos en grec désigne ce qui est uni, égal, lisse, en sorte que anomalie c'est étymologiquement an-omalos, ce qui est inégal, rugueux, irrégulier.

Pour apprécier la différence entre l’étymologie et l’erreur persistante commise à l’égard de l’anomalie, sans doute ne faut-il pas rester au niveau simplement descriptif. Si des «  inégalités  » aux «  anormalités  », les faits diffèrent aussi bien du point de vue de la valeur qu’on leur donne que du point de vue, sans doute, de la réalité qu’ils recouvrent, ces faits n’en ont pas moins une provenance qu’il s’agit de penser. Dès lors, apprécier la normativité paradoxale d’une anomalie, comme le fait Canguilhem, réclame de penser en quoi l’anomalie ou l’anomal peut aussi s’apparenter à un concept opératoire. Mais cette volonté révèle tout de suite une difficulté : en plus d’un sens, l’anomalie est un concept-limite. Captée en tant que telle dans un dispositif (au sens foucaldien), l’anomalie en définit les frontières tout en y figurant, incluse par son exclusion, mentionnée pour son incompatibilité manifeste. Circonscrivant l’étendue du dispositif, elle en souligne, voire en révèle la force et la visée stratégique. Mais par là même, il y a lieu de penser que la cible initiale du dispositif n’était rien d’autre que l’anomalie : menace autant que pivot, condition de possibilité comme d’impossibilité du processus de reproduction sociale. Ce qui impliquerait qu’elle est première, déjà constituée, pour appeler sur elle la greffe d’un dispositif, et non l’inverse.

Il deviendrait alors pertinent d’analyser ces termes selon une topographie fonctionnelle : dans un espace plan donné, toute irrégularité, toute turbulence pourrait dès lors être la trace d’une anomalie ou bien en signaler la présence, laissant entrevoir les points d’émergence de possibles dispositifs : les lieux de champs de forces, de luttes et d’enjeux sociaux politiques tacites. Cette approche se justifie dès lors que l’on porte attention aux paradigmes actuels, économiques, informationnels, où la communication se pose comme fin en soi. L’anomalie, de phénoménologiquement qualitative, se résorbe dans du quantitatif lorsqu’il s’agit d’évaluer la performance de cette communication entre différentes interfaces.

 À partir de là, l’analyse s’inscrirait de plain-pied dans une épistémologie critique, vigilante vis-à-vis de la captation de l’anomalie à l’intérieur des discours déjà constitués. Si cette démarche est nécessaire, il ne s’agit pourtant pas de la mener seulement de manière interne à ces discours, en oubliant l’aspect qualitatif de l’anomalie, sans laquelle cette démarche demeure insuffisante. C’est aussi bien l’originalité de la forme ou du contenu de l’anomalie que son aspect intempestif et imprévisible (dans son existence aussi bien que dans ses effets sur le tissu social) que nous devons interroger afin de savoir ce qu’il en est de la façon, par exemple, dont Canguilhem ou Foucault évaluent de manière opposée son potentiel normatif ou révolutionnaire, sa positivité.

En effet, si tout dispositif enveloppe un processus de subjectivation, qu’en est-il de ce qui n’en figure que la bordure ; que peut être la chose soumise à ce processus, le déborde-t-elle, peut-elle en revenir ? Peut-elle le transformer ? Lorsqu’on entend par anomalie ce qui est détaché du cours habituel du monde par le jeu de sa singularité, il importe de ne pas négliger les possibilités de penser les limites et les confins de l’individuation et de la subjectivation par le biais de l’anomalie, mais bien aussi ses possibilités de faire « éclater » les normes sociales et politiques, de reconfigurer l’espace (du) commun.

  • L’anomalie est-elle en lien dialectique avec les dispositifs, ou les excède-t-elle, et qu’en est-il alors de la cohésion des différents domaines dans lesquels elle évolue ? De quoi peut-elle tracer les limites, permettre les empiètements ?
  • Quels rapports peut-il exister entre des « normes vitales » et des « normes sociales », comment l’idéologie opère-t-elle la transition et les modalités de la réduction des premières aux secondes ?      Y a-t-il une morphologie de l’environnement qui trahisse le souci perpétuel de l’anomalie ? Une topographie fonctionnelle peut-elle être une méthode fructueuse ?
  • Existe-t-il quelque chose à penser comme une « anomalie politique » ou des formes d'anomalies sociales et politiques (qu’elles soient symptomatiques, normatives, réformatrices ou révolutionnaires), qui pourraient être envisagées comme des forces de ruptures dans l’ordre socio-politique ; et si oui, comment s’expriment alors ces anomalies ?
  • Doit-on réactiver l’hypothèse des « Grands Corps » (de Hobbes à Comte, entre autres) pour comprendre le fonctionnement de l’anomalie, son émergence et son « destin » anomal au sein d’un ensemble formalisé et organisé ou bien fait-elle voler cette hypothèses en éclats ?
  • Voir l'anomalie comme Canguilhem ou bien comme Foucault, n’est-ce pas d'ores et déjà le fait d'un parti pris politique et de présupposés idéologiques ou métaphysiques ? Le cas échéant, ne serait-il pas intéressant de déconstruire ces présupposés pour dégager une conception ou une signification nouvelle de l’anomalie?
  • Quelle mémoire de l’anomalie garde-t-on ? Que peuvent nous apporter l’histoire des idées ou encore les analyses de la mémoire collective au sens large ?
  • Quelles sont les pratiques quotidiennes, ou orthopédies, qui visent à conjurer l’anomalie du champ vécu ? Quelle peut bien être leur efficace ? Que peuvent nous apprendre les disciplines qui ont un rapport journalier avec celles-ci, telles que la psychologie, la psychiatrie ou l’art ? Est-il possible de fournir une phénoménologie ou même une ontologie de l‘anomalie et de ses effets ? Doit-on même sortir d’un modèle causal pour approcher l’anomalie ?

Voici les différents problèmes qu’auront à se répartir les interventions.

Conditions de soumission

  • Candidature souhaitée sous forme d’un résumé de 500 mots du projet de présentation.
  • La présentation finale doit se dérouler sur une durée comprise entre 25 et 30 minutes, et sera suivie par une période de questions de 20 minutes.
  • Soumission attendue au plus tard le 10 mai.

 

Seront privilégiées les présentations contenant un aspect novateur quant à la problématique des usages et des significations politiques de l’anomalie, autant qu’en ce qui concerne sa positivité et son potentiel opératoire dans le champ de l’analyse critique, ainsi que les questionnements qui ont été proposés à la fin de l’argumentaire le suggèrent.

Les disciplines dont sont issues les contributions ne forment pas d’obstacle à la sélection tant que ces modalités sont observées, et il est même souhaitable de proposer des approches pluri- ou transdisciplinaires.

Comité scientifique :

  • Arnaud François, maître de conférences à l'Université Toulouse II-Le Mirail, département de philosophie, Chercheur à l'ERRAPHIS ; chercheur associé au CIEPFC
  • Stéphane Legrand, maître de conférences à l'Université Toulouse II-Le Mirail, département de philosophie, Chercheur à l’ERRAPHIS ; chercheur associé au GRM
  • Camille Fallen, docteur de philosophie, Membre permanent du Collège des études Juives et de philosophie contemporaine-Centre Emmanuel Lévinas, Paris-Sorbonne.
  • Semyon Tanguy-André, jeune chercheur rattaché à l’Université Toulouse II – Le Mirail, département de philosophie, et à Europhilosophie.
  • Anna Faivre, jeune chercheure rattachée à l’Université Catholique de Louvain, département de philosophie, et à Europhilosophie

Responsable scientifique : 

  • Semyon Tanguy-André

Lieux

  • Université Toulouse II – Le Mirail
    Toulouse, France

Dates

  • jeudi 10 mai 2012

Mots-clés

  • anomalie, politique, philosophie, critique, subjectivation, dispositif, Foucault, Canguilhem, biopolitique, psychanalyse, idéologie, créativité, normativité, norme, topographie fonctionnelle, systémique, normal, pathologique, orthopédie sociale

Source de l'information

  • Tanguy-André Semyon
    courriel : semyon [dot] tanguy [dot] andre [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Politiques de l'anomalie », Appel à contribution, Calenda, Publié le lundi 16 avril 2012, http://calenda.org/208107