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L'archive sensible

The sensitive archive

Mémoires intimes et historiographie des dictatures et du colonialisme dans les espaces (ex)impériaux des mondes ibériques contemporains

Personal memoires and the historiography of dictatorship and colonialism in Imperial space of contemporary Iberian worlds

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Publié le mercredi 11 décembre 2013 par Julie Abbou

Résumé

À partir d'une perspective pluridisciplinaire, ce colloque se propose d’apporter de nouveaux éléments à une réflexion sur la relation entre mémoire et histoire liée aux expériences de domination – colonialisme et dictatures – dans le contexte des espaces (ex)impériaux des mondes ibériques contemporains. Cette manifestation scientifique cherchera à revoir cette relation de domination et de dépendance sous le prisme de ce que nous appellerons l’archive sensible. Ce qui sera ici en question, c’est un travail qui concerne les mémoires intimes, familiales, domestiques, individuelles ou collectives, qui se confronte, en ce sens, avec des vérités émotionnelles comme source de savoir. De cette option découle un deuxième volet d’analyse : penser l’apport et le rapport de ces sources à l’historiographie tout en proposant une refléxion sur le concept même d’archive qui l'ouvre à de nouvelles utilisations. 

Annonce

Organisateurs : Maria-Benedita Basto et David Marcilhacy

Université Paris Sorbonne – Équipe de recherche du CRIMIC (EA 2561), axes IberHis et Arts Visuels

Argumentaire

 Ce colloque se propose d’apporter de nouveaux éléments à une réflexion sur la relation entre mémoire et histoire[1] liée aux expériences de domination – colonialisme et dictatures – dans le contexte des espaces (ex)impériaux des mondes ibériques contemporains.

Cet objectif reflète l’intérêt croissant pour le passé colonial et dictatorial qui s’est manifesté au cours des deux dernières décennies et qui est étroitement associé aux revendications mémorielles des collectifs constitués par les victimes de ces régimes et leurs descendants[2]. Autour de la reconnaissance des traumatismes historiques et des discriminations durables[3], non seulement sont apparues des controverses entre détracteurs et défenseurs des régimes en question, mais l’historiographie et, plus généralement, les sciences sociales et humaines ont aussi été sollicitées pour prendre position dans le débat. Ce contexte a favorisé la réception du courant transdisciplinaire des études postcoloniales (littérature, philosophie, histoire, anthropologie et sociologie) et suscité de nouveaux questionnements et conceptualisations en dehors du contexte anglophone auquel il avait initialement été associé.

Les apports critiques ont permis de surmonter les limites de ce courant. L’idée d’espaces (ex)impériaux mise en avant dans ce colloque s’inspire de la façon dont certains historiens ont décloisonné la séparation entre histoire métropolitaine et coloniale en considérant leurs relations transversales[4]. En même temps, considérer les rapports ambigus que ces espaces entretiennent avec les États-nations offre l’opportunité de sortir d’un certain nationalisme méthodologique[5] pour écrire des histoires connectées[6]. Dans la mesure où la signification du « post » reste indissociable de l’idée d’une rupture, nous lui avons préféré le préfixe « ex », marquant ainsi le défi consistant à penser l’imbrication complexe du passé impérial dans le contemporain.

La situation de domination commune aux contextes coloniaux et dictatoriaux sera ici abordée sous le prisme de ce que nous appellerons l’archive sensible[7]. Ce qui est ici en question c’est un travail qui concerne les mémoires intimes, familiales et domestiques, individuelles ou collectives, un travail qui, en ce sens, se confronte avec des vérités émotionnelles comme source de savoir. Jusqu’ici largement ignorée ou sous-évaluée, l’archive sensible nous paraît particulièrement pertinente pour aborder les structures de domination politique, sociale et culturelle, propres aux cadres dictatorial et (ex)impérial considérés comme des ensembles instables travaillés par des contradictions, tensions et ambigüités. Nous partons de l’hypothèse que cette instabilité est liée à la forte charge émotionnelle à laquelle sont liées, sur le plan symbolique et pratique, les logiques d’inclusion/exclusion, d’identification/différenciation et d’intégration/ségrégation, relatives au genre, à la classe ou à la race. Une telle perspective permet d’analyser les agissements des acteurs intégrés ou confrontés à ces systèmes d’une façon plus nuancée que les catégories conventionnelles de domination, soumission et résistance ne le permettraient. Cette vision différenciée permet également de développer un regard novateur sur les usages mémoriaux au présent, en ouvrant vers d’autres dispositifs que ceux visant à une instrumentalisation patrimoniale, monumentale ou revendicative de la mémoire.

De ces options découle un deuxième volet d’analyse : penser l’apport et le rapport de ces sources à l’historiographie. Nous partons du postulat que ces documents constituent un élément indispensable à l’explication des phénomènes historiques[8]. Plus encore, l’archive sensible offre un éclairage original sur le rôle des individus et des acteurs dans les processus historiques, dimension souvent délaissée par l’historien du fait de l’héritage positiviste qui oppose discours et affect, subjectivité et vérité. L’archive sensible n’invite pas tant à privilégier l’affect contre le savoir mais à mettre en question cette séparation. L’idée n’est pas d’envisager la charge émotionnelle de ces documents comme un obstacle à l’analyse, ce qui favoriserait une démarche où la mémoire du témoin chercherait à se substituer à l’historiographie[9]. Nous la considérons au contraire comme révélatrice d’un savoir pratique, faisant partie d’une histoire circonstancielle, ancrée dans un temps hétérogène, ce qui suppose la prise en compte de sa valeur épistémique.

Le colloque se veut interdisciplinaire dans les approches et à travers les contributions croisées de chercheurs, cinéastes et artistes : histoire, politique, littérature, arts visuels, cinéma seront appelés à créer des ponts et à entrelacer les regards sur le travail des mémoires singulières dans leur rapport aux histoires communes.

Notes

[1] Nous pensons aux analyses de Maurice Halbwachs, Walter Benjamin, Eric Hobsbawm, Reinhard Koselleck, Paul Ricoeur, François Hartog.

[2] Enzo Traverso, L’histoire comme champ de bataille. Interpréter les violences au XXe siècle, Paris : La Découverte, 2011 ; Le Passé : mode d’emploi. Histoire, mémoire, politique, Paris : La Fabrique, 2005.

[3] Stéphane Dufoix, « La reconnaissance au présent : Les dimensions temporelles de l’histoire et de la mémoire », Revue du MAUSS, 2005/2, nº 26, pp. 137-154.

[4] Ann Laura Stoler et Frederick Cooper, Repenser le colonialisme, Paris : Payot, 2013; Frederick Cooper, Le colonialisme en question. Théorie, connaissance, histoire, Paris, Payot, 2010; Frederick Cooper et Ann Laura Stoler, Tensions of Empire, Colonial Cultures in a Bourgeois World, Berkeley: University of California Press, 1997.

[5] Ulrich Beck, « La condition cosmopolite et le piège du nationalisme méthodologique », in Michel Wieviorka (éd.), Les Sciences sociales en mutation, Auxerre : Editions Sciences Humaines, 2007, pp. 223-236.

[6] Sanjay Subrahmanyam, Explorations in Connected History. From the Tagus to the Ganges, Oxford, Oxford University Press, 2005; Caroline Douki et Philippe Minard, « Histoire globale, histoires connectées : un changement d'échelle historiographique ? », Revue d’histoire moderne et contemporaine 5/2007 (n° 54-4bis), pp. 7-21; Romain Bertrand, L’Histoire à parts égales Occident et orient, Paris, Seuil, 2011.

[7] Ce concept croise les contributions de Michel Foucault, Archéologie du savoir (1969), Jacques Rancière, Le partage du sensible (2000), Les noms de l’Histoire (1992), Reinhard Koselleck, L’Expérience de l’histoire (1997), Arlette Farge, Le Goût de l’Archive (1989) etAnn Laura Stoler, Along the Archival Grain (2010).

[8] Voir Ann Laura Stoler, Along the Archival Grain. Epistemic Anxieties and Colonial Common Sense, Princeton: Princeton University Press, 2010 et Imperial Debris. On Ruins and Ruination (Eds), Durham/London: Dule University Press, 2013. 

[9] Annette Wieviorka, 1998, L’Ère du témoin, Paris, Plon, 1998.

Programme

Langues de travail: français, portugais, espagnol

Mercredi 18 décembre 2013

Colegio de España / Salle des actes

Archive sensible et dictatures 

  • 9h30        Ouverture du colloque. Juan Ojeda Sanz (Directeur du Colegio de España), Nancy Berthier (Directrice du CRIMIC), Maria-Benedita Basto et David Marcilhacy (organisateurs)

Matin

Modérateur : Yves Léonard (Sciences Po, Paris) 

  • 10h   Conférence d’Enzo Traverso (Cornell University, Ithaca, NY, États-Unis). « Violence et mémoire: déchiffrer un passé fracturé »

10h40      Débat & pause

  • 11h    Maud Joly (Lycée Marie Curie, Sceaux). « Les archives du corps féminin violenté (Espagne, 1936-1975) : des traces de l'expérience intime à l'écriture historienne »
  • 11h25  Victor Pereira (Université de Pau et des Pays de l’Adour). « Le passé des passeurs au présent. Mémoires singulières des passages clandestins vers la France sous l'Estado Novo »

11h50      Débat

  • 12h05   Odette Martinez-Maler (Université Montpellier 3 Paul Valéry, réalisatrice). « Transmettre l’expérience résistante des femmes antifranquistes à partir de leurs archives privées »

12h35      Débat 

13h-14h30   Repas au restaurant du Colegio de España

Après-midi

Modératrice : Nancy Berthier (Université Paris-Sorbonne – CRIMIC) 

  • 14h30   Susana de Sousa Dias (Université de Lisbonne, réalisatrice, Lisbonne – Portugal). « “48” (2009) de Susana Sousa Dias : trabalhar a memória sensível a partir dos arquivos fotográficos da polícia política portuguesa durante a ditadura »

15h           Débat & pause

  • 15h30   Alberto Da Silva (Université Paris-Sorbonne – CRIMIC). « Lettres et mémoire de la dictature civile-militaire brésilienne »
  • 15h55   Nadia Tahir (Université de Caen Basse Normandie). « Archives privées et publiques : réflexions autour d’un terrain auprès d’associations de victimes de la dernière dictature en Argentine » 

16h20      Débat & pause

Modératrice : Armelle Enders (Université Paris-Sorbonne) 

  • 16h50      Maria de Medeiros (actrice, réalisatrice, Portugal/France). « “Repare bem” (2012) de Maria de Medeiros, , un documentaire sur la torture pendant la dictature brésilienne: parole, réparation et mémoire intime »

17h15     Projection du documentaire “Repare bem”(2012, 1h35, Brésil-France-Italie) de Maria de Medeiros, suivie d’une table ronde autour de la projection, avec la participation de Nancy Berthier, Marta Marín-Dòminè, David  Marcilhacy et Maria-Benedita Basto

19h30-21h   Cocktail au Colegio de España (salle des séminaires)

Jeudi 19 décembre 2013

Maison de la recherche / Salle B035

Archive sensible et colonialisme

Matin

Modératrice : Louise Bénat-Tachot (Université Paris-Sorbonne – CLEA) 

  • 10h   Conférence d’Ann Laura Stoler (New School for Social Research, New York, États-Unis). « Au cœur de l’archive : sens, sensibilités et raison coloniale »

10h40      Débat & pause

  • 11h   Clara Chevalier (EHESS – Centre de Recherches Historiques). « L'archive comme archive sensible. Un mode de lecture de la mise en ordre des émotions dans les archives judiciaires de la répression des mouvements populaires »
  • 11h25 David Marcilhacy (Université Paris-Sorbonne – CRIMIC). « Les traces des déchirures individuelles devant l’impératif patriotique : émotions collectives, émotions intimes, la société espagnole face à la guerre de Cuba (1895-1898) »
  • 11h50  Corinne Cristini (Université Paris-Sorbonne – CRIMIC). « Au cœur de l’archive sensible, une relecture du Diario de un testigo de la guerra de África de P. Antonio de Alarcón : entre vision esthétisante du conflit et mémoire historique »

12h15      Débat 

13h-14h30   Repas au Club des Enseignants de Paris-Sorbonne  

Après-midi

Modératrice : Cristina Clímaco (Université Paris 8 ) 

  • 14h30   Raquel Schefer (Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle, réalisatrice). « “Ici je ne suis jamais venu”. Mémoire indirecte et réécritures cinématographiques de l’histoire de la décolonisation portugaise »

15h           Débat & pause

  • 15h30   Gonzalo Álvarez Chillida (Universidad Complutense, Madrid – Espagne). « Españolizar guineanos durante el franquismo. El polémico proyecto educativo del inspector de Enseñanza colonial Heriberto Ramón Álvarez (1938-1949) entre memorias y archivos »
  • 15h55   Maria-Benedita Basto (Université Paris-Sorbonne – CRIMIC). « Les “retornados” comme archive : tangibilité de l’empire, nostalgie et transmémoires dans les écritures filmiques du Portugal contemporain »

16h20      Débat

16h35      Conclusions du colloque. Maria-Benedita Basto et David Marcilhacy

Lieux

  • COLEGIO DE ESPAÑA, Cité Universitaire | MAISON DE LA RECHERCHE de Paris-Sorbonne - 7E bd Jourdan, 75014 | 28 rue Serpente
    Paris, France (75014 | 75006)

Dates

  • mercredi 18 décembre 2013
  • jeudi 19 décembre 2013

Mots-clés

  • archive, mémoire, historiographie, dictature, colonialisme, empires, mondes ibériques contemporains

Contacts

  • David Marcilhacy
    courriel : dmarcilhacy [at] free [dot] fr
  • Maria-Benedita Basto
    courriel : mbbasto [at] yahoo [dot] com

URLS de référence

Source de l'information

  • Maria-Benedita Basto
    courriel : mbbasto [at] yahoo [dot] com

Pour citer cette annonce

« L'archive sensible », Colloque, Calenda, Publié le mercredi 11 décembre 2013, http://calenda.org/268790