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L'autonomie en questions

Réflexions sur le concept d'autonomie en sociologie de l'art, des intellectuels et de l'expertise

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Publié le mercredi 06 août 2014 par João Fernandes

Résumé

La notion d'autonomie fait aujourd'hui partie du vocabulaire usuel de la sociologie des biens symboliques, tout particulièrement quand elle prend pour objet les champs intellectuels, artistiques ou scientifiques. Supposant leur caractère relativement différencié, elle est couramment utilisée pour analyser leur processus historique de spécialisation, pour rendre compte de leurs dynamiques propres, et pour appréhender la manière dont leurs membres peuvent s'investir dans d'autres espaces. Cette journée d’étude organisée par les réseaux thématiques « sociologie des intellectuels et de l’expertise » (RT 27) et « sociologie des arts et de la culture » (RT 14) de l’Association française de sociologie (AFS) a pour but d’explorer, sur la base d'analyses empiriques, les usages et significations possibles de la notion d’autonomie appliquées à l'étude des champs de production culturelle et scientifique.

Annonce

Argumentaire

La notion d'autonomie fait aujourd'hui partie du vocabulaire usuel de la sociologie des biens symboliques, tout particulièrement quand elle prend pour objet les champs intellectuels, artistiques ou scientifiques. Supposant leur caractère relativement différencié, elle est couramment utilisée pour analyser leur processus historique de spécialisation, pour rendre compte de leurs dynamiques propres, et pour appréhender la manière dont leurs membres peuvent s'investir dans d'autres espaces.

Dans de nombreux travaux, le concept d'autonomie est tout d'abord utilisé pour rendre compte des processus de différenciation sociale. Issue de différentes traditions théoriques qui prennent la suite des analyses de Durkheim sur la division du travail social et de Weber sur la différenciation des activités sociales, elle juxtapose toutefois des significations multiples qui ne sont pas toujours superposables. La notion d’autonomisation coexiste avec d’autres concepts comme ceux de division du travail social (Durkheim 1893), de différenciation (Weber 1971, Parsons 1949, Luhmann 1982), de désencastrement (Polanyi 1983). En outre, les significations du concept d’autonomie varient en fonction des secteurs et des phénomènes étudiés. La sociologie des sciences tend ainsi à entendre par autonomie le caractère séparé de l'activité scientifique vis-à-vis des autres activités sociales, qu'elle cherche à l'établir ou à l'invalider. En sociologie des professions, c'est généralement le caractère auto-régulé de ces dernières que désigne, souvent dans une perspective normative, la notion d'autonomie. Appliquée aux champs de production symbolique, la sociologie bourdieusienne a davantage mis l'accent sur l’existence de règles et d’un intérêt spécifique, distinct de ceux d’autres espaces sociaux (champ économique, champ politique). Au sein d’un champ, elle distingue aussi le type de reconnaissance dont les agents sont investis, les producteurs les plus autonomes étant reconnus par leurs pairs, en fonction des valeurs spécifiques au champ, plutôt que par les agents d’autres espaces sociaux.

Malgré ou du fait de ces multiples usages, la notion d’autonomie n’a pas inspiré un travail de définition et de réflexivité équivalents à ceux dont ont bénéficié des concepts plus spécifiques à une théorie ou un objet particuliers. D’un point de vue épistémologique, elle se situe ainsi dans un entre-deux entre langage courant et concept à la signification stabilisée.

Cette journée d’étude organisée par les réseaux thématiques « sociologie des intellectuels et de l’expertise » (RT 27) et « sociologie des arts et de la culture » (RT 14) de l’Association française de sociologie (AFS) a pour but d’explorer, sur la base d'analyses empiriques, les usages et significations possibles de la notion d’autonomie appliquées à l'étude des champs de production culturelle et scientifique. Caractérisés par des logiques et intérêts spécifiques (l’« art pour l’art », la recherche « fondamentale » etc.) résultant de leur autonomisation vis-à-vis d'autres espaces (le champ religieux, le champ politique et le champ économique) et toujours traversés par des luttes pour la protection ou la subversion de cette autonomie, ces champs sont un objet particulièrement ajusté à cet effort de réflexivité et de conceptualisation. La journée d’étude sera toutefois ouverte aux travaux portant sur d’autres objets permettant de nourrir la réflexion sur la notion d’autonomie (professions, droit, champ politique, journalisme).

Axes thématiques

Les communications devront s’inscrire dans au moins un des axes suivants. 

Axe 1. Les processus d’autonomisation

Le concept d'autonomie est tout d'abord utilisé de manière historique afin de rendre compte du processus de différenciation de champs ou de secteurs spécifiques du monde social. Un premier ensemble de communications pourront s'intéresser à cet usage et aux questions qu'il soulève.

Les concepts de division du travail social, de différenciation, de désencastrement et d’autonomie désignent-ils des processus semblables et comment peuvent-ils être articulés ? Une histoire sociale de ces concepts serait bienvenue. Doit-on distinguer différents processus d’autonomisation, comme par exemple l’autonomisation d’un champ, d’un groupe professionnel, d’un système,  d’un monde (Becker 1982) ou d’un réseau ?

Pourquoi et comment comparer les processus d’autonomisation de différents champs ? Comment spécifier le degré d’autonomie d’un champ, celle-ci étant généralement supposée « relative » ? Plusieurs critères traditionnels peuvent, dans cette perspective, être envisagés. On pourra par exemple s'intéresser aux barrières à l'entrée dont les entrants doivent s'acquitter afin d'intégrer un champ particulier (Mauger 2006). Les communications pourront de même s'attacher à décrire le travail de « réfraction » que, selon son degré d'autonomie, un champ impose aux demandes, oppositions ou représentations extérieures, notamment religieuses ou politiques. Les sanctions qu'encourent les agents les moins autonomes au sein d'un champ culturel ou scientifique peuvent offrir une autre mesure de ce degré d'autonomie. Ces exemples ne sont bien sûr pas limitatifs et d'autres dimensions pourront être envisagées, comme le rôle de stratégies familiales d’alliance et de reproduction, ou de la recherche d’un entre soi, dans une discussion des logiques de corps et de champ (Bourdieu 1985). On pourra symétriquement s'intéresser aux problèmes théoriques ou méthodologiques que posent les champs ou espaces faiblement autonomes, comme le « champ faible » de l’Europe du droit (Vauchez 2008), le champ des économistes (Lebaron 1997) ou le champ littéraire avant le XIXe siècle (Viala, 1985) ?

Quelles sont les conditions politiques et économiques de l’autonomie d’un champ ? On pourra s’interroger sur le rôle des Etats dans la protection ou la subversion de l’autonomie de différents champs. Si conquête de l'autonomie et soumission aux logiques marchandes apparaissent souvent comme des logiques contradictoires, plusieurs exemples historiques témoignent que cette opposition n'est pas systématique. Par exemple, selon Pierre Bourdieu, l'autonomisation d'un champ littéraire a initialement été rendue possible par le développement d'un marché du livre permettant de vivre de sa plume (1993). Les communications pourront par conséquent s'intéresser aux différentes formes de demandes ou contraintes externes auxquelles font face les producteurs (marchande, étatique, religieuse, politique, etc.) et la manière dont ils peuvent en user, par exemple en les faisant jouer les unes contre les autres. On pourra de même se demander si la représentation, élaborée à partir des exemples artistiques et littéraires, des champs de production culturels et scientifiques comme des champs économiques inversés vaut de la même manière pour les sciences physiques et naturelles (dont les avancées nécessitent souvent un apport financier extérieur particulièrement conséquent) et pour les sciences humaines et sociales, peut-être moins dépendantes au niveau de leur financement mais investies d'une autorité plus faible et opposant par conséquent moins de barrières aux intrusions ou contestations extérieures. Des études comparatives entre des pays, comme la France, où le financement de la recherche fondamentale a historiquement essentiellement été le fait de l’État, et des pays comme les Etats-Unis et le Royaume-Uni ou les fondations et associations ont parfois joué un rôle prépondérant sont de ce point de vue les bienvenues.

Les processus d'autonomisation ont souvent été étudiés à l'échelle de l’État-nation. Les travaux consacrés à l'européanisation ou à la globalisation ont toutefois également étudié ces logiques à l'échelle transnationale. On pourra se demander sous quelles conditions la notion d’autonomie peut être employée hors du cadre national ou pour décrire l’émergence d’espaces transnationaux ou internationaux (Sapiro, 2013) ? 

Axe 2. Autonomie, hétéronomie et position sociale

Les notions d’autonomie et d’hétéronomie sont également employées pour décrire la structure interne à chaque champ et permettent ainsi, en les croisant avec d'autres dimensions, de situer les agents. Elles servent à caractériser des agents, groupes, institutions et logiques dont l’opposition participe de la dynamique d’un champ. Cette opposition s’observe-t-elle dans tous les champs ou est-elle spécifique aux champs culturels et scientifiques ?

Comment l’opposition entre les pôles autonomes et hétéronomes des champs s’articule-t-elle avec d’autres principes de différenciation des champs et enjeux de luttes entre agents ? Selon les secteurs considérés, on pourra par exemple s'intéresser à la manière dont cette opposition s'articule avec les concurrences entre disciplines, écoles, genres artistiques, ou traditions nationales. On pourra également observer comment l’opposition entre pôles autonome et hétéronome pèse sur les circulations et les carrières au sein du champ. Sous ce dernier angle, les communications pourront par exemple s'attacher à des cas de conversion d'une reconnaissance spécifique en reconnaissance externe, comme celle que rend par exemple possible l’obtention d’un prix Nobel. On pourra de même tenter d'identifier les obstacles spécifiques auxquels peut se trouver confronté un agent à la reconnaissance essentiellement hétéronome et qui chercheraient à gagner les positions les plus autonomes, cas qu'illustre par exemple la trajectoire de François Mauriac analysée par Gisèle Sapiro (1996).

L’autonomie d’un agent ou d’un groupe peut-être définie de différentes manières. Dans le cas des champs de production culturelle ou scientifique, on évoque généralement la reconnaissance par les pairs, les agents ou institutions symboliquement dominants, comme les critiques, le respect des valeurs de désintéressement et des logiques autonomes du champ, ainsi que l’indépendance par rapport aux demandes politiques, religieuses, aux marchés et aux médias. Les communications pourront s'attacher à l'analyse des indicateurs, notamment statistiques, permettant de mesurer ces différentes formes d'autonomie, en se montrant attentifs au fait que les significations de ces indicateurs ne sont pas toujours univoques. L’autonomie est-elle toujours synonyme de domination symbolique ? A contrario, les agents ou groupes hétéronomes sont-ils toujours dominés symboliquement ?

On pourra de plus se demander si ces différentes formes d’autonomie vont toujours de pair. Quelles formes spécifiques peuvent-elles prendre selon les champs ? Par exemple, la reconnaissance par les pairs a-t-elle la même importance et se manifeste-t-elle indifféremment dans tous les champs de production culturelle ? On peut en outre penser que la détermination même des pairs pertinents constitue elle-même un objet de luttes et s'appliquer à décrire celles-ci.

Les communications pourront enfin s'interroger sur les conditions sociales des pratiques les plus autonomes. Cette question pourra être abordée du point de vue des dispositions - des agents sont-ils prédisposés à l’adoption des logiques les plus pures ou désintéressées, et en vertu de quelles expériences socialisatrices ? Elle pourra également être posée en termes économiques en s'interrogeant sur les relations entre indépendance financière et autonomie. Comme le fait remarquer Pierre Bourdieu dans les Règles de l'art (p. 125), l'indépendance financière que peuvent garantir la rente ou un statut professionnel protecteur peuvent sans doute favoriser des logiques plus autonomes mais elles n'en constituent ni une condition suffisante, ni une condition nécessaire comme le montre les différentes formes de bohème artistique ou intellectuelle. On pourra dans cette perspective se demander si les pratiques économiques (dons, bénévolat, coopérations, politiques éditoriales etc.) qui prévalent dans les segments réputés les plus autonomes se distinguent de celles qui caractérisent les autres pôles des champs de productions culturels et symboliques. 

Axe 3. Autonomie, engagement et normativité

La notion d’autonomie est enfin couramment employée pour expliquer les choix et formes d’engagement des artistes, intellectuels, scientifiques ou experts en dehors de leur espace professionnel immédiat. L'hypothèse est alors que selon qu’ils se situent aux pôles autonomes ou hétéronomes des champs, agents et institutions tendent à prendre position de manière antagoniste dans les débats intellectuels et politiques, et à répondre différemment aux sollicitations externes, notamment celles pouvant émaner de groupes politiques. En quoi, et en lien avec quels autres processus (les transformations du champ politique ou de l'espace social, l'évolution du public auquel s'adresse le champ de production etc.), les contraintes et incitations s'exerçant aux différents pôles considérés peuvent-elles favoriser certaines formes d'engagement et en décourager d'autres ? Différents modèles d'engagement pourront être envisagés : intellectuel critique ou organique, intellectuel collectif ou intellectuel de parti, intellectuel spécifique ou expert etc. A partir des études de cas présentées, on se demandera dans quelle mesure ces différentes modalités d'intervention peuvent être rapportées à des positions plus ou moins autonomes. Dans quelle mesure peut-on à l'inverse endosser plusieurs de ces modèles depuis une même position ? On pourra plus largement décrire les injonctions contradictoires auxquelles les intellectuels engagés peuvent se trouver soumis.

La notion d’homologie structurale sert à expliquer les alliances objectives et coopérations entre agents occupant les positions autonomes (ou hétéronomes) de différents champs, ou entre ces agents et certaines régions de l’espace social. Peut-on observer à l’inverse des convergences d’intérêts ou de revendications entre les pôles autonomes et hétéronomes de différents champs et comment les expliquer ? Dans quelles configurations observe-t-on des collusions objectives d’intérêt entre les positions les plus autonomes des champs culturels et les régions dominées de l’espace social ?

Quels sont les usages normatifs de la notion d’autonomie, dans la recherche et dans les champs intellectuel et politique ? Comment la notion d'autonomie est-elle employée par les chercheurs afin de justifier ou dénoncer le mode de fonctionnement d'un champ et ses rapports de force ? Dans quelle mesure associe-t-on les positions autonomes des champs de production culturelle avec une plus grande « autonomie » (au sens de liberté) des agents ? Les concepts de champ et de profession pouvant désigner des objets équivalents empiriquement, les positions les plus autonomes au sein d’un champ coïncident-elles ou non avec celles occupées par les défenseurs les plus engagés dans l’autonomie de  la profession ? 

Références

  • Becker Howard S., Les mondes de l’art [1982], Paris, Flammarion, 2006.
  • Bourdieu Pierre, « Effet de champ et effet de corps », Actes de la recherche en sciences sociales, n°59, 1985, p. 73
  • Bourdieu Pierre, Les règles de l’art [1993], Paris, Seuil, 1998.
  • Durkheim Emile, De la division du travail social [1893], Paris, PUF, 2007
  • Lebaron Frédéric, « La dénégation du pouvoir. Le champ des économistes français au milieu des années 1990. », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 119, no 1, 1997, p. 3‑26.
  • Luhmann Niklas, The Differentiation of Society, s.l., Columbia University Press, 1982
  • Mauger Gérard (dir.), L’accès à la vie d’artiste : Sélection et consécration artistiques, Bellecombe-en-Bauges, Editions du Croquant, 2006
  • Parsons Talcott, The structure of social action; a study in social theory with special reference to a group of recent European writers, New York, Free Press, 1949
  • Polanyi Karl, La Grande transformation: Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard, 1983
  • Sapiro Gisèle, « Salut littéraire et littérature du salut. Deux trajectoires de romanciers catholiques : François Mauriac et Henry Bordeaux », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 111, 1996, p. 36‑58.
  • Sapiro Gisèle, « Le champ est-il national ? », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 200, 2013, p. 70‑85.
  • Vauchez Antoine, « The Force of a Weak Field: Law and Lawyers in the Government of the European Union (For a Renewed Research Agenda) », International Political Sociology, 2008, vol. 2, no 2, p. 128‑144.
  • Viala Alain, Naissance de l’écrivain, Paris, Les Editions de Minuit, 1985
  • Weber Max, Économie et société, Paris, Plon, 1971

Modalités pratiques d'envoi des propositions 

Les communications devront s’appuyer sur une recherche empirique. Les propositions de communications, de 3 000 à 6 000 signes (notes et bibliographie incluses), doivent être envoyées d’ici

le 31 octobre 2014

à l’adresse socio.intellectuels@gmail.com. Le résultat de la sélection sera communiqué au plus tard le 30 novembre 2014. Le texte de la communication, de 20 000 signes, devra être envoyé le 28 janvier 2015 au plus tard. 

La journée se tiendra à l'UPS Pouchet, 59-61 rue Pouchet, 75017 Paris le 12 février 2014

Comité scientifique

  • Boris Attencourt (CESSP),
  • Annabelle Boissier (LAMES),
  • Thibault Boncourt (EUI),
  • Frédéric Chateigner (CITERES-CoST),
  • Corinne Delmas (CERAPS),
  • Thomas Depecker (ALISS)
  • Mathieu Hauchecorne (CRESSPA-Labtop),
  • Emmanuel Henry (IRISSO),
  • Odile Henry (CRESSPA-Labtop),
  • Laurent Jeanpierre (CRESSPA-Labtop),
  • Jérôme Pacouret (CESSP),
  • Marie Sonnette (CERLIS),
  • Arnault Skornicki (ISP),
  • Séverine Sofio (CRESSPA-CSU),
  • Adrien Thibault (SAGE)

Catégories

Lieux

  • 59-61 rue Pouchet
    Paris, France (75017)

Dates

  • vendredi 31 octobre 2014

Mots-clés

  • art, culture, expertise, intellectuel, autonomie

Source de l'information

  • Jérôme Pacouret
    courriel : pacouret [dot] jerome [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« L'autonomie en questions », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 06 août 2014, http://calenda.org/295407