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La logique de la découverte en recherche qualitative

The logic of discovery in qualitative research

IVe congrès international du Réseau international francophone de la recherche qualitative

4th international conference of the Réseau international francophone de la recherche qualitative

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Publié le jeudi 24 janvier 2013 par Elsa Zotian

Résumé

La Chaire francophone du domaine Sociologie, politiques sociales et travail social de l’université de Fribourg (Suisse) organise, du 19 au 21 juin 2013, le IVe congrès international du Réseau international francophone de la recherche qualitative. Le projet repose sur le pari de mettre entre parenthèse la question de la validité des résultats, usuellement centrale dans toute réflexion épistémologico-méthodologique, pour centrer la discussion sur la découverte en train de se faire et s’intéresser au processus qui, en donnant à voir la production des résultats, permet de valider ces derniers.

Annonce

Argumentaire

On admet aisément que la curiosité ait pu être et demeure encore le nerf de la science. La curiosité scientifique, si elle est une passion raisonnable car elle implique prudence, discernement et rigueur qu’illustrent bien le travail d’enquête ou l’activité de laboratoire, n’en a pas moins pour aiguillon l’idée que savoir c’est exister davantage. Elle caractérise paradoxalement une forme d’ignorance voulue de ce que l’on sait déjà pour aller plus loin parce qu’une certaine dissonance s’est révélée entre savoir disponible et réalité constatée. Parce qu’il y a une énigme à résoudre, qu’un obstacle a surgi, qu’une contradiction s’est révélée, qu’une difficulté s’est faite jour, il faut partir en quête et mener son enquête.

En préalable donc de l’activité scientifique est l’énigme, ce problème qui se dresse devant nous, nous empêchant de "com-prendre" le monde. Dès lors, même si la science a construit ses lettres de noblesse sur l’objectivité du chercheur, la reproductibilité des procédures et la falsifiabilité des résultats, bref si elle a assis sa légitimité institutionnelle et sa force explicative sur la logique de la preuve, elle ne peut occulter cet autre pan de son activité : l’esprit de curiosité et la logique de la découverte.

"Le commencement de toutes les sciences, c’est l’étonnement de ce que les choses sont ce qu’elles sont" disait Aristote dans sa Métaphysique, puis on passe au désir de pénétrer le secret, à la volonté de lever le mystère, donc on cherche à comprendre. Ce n’est qu’ensuite que l’on veut s’assurer de sa démarche et valider les connaissances produites. Si l’activité scientifique est une activité méthodique, systématisée, reproductible pour asseoir ses énoncés et faire effet de vérité, elle suppose immanquablement un premier élan pour partir en quête nourri d’un esprit critique interrogeant l’évidence et le "cela va de soi", une procédure d’enquête, intellectuelle avant que d’être empirique, et une méthode d’investigation orientée par le savoir déjà constitué et mise en œuvre pour expliciter ce qui, sur le moment, apparaît incompréhensible.

La méthodologie, aussi sophistiquée soit-elle, la rigueur procédurale, aussi ferme soit-elle, ne sauraient se suffire à elles-mêmes dans l’activité scientifique. En se penchant sur la curiosité et sur ses voisines de palier, l’imagination réaliste et la "sérendipité", cette découverte par hasard, on contribuerait grandement à éclairer la créativité scientifique qui, il faut bien le dire, demeure, à côté de toutes les incitations institutionnelles et les programmes de subventionnement, le piment de notre travail académique et le sel de notre existence scientifique. Loin d’être l’antithèse de notre activité, ces registres viennent compléter l’exigence de rigueur, de contrôle et de fiabilité qui sied dans la démarche scientifique.

En privilégiant une description fine des opérations de découverte des résultats, ce congrès met expressément l’accent sur la mise en vue de la science en train de se faire et sur la réflexivité de l’enquête qui s’apparente à un travail explicite et volontaire de l’expérience de connaissance sur elle-même. Comment découvre-t-on sans accumuler de données et comment produit-on et valide-t-on du sens à partir des observations, "chemin faisant" (Howard Becker) ? Par quels processus s’opère le travail d’induction analytique qui fait remonter de l’énigme à la proposition d’une solution plausible ? Quels sont les processus qui sont au cœur de l’activité de comblement d’un étonnement et de résolution d’une énigme ? Toute production d’hypothèse ne repose-t-elle pas d’abord sur une forme de connaissance indirecte, indiciaire et conjecturale ? En faisant un parallèle entre le paradigme indiciaire et l’activité du chasseur "accroupi dans la boue qui scrute les traces de la proie", Carlo Ginzburg souligne combien cette logique est une opération anthropologique fondamentale et non la spécificité de certaines pratiques, permettant, paradoxalement, de réinterroger le cœur de l’activité scientifique, sciences des expériences comprises. Faut-il encore alors opposer sciences des expériences et sciences du contexte ? Faut-il encore ritualiser la différence entre quantitativisme et qualitativisme ? Ne vaut-il pas mieux dès lors mettre en évidence des moments distincts et complémentaires dans le processus de production de la connaissance scientifique, tous deux aussi rigoureux que féconds, le moment de la découverte, celui de la formulation de l’hypothèse, et le moment de la preuve, i.e. celui de la validation de l’hypothèse ?

Ce congrès, dans la lignée de ses prédécesseurs, se veut délibérément pluridisciplinaire. Il entend favoriser un élargissement des débats et une ouverture de la réflexion par un croisement des ressources disciplinaires, des entrées épistémologiques et des approches méthodologiques. Sociologie, anthropologie, psychologie, sciences de l’éducation, sciences de la communication, sciences administratives, sciences infirmières, sciences médicales… cette liste des disciplines d’appartenance des congressistes attendus n’est pas limitative, tout comme ne l’est pas celle de leurs perspectives de travail, herméneutique sociale, théorie ancrée, approche compréhensive, analyse phénoménologique, induction analytique, analyse structurale, analyse contextualisante, analyse inférentielle, analyse thématique…

Axes de problématique

7 axes de travail ont été privilégiés pour structurer les ateliers dans lesquels seront discutées les communications :

Axe 1 : Hasard, perspicacité et sérendipité

La firasah des princes de Serendip, par l’entremise de Horace Walpole, s’est concrétisée dans l’univers contemporain par la notion de sérendipité. Cette découverte fortuite de résultats que l’on n’attendait pas a été reprise et thématisée par Robert Merton pour en faire une des modalités d’élaboration d’une théorie.

Mais là encore, les choses ne s’imposent pas d’elles-mêmes. La sérendipité, dans le processus de découverte, n’est pas que le fruit du hasard reposant sur l’immédiateté du déclic produit. Elle suppose un esprit éduqué à la découverte inattendue, préparé à en tirer les bénéfices. Chance favors only the prepared mind, pour reprendre la devise de la Harvard Medical School. La sérendipité joue en fait le rôle d’un accélérateur. Dans cet art de faire des trouvailles, l’important n’est-il pas plus dans ce que "l’observateur y voit" que dans le fait lui-même, dans la contradiction apparente entre les faits et l’explication existante qui implique une refonte de la théorie ?

Axe 2 : L’écriture comme opération de production de sens sur les données

L’écriture en sciences sociales est un acte de production de connaissance en même temps que de production du réel. Il s’agit d’un acte interprétatif majeur comme le souligne l’omniprésence des activités scripturales dans les différentes étapes de la recherche, et surtout de l’enquête. Il n’est qu’à souligner l’importance vitale des écritures intermédiaires comme support matériel des actes interprétatifs posés par le chercheur. Il existe par ailleurs une certaine littérarité en sciences sociales. Les voies qu’empruntent le chercheur pour traquer ce qu’il poursuit ne sont pas totalement en opposition avec l’interrogation littéraire sur les formes. Le style, en sciences sociales, n’est-ce pas alors une affaire de ton à trouver entre distance, contrainte et subjectivation et ne doit-on pas en ce sens suivre Roland Barthes quand il constate que "la réussite d’une recherche… ne tient pas à son "résultat", notion fallacieuse, mais à la nature réflexive de son énonciation"?

Axe 3 : Description, interprétation et découverte

«Interpréter, c’est toujours recoder un langage descriptif», nous dit Jean-Claude Passeron. Et produire du sens en sciences sociales, c’est toujours peu ou prou une œuvre de désingularisation pour permettre des effets de transversalisation, d’extension ou de généralisation. La ficelle de Bernie Beck «Dites-moi ce que vous avez trouvé, mais sans utiliser aucune des caractéristiques qui identifient le cas réel». rapportée par Howard Becker est un bon exemple de mise à distance des acteurs et du contexte pour tenter de rendre compte des logiques d’action que nous devrons articuler et faire jouer ensemble pour répondre à nos interrogations initiales. Mais comment dès lors articuler travail de désubstancialisation et production d’une représentation plausible en même temps que réaliste, de la situation analysée ou du problème étudié. L’enjeu de la traduction d’un lieu observé à un lieu représenté, cette mise en mots de comportements non écrits, étrangers et différents, est en ce sens un enjeu central autant que mystérieux puisqu’il suppose de pouvoir dire dans un autre contexte ce qui est propre et signifiant à un contexte particulier, puisqu’il suppose de "dire juste avec des mots faux" (Antoine Prost). Comment cette hétéroglossie parvient-elle à expliciter ce qui est le sens adjoint dans un contexte donné pour rendre compte de ce qui est alors en jeu afin d’en produire une lecture sensée et signifiante ?

Axe 4 : Imagination, fiction, hypothèse zéro et découverte

En sciences sociales, l’objet à connaître n’est connu (et n’existe même) en fin de compte qu’à travers le discours qui est produit sur lui dans un double mouvement de co-construction de la réalité à dire et du texte la disant. Il faut donc concevoir qu’il n’y a pas de sens caché à découvrir, dans une perspective herméneutique pure, mais que nous sommes face à un travail d’incarnation du monde en même temps que de trahison de celui-ci. En ce sens ne doit-on pas paradoxalement parler de fiction, conformément à l’étymologie, c’est-à-dire d’une fiction en tant que production progressive d’un sens sur le monde du réel par un faire qui doit être pensé comme une mise en forme parce que mise en mot, un faire néanmoins qui n’abandonne pas la finalité première de l’activité scientifique qui est la production d’un savoir commun, cumulable, réfutable et transmissible ? Ne doit-on pas raisonner en termes d’imagination réaliste pour qualifier cette double dimension de production d’une articulation signifiante entre fiction et factualité ? C’est tout le sens de l’hypothèse zéro que suggère d’utiliser Howard Becker, une hypothèse dont on soupçonne fortement qu’elle ne correspond pas à la réalité, dont on sent bien qu’elle n’est pas juste. En la déconstruisant et lui opposant des arguments, en esquissant d’autres présomptions alternatives pour briser sa logique, on ouvre la voie à la compréhension d’autres possibilités, à la formation d’une autre hypothèse.

Axe 5 : Abduction et inférence

La formulation de conjecture implique en fait une permutation des opérations logiques. Le raisonnement analytique est alors proche de ce que Charles Peirce a qualifié d’abduction puisqu’il s’agit là aussi non de produire des propositions analytiquement justes, mais d’obtenir des énoncés synthétiquement plausibles.

Si la déduction prouve la prévisibilité d’un événement au regard d’une loi et d’un contexte et si l’induction, partant de la réalité de cet événement, cherche à en retrouver le principe général générateur, l’abduction, elle, énonce la possibilité d’une explication d’un événement discordant avec la loi censée en rendre compte. Ne sommes-nous pas alors, avec l’abduction, en face du processus même de formation d’une hypothèse euristique, et partant de là, du principe par excellence de la découverte scientifique ? Mais quelles procédures le raisonnement abductif met-il en jeu ? Quelle peut être par ailleurs la fiabilité de l’assise sur lequel repose le travail de production de conjectures ?

Axe 6 : Interprétation et surinterprétation

Interpréter, c’est produire une interprétation nouvelle par rapport à une interprétation déjà existante, qui, dès lors, doit oser forcer la réalité telle qu’elle est au moment représentée, pour pouvoir advenir et prendre place dans l’espace cognitif. L’interprétation n’est-elle pas, en ce sens, toujours une révision ? Interpréter, n’est-ce pas d’abord une prise de risque qui présuppose des sauts logiques qui ne peuvent pas, quand ils sont réalisés, être empiriquement étayés ni même argumentés ? Ce qui ne dispense pas pour autant d’un contrôle de véridicité. Simplement, il importe de distinguer l’opération d’interprétation du résultat de l’interprétation. Interpréter, dans le premier cas de figure, ne se distingue pas alors de la sur-interprétation puisqu’il s’agit, nécessairement, pendant l’opération, d’un dépassement du sens permis par les données. N’est-ce pas justement ce dépassement qui constitue l’interprétation comme une interprétation ? Ne faut-il donc pas concevoir une euristique procédurale de la sur-interprétation, sachant bien sûr que, le plus tôt possible dans une logique de comparaison verticale permanente, le résultat de cette opération doit faire l’objet d’une confrontation au réel et s’affronter à sa résistance ?

Axe 7 : La pédagogie de la découverte

On le sait, la pédagogie rationnelle pour la formation des jeunes chercheurs est une chimère. Chacun a repris l’antienne de la formation à la recherche par la recherche, formulation scientifiquement correcte pour nommer le bon vieil apprentissage sur le tas. Mais chacun sait, après avoir lui-même passé les épreuves avec succès, que l’activité de recherche – dans ce qui en constitue le cœur, la production de sens sur les données pour dégager une lecture signifiante en même temps que réaliste de la situation étudiée – s’apparente autant à un processus initiatique qu’à la méthode essai-erreur. Chacun a donc dû développer des modalités singulières pour tenter de révéler et de transmettre le "mystère" de la découverte. Ces modalités ne sont-elles que des "ficelles" que l’on transmet sous le boisseau ? Ne faut-il pas, par-delà leur caractère artisanal, les partager et les discuter afin de faciliter la compréhension de l’enjeu de découverte qu’elle recouvre ?

Conditions de soumission

Les propositions de communication et de poster doivent développer succinctement (environ une demi-page) soit un regard rétrospectif sur les procédures de découverte mises en œuvre dans une enquête particulière, soit une réflexion épistémologique sur des activités spécifiques de la production de sens dans l’activité de recherche.

Date limite de dépôt des propositions (communication et poster) : le 1er mars 2013 

à l’adresse électronique suivante : rifreqfribourg@unifr.ch

Les communications (texte définitif) doivent être envoyées à l’adresse électronique suivante (pour le 15 mai 2013 au plus tard) : rifreqfribourg@unifr.ch

Les posters (version définitive), au format A0, doivent être envoyés à l’adresse postale suivante (pour le 15 mai 2013 au plus tard) : 

Aurianne Stroude
Chaire de Travail social et politiques sociales
Université de Fribourg
Route des Bonnesfontaines, 11
CH-1700 Fribourg

Organisation

Les ateliers reposeront sur le principe non pas d’une présentation des communications, mais d’une discussion de celles-ci. Deux discutant-e-s ayant préalablement travaillé les textes d’un ensemble de communications (3 ou 4) lanceront le débat par une série de questions lancées à leur-s auteur-e-s.

Une exposition de posters est prévue pendant le colloque. Un moment spécifique sera consacré à la présentation des posters par les concepteur-trice-s.

Comité scientifique

  • Chantal Royer, Université du Québec à Trois-Rivières (CA),
  • Fabienne Alvarez, Université des Antilles et de la Guyane (FR),
  • Colette Baribeau, Université du Québec à Trois-Rivières (CA),
  • Martine Beauvais, Université de Lille I (FR),
  • Gérard Bourrel, Université de Montpellier I (FR),
  • Valérie Capdevielle-Mougnibas, Université Toulouse le Mirail (FR),
  • Reiner Keller, Université d’Augsburg (DE),
  • Alex Mucchielli, Université Paul Valéry-Montpellier III,
  • Pierre Paillé, Université de Sherbrooke (CA),
  • Marie Santiago Delefosse, Université de Lausanne (CH),
  • Marc-Henry Soulet, Université de Fribourg (CH)

Plus d'informations sur le site internet du Congrès :http://www.unifr.ch/travsoc/rifreq2013/

Lieux

  • Université de Fribourg - Rte des Bonnesfontaines 11
    Fribourg, Confédération Suisse (1700)

Dates

  • vendredi 01 mars 2013

Mots-clés

  • Recherche qualitative, découverte, interdisciplinaire

Contacts

  • Aurianne Stroude
    courriel : aurianne [dot] stroude [at] unifr [dot] ch

Source de l'information

  • Aurianne Stroude
    courriel : aurianne [dot] stroude [at] unifr [dot] ch

Pour citer cette annonce

« La logique de la découverte en recherche qualitative », Appel à contribution, Calenda, Publié le jeudi 24 janvier 2013, http://calenda.org/236486