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Révolutions arabes : un événement pour les sciences sociales ?

Arab revolutions: an event for social sciences?

Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée (REMMM)

Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée (REMMM) journal

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Publié le vendredi 27 décembre 2013 par Julie Abbou

Résumé

Les révolutions aussi inattendues que spectaculaires qui se sont produites à partir de la fin de l’année 2010 au sud et à l’est de la Méditerranée ont bouleversé des sociétés entières, bien au-delà du champ politique. Il en a résulté une demande sociale de compréhension qui a mis à contribution l'ensemble des sciences sociales et humaines. Ce dossier de la REMMM propose d’examiner à partir d’expériences concrètes et comparées comment les diverses disciplines (histoire, linguistique, démographie, islamologie, économie, sociologie, anthropologie, géographie…) ont pu répondre à l’épreuve de cette interpellation. Les réflexions que nous voudrions susciter ici concernent tout autant l’activation de nouveaux débats à l’intérieur des disciplines ou entre elles, que l’émergence de nouveaux objets, l’évolution des grilles de lecture, l’accès à de nouveaux terrains d’enquête ou au contraire leur fermeture, le renouvellement de questionnements par la constitution de nouvelles sources, données ou types d’archives…

Annonce

Argumentaire

Enregistrant les « révolutions » que connaissent les sociétés arabes et musulmanes depuis 2011, ce dossier propose une discussion réflexive sur les articulations entre l’événement et nos pratiques de sciences sociales.
Les bouleversements qui se sont produits à partir de la fin de l’année 2010 au Sud et à l’Est de la Méditerranée ont en effet été marqués par plusieurs caractéristiques : la force de l’événement et sa construction médiatique, son caractère inattendu, la rapidité des premières évolutions, mais aussi la résilience de certains processus. Il en a résulté une demande sociale de compréhension (ou en tout cas d’explication) qui a rapidement mis à contribution les sciences sociales et humaines. Malgré la défiance que celles-ci entretiennent généralement pour les « constructions médiatiques » de l’événement faites dans l’instant, il leur était manifestement difficile de ne pas fournir d’interprétations, aussi provisoires soient-elles. Dans un premier temps, ce sont surtout les politologues, et de façon générale les spécialistes de l’époque contemporaine qui ont été sollicités pour lire, presque en temps réel, les ruptures et continuités perceptibles dans cette histoire en train de se faire. Mais ils n’ont pas été les seuls. Nous nous proposons d’examiner à partir d’expériences concrètes et comparées comment l’ensemble des sciences humaines et sociales (histoire, linguistique, démographie, islamologie, économie, sociologie, anthropologie, géographie…) ont pu répondre à l’épreuve de cette interpellation.
Les réflexions que nous voudrions susciter ici de la part des chercheurs de différentes disciplines concernent tout autant l’activation de nouveaux débats à l’intérieur des disciplines ou entre elles, que l’émergence de nouveaux objets, l’évolution des grilles de lecture, l’accès à de nouveaux terrains d’enquête ou au contraire leur fermeture, le renouvellement de questionnements par la constitution de nouvelles sources, données ou types d’archives…

À bouleversement global…

En effet, les sociétés arabes et musulmanes offrent aujourd’hui un point d’analyse remarquable de la problématique de l’inscription des sciences humaines et sociales dans des sociétés en mutation. Les pouvoirs herméneutiques de l’événement ne se cantonnent pas au champ politique mais affectent les sociétés dans leur ensemble et interpellent les sciences sociales sur leurs propres pratiques. En l’occurrence, des chantiers de recherches s’ouvrent ou se redéfinissent dans des contextes où ils avaient jusque alors en grande partie été ignorés, prohibés, ou rendus difficilement accessibles à l’enquête. On peut légitimement s’interroger sur le fait que les phénomènes qu’ils découvrent aient été proprement engendrés par la dynamique de crise ou bien soient simplement la révélation de processus sous-jacents mis à jour par l’effondrement de l’ordre ancien. L’important ici est la façon dont ils sont pris en compte et « découverts » dans le contexte post-révolutionnaire.

Dans certains cas, ces chantiers peuvent donner un sens nouveau à des phénomènes déjà anciens. Pour ne prendre qu’un seul exemple, cet effet de contexte joue évidemment fortement concernant les réflexions menées de longue date sur les fondements religieux des sociétés, avec l’arrivée au pouvoir de mouvements islamistes et leur volonté de réintroduire du « musulman » en politique.

Dans d’autres cas, la manifestation évidente de pratiques nouvelles pourrait faire entrer dans le champ de la recherche des objets qui peinaient jusque là à y trouver une place : ainsi par exemple de l’explosion de pratiques linguistiques, en premier lieu celles des langues et des slogans par lesquels la contestation s’est manifestée et a circulé. Plus largement, ce sont les productions culturelles dans leur ensemble (cinéma, littérature, internet…) qui sont partie prenante de dynamiques sociales dans les révolutions.

Aux phénomènes évoqués ci-dessus, il faut encore ajouter la force avérée du lien à des espaces aux géographies multiples par les réseaux et l’internet qui replacent ces bouleversements dans le contexte global des contestations sociopolitiques contemporaines.

L’ampleur de ces transformations et l’usage du terme de révolution ont pu affaiblir un temps dans le débat public l’idée d’une « spécificité arabe », avant qu’elle ne soit remobilisée avec force. Ceci ouvre-t-il les possibilités de nouveaux comparatismes, à plus grande échelle, ailleurs, et entre différentes époques ?

 …pluridisciplinarité obligée ?

C’est sans doute le caractère multidimensionnel de ces évolutions qui explique qu’un large éventail de disciplines se soit vues interpellées et sollicitées par les événements dans les pratiques singulières de leurs chercheurs, dans l’organisation de leurs conduites d’enquête, d’interprétation et de compréhension. Ceci se vérifie également dans l’enseignement de ces disciplines. Mais les frontières même du partage disciplinaire tendent également à se brouiller dans les temps chauds de l’événement, et l’on a vu être mise à l’épreuve une pluridisciplinarité que peu de programmes de recherche pourraient espérer mobiliser en temps de « science normale ».

C’est ainsi que des islamologues spécialistes du droit musulman médiéval, peu habitués à l’exposition médiatique, peuvent être questionnés sur la question de l’application (ou de la non application) de la shari‘a. Des spécialistes de littérature arabe contemporaine rappellent l’importance de la dimension sociale des productions culturelles, au delà des analyses strictement textuelles des œuvres qu’ils étudient. Certains linguistes signalent la circulation transfrontalière des slogans, les combinaisons inattendues des registres et des langues (arabe, dialectal, berbère, français, anglais) et observent la pluralité linguistique de la contestation politique.

Anthropologues et géographes font des hypothèses pas toujours convergentes sur les éventuelles implications territoriales des mises en tension des appartenances tribales ou confessionnelles, en Libye et surtout en Syrie.

Les historiens – dont on a assez souvent dit qu’ils écrivent inévitablement depuis leur présent – ne manquent pas de s’interroger devant ce qui ressemble pour certains à une histoire en train de se remettre en marche : comment réintroduire le temps long alors que se manifeste une telle fascination pour l’instant ? Comment traiter de nouvelles sources rendues accessibles mais aussi des archives numériques en train de se fabriquer ? Comment apprécier la (ré)écriture des histoires nationales, etc. ?

On peut ajouter à ce constat qu’un tel foisonnement est évidemment amplifié et rendu davantage visible par de nouveaux supports numériques – médiatiques mais aussi scientifiques – comme les carnets ou blogs de recherche, personnels ou collectifs. De nouvelles façons d’écrire, plus immédiates et personnelles, mais dont la maturation peut tout aussi bien déboucher sur des produits d’édition plus classiques.

Révolutions arabes : les sciences sociales saisies par l’événement

Dans le cadre d’une revue pluridisciplinaire comme la REMMM, soucieuse de contribuer à une démarche réflexive sur le champ qu’elle couvre, nous souhaitons donc saisir l’occasion pour réfléchir à ce que les révolutions arabes font aux sciences sociales. Face à une série de faits qui provoquent une rupture momentanée d’intelligibilité, sous quelles formes se manifestent les demandes sociales d’explication ? Comment les sciences sociales, avec leurs ressources propres, travaillent-elles à reconstruire du sens ? En quels termes se (re)pose la question d’une pluridisciplinarité qui, plutôt qu’une mobilisation en ordre dispersé et parfois concurrent, puisse poser les bases pratiques d’une intercompréhension entre des approches et des savoirs spécifiques ?

Plusieurs axes de réflexion peuvent être envisagés :

  • le chercheur et la demande sociale : contrairement aux attentats du 11 septembre 2001 qui avaient pu donner lieu à un procès de la recherche sur les sociétés du Moyen Orient, les printemps arabes ont entrainé un recours massif à l’expertise académique. La suspension soudaine des grilles de lectures habituelles entraîne soif de compréhension tous azimuts. On peut dès lors s’interroger sur les différents canaux par lesquels se manifeste cette demande sociale et sur les acteurs qui la portent. Quelle est la latitude des chercheurs pour répondre ou non à cette demande, quelle est leur marge de manœuvre, leur degré d’autonomie et leur apport spécifique pour recréer de l’intelligibilité ?
  • les lignes mouvantes des sciences sociales : dans le champ même de la recherche, il s’agit de repérer, à partir des évolutions en cours, de nouvelles pistes de recherche émergentes, d’éventuels déplacements des lignes disciplinaires, des interactions et porosités nouvelles entre des champs de recherche qui tentent de saisir des réalités en pleine mutation. Pour ne prendre qu’un seul exemple, les élections tunisiennes et égyptiennes de 2011, quel qu’ait pu être leur postérité, ont eu pour effet immédiat une importance soudainement accordée aux comportements et aux choix des électeurs, ouvrant par là un champ majeur de recherche, celui de la sociologie électorale, jusque là considérée comme d’une faible valeur heuristique pour le monde arabe. En sens inverse, il est aussi possible de réfléchir aux types de questionnements qui pourraient se trouver momentanément masqués par une focalisation excessive sur l’instant ou évacués par un agenda en partie imposé par la demande sociale. L’objectif est ici d’élargir ce type de réflexion à l’ensemble des disciplines pour essayer de saisir comment celles-ci pourraient être transformées, tant d’un point de vue théorique (nouveaux objets, nouvelles grilles de lectures et interprétations…) que méthodologique (accès aux terrains et aux sources, ou à l’inverse, fermeture) en observant, analysant et commentant les bouleversements intervenus depuis fin 2010 ?

Cet appel est également ouvert à des chercheurs travaillant sur d’autres espaces mais auxquels les révolutions arabes viennent apporter, d’une façon ou d’une autre, matière à réflexion sur leurs propres terrains. De telles contributions pourraient en effet aider à penser les révolutions arabes comme l’une des manifestations « locales » d’un processus de perturbations du « régime disciplinaire du savoir ».

Modalités de proposition de contribution

Les propositions (résumés de 4 000 signes maximum) seront envoyées par courriel à mcatusse@hotmail.com et siino@mmsh.univ-aix.fr

avant le 28 février 2014

pour être soumises au Comité de rédaction de la Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée.

Envoi des articles sélectionnés (40 000 signes) avant le 1 septembre 2014.

Comité de rédaction

Cyrille Aillet, Sylvia Chiffoleau, M’hamed Oualdi, Nicolas Michel, Abderrahmane Moussaoui, Catherine Miller, Mathieu Tillier, Aude Signoles

Comité scientifique

Fariba Adelkhah (Ceri/Paris), Denise Aigle (Ephe Islam médiéval/Paris), Sohbi Bouderbala (Ifao/Le Caire), Thierry Boissière (Gremmo/Lyon), Olivier Bouquet (Université Nice-Sophia Antipolis/Nice), Myriam Catusse (Iremam/Aix-en-Provence), Nathalie Clayer (Cetobac/Paris), Jocelyne Dakhlia (Ehess-Iismm/Paris), Stéphane Dudoignon (Cetobac/Paris), Iman Farag (sociologue du politique et chercheuse indépendante/Le Caire), Andrée Feillard (Case/Paris), Masashi Haneda (Center of Oriental studies, Todei University/Tokyo), James Mac Dougall (Université d’Oxford/Oxford), Éric Gobe (Centre Jacques Berque/Rabat), Élisabeth Longuenesse (Ifpo/Beyrouth), Élise Massicard (Ifea/Istanbul), Sabrina Mervin (Ceifr/Paris), Arietta Papaconstantinou (Université de Reading/Reading), Hassan Rachik (Faculté des Sciences Juridiques, économiques et Sociales de l’Université Hassan II/Casablanca), Christian Julien Robin (Laboratoire d’études sémitiques anciennes/Paris), Vincent Romani (Université du Québec/Montréal), Ahmed Skounti (Institut national des sciences de l'archéologie et du patrimoine/Rabat), Dominique Valerian (Université Lumière-Lyon 2 – Ciham/Lyon), Jean-Pierre Van Staëvel (Université de Paris 4/Paris), Éric Verdeil (Environnement, ville, société/Lyon), Mercedes Volait (InVisu, Cnrs/Inha/Paris)

Dates

  • vendredi 28 février 2014

Mots-clés

  • révolutions arabes, événement, épistémologie des sciences sociales

Contacts

  • Myriam Catusse
    courriel : mcatusse [at] hotmail [dot] com
  • François Siino
    courriel : siino [at] club-internet [dot] fr

Source de l'information

  • François Siino
    courriel : siino [at] club-internet [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Révolutions arabes : un événement pour les sciences sociales ? », Appel à contribution, Calenda, Publié le vendredi 27 décembre 2013, http://calenda.org/271529