AccueilLe numérique entre outil et culture : quels défis pour l’historiographie ?

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Publié le mercredi 12 novembre 2014 par Elsa Zotian

Résumé

L'internet et le numérique ont profondément changé notre société. Depuis son arrivée, son développement au début des années 1990 et sa banalisation au tournant du siècle, on ne peut plus négliger l‘information et les ressources fournies par le web. Le numérique marque cependant un pas supplémentaire : ainsi que le Manifeste des humanités numériques l'observe : « Le tournant numérique pris par la société modifie et interroge les conditions de production et de diffusion du savoir. » (Manifeste, 2010).

Annonce

Argumentaire

L‘Internet et le numérique ont profondément changé notre société. Depuis son arrivée, son développement au début des années 1990 et sa banalisation au tournant du siècle, on ne peut plus négliger l‘information et les ressources fournies par le Web. Le numérique marque cependant un pas supplémentaire : ainsi que le Manifeste des humanités numériques l‘observe : « Le tournant numérique pris par la société modifie et interroge les conditions de production et de diffusion du savoir. » (Manifeste, 2010).

Fiormonte rappelle que les humanités numériques concernent plusieurs disciplines : « non seulement les langues et les littératures, mais aussi la sociologie de la communication, les études anthropologiques et ethnographiques sur les nouveaux médias, l‘archivistique, la bibliothéconomie, le patrimoine culturel, et bien sûr, l‘informatique » (Fiormonte, 2013).
Dans cette nouvelle perspective disciplinaire, qu‘en est-il du savoir historique ? En dépit d‘un constat de premier degré sur l‘importance de ce phénomène, les travaux qui en histoire y sont consacrés demeurent encore discrets et prudents. La plupart d‘entre eux envisagent davantage le numérique comme un outil supplémentaire dans la boîte à outils de l‘historien que comme un phénomène culturel d‘ampleur qui pourrait englober et transformer en profondeur la pratique historiographique.

En 2002, réfléchissant sur une « mutation » en cours, Minuti observait deux moments de l‘internet : un premier donnant accès aux catalogues, bibliographies et répertoires ; et un deuxième placé dans un futur proche qui résolve le problème de l‘instabilité matérielle du document. Il constatait aussi les incertitudes ouvertes par la publication sur le réseau. Il mettait en valeur le fait que la recherche historique passait toujours par l'observation, par l'oeil nu ; l'acte d'observer et certains aspects du texte non reproduits par le numérique restent le domaine de la perception : « En l‘état actuel des choses, on ne peut donc pas affirmer que le réseau est capable de se substituer aux conditions de travail et aux outils classiques de la recherche historique ».

Neuf ans plus tard, inscrits cette fois dans « l‘ère numérique », Heimburger et Ruiz (2011), partagent un semblable constat. S‘il y a révolution numérique, celle-ci cependant ne « semble ne pas conduire à un changement des fondements épistémologiques qui président aux conditions de production de la vérité historique». Cette prudence affichée semble reposer sur le fait qu‘en dernier ressort la tâche de l‘historien réside dans l‘analyse. Mais l‘historien n‘apparaît-il pas alors trop protégé de ce que produisent l‘internet et le numérique : « une transformation de notre rapport au monde et une recomposition de nos représentations » (Arfaoui et Lafay, 2014).

A l‘inverse, des positions plus tranchées se font entendre. Ainsi celle de Noiret pour qui « le numérique force à reconsidérer surtout les concepts épistémologiques et théoriques utilisés par les historiens » (Noiret, Les historiens et l’informatique, 2011). Ou encore celle de Pons (2011), pour qui, avec le numérique, « il ne s‘agit pas exclusivement d‘une modification du support au moyen duquel nous emmagasinons l‘information, ainsi que des conséquences substantielles qui en découlent, mais aussi de la transformation de l‘information elle-même puisqu‘aujourd‘hui ce sont d‘ores et déjà des choses différentes que nous emmagasinons ».

Noiret, dans la perspective d‘une histoire 2.0 pose la question de l‘évolution de la recherche par rapport à la révolution technique qui représente le numérique. Tandis que d‘autres penseurs, ancrés dans les humanités numériques, soulignent l‘intérêt d‘étudier le langage informatique, matrice du numérique, depuis le point de vue de la culture qui le crée (Berry, 2012). Ces positions, au fond, convergent pour mettre en valeur l‘importance des rapports réciproques entre culture et outils numériques ainsi que sur leur influence dans la pratique quotidienne du chercheur.

Si l‘on adopte l‘optique de Doueihi, plus qu‘un instrument, distinct de l‘informatique par le projet, le numérique s‘avère une condition, une culture, si ce n‘est un nouvel humanisme. Ainsi considéré, le numérique ne représente-t-il pas un véritable défi pour l‘historiographie, au point de l‘amener à revoir certaines de ses notions, modifier certaines de ses pratiques et susciter de nouveaux problèmes ? Car rappelons là encore que, de par le passé, « les nouveaux objets ont donné lieu à de nouvelles méthodes et à des mises en question de valeurs associées à des documents ou à des pratiques culturelles » ( 2011)

Enfin, de même que Doueihi, des historiens de la culture et du livre dressent volontiers un parallèle entre la culture numérique et les Lumières (Chartier, Darnton). Il en va alors du numérique soit comme d‘un prolongement, soit comme d‘une actualisation de certaines virtualités soit comme d‘un rappel de l‘héritage ambivalent des Lumières. Dans une perspective critique, le numérique apparaît comme une mise en question des institutions du savoir (l‘université, le livre, l‘édition, l‘auteur). Roger Chartier (2013) remarque que le numérique se singularise par un détachement de l‘information d‘avec son support dès lors: « les données acquièrent en quelque sorte une existence autonome par rapport à l‘ensemble dans lequel elles coexistent ».

A lire ces travaux contemporains, on ne peut manquer d‘observer l‘instabilité sémantique qui marque leur objet : informatique, internet, numérique … Or bien que connexes, ces réalités ne sont pas moins distinctes et porteuses de conceptions épistémologiques différentes.

Le numérique pose à nouveaux frais la question de l‘écriture de l‘histoire : ce n‘est plus simplement le temps, bien que la temporalité soit particulièrement liée au numérique à travers la transformation des textes et de supports, mais c‘est aussi un primat de l‘espace où celui-ci apparaît comme recomposé et ne se limite plus aux archives, aux bibliothèques ou à d‘autres institutions. C‘est aussi une interrogation sur la manière dont concrètement un auteur transforme ses sources et ses documents en récit historique.

C‘est aussi, enfin, une remise en question de la notion traditionnelle d‘auteur elle-même, qui a l‘heure du contributif tend à s‘estomper comme figure singulière. Mihm (2008), évaluant l‘impact du crowdsourcing, déclarait « everyone‘s an historian now ».

Par extension, il se peut que ce soit moins la question « le quoi de l‘histoire », « quelle histoire » que la question « qui écrira l‘histoire ». Avec l‘auteur, ce sont tous les acteurs concernés dans la diffusion et la circulation de l‘information qui sont troublés car, bien que le numérique n‘implique pas la fin du support en papier il a bel et bien modifié la « logique de la publication » traditionnelle.

Programme

Lundi 1 décembre 2014

Salle Jean-Pierre Vernant

Matinée

9h-9h15 Accueil, Pablo AVILES FLORES et Aurore DUMONT

  • 9h15-9h45 Aurore DUMONT (EHESS - Fonds Ricœur), « Présentation générale »
  • 9h45-10h30 Maïeul ROUQUETTE (Université de Lausanne / Université Aix-Marseille), « Une introduction au vocabulaire de l'informatique »

Discussion

10h45-11h Pause

  • 11h-11h45 Milad DOUEIHI (Sorbonne) « Le Mannequin de l'histoire et la culture numérique »

Discussion

  • 12h-12h45 Florence CLAVAUD (Ecole des Chartes) : "entre l'historien et l'archiviste : de nouveaux modèles numériques pour la description des archives »

Discussion

Après-midi

  • 14h30-15h15 Nicole DUFOURNAUD (EHESS), "Analyse de données textuelles en histoire avec des outils et des méthodes informatiques. Etude numérique de sources des XVIe et XVIIe siècles"

Discussion

  • 15h30-16h15 Sophie GEBEIL (Université Aix-Marseille) "Le web français, une source pour l'historien. La fabrique numérique des mémoires de l'immigration maghrébine dans les années 2000 »

Discussion

16h30-16h45 Pause

  • 16h45-17h30 Serge NOIRET (European University Institute), « L’histoire publique numérique: histoire et mémoire à la portée de tous ? »

Discussion

Mardi 2 décembre

Matin

9h-9h15 Accueil

  • 9h15-9h30 Claire-Sibille de GRIMOÜARD (Service interministériel des Archives de France) : "Archivage numérique et pérennisation : enjeux et risques »

Discussion

  • 9h45-10h30 Hélène SEILER-JUILLERET (EHESS): « La place des ouvrages d'histoire dans le marché de l'édition numérique. Une étude de cas : les éditions du Seuil »

Discussion

10h45-11h Pause

  • 11h-11h45 Claire CLIVAZ (Université de Lausanne): «Quand histoire et littérature se retrouvent assignées à la culture digitale»

Discussion

Après-midi

  • 14h-14h45 Martine ROBERT (Université d’Aix-Marseille)  : « Le médium du jeu vidéo comme ressource pour la connaissance historique »

Discussion

  • 15h-15h45 Emilien RUIZ (Sc. Po) et Franziska HEIMBURGER (EHESS) : « Révolution numérique ou retour aux fondamentaux ? Les transformations du métier d'historien.ne »

Discussion

16h-16h15 Pause

16h15-17h Rolando MINUTI (Université de Florence) : « Les historiens et le web : une mutation permanente »

Discussion générale

Liste des intervenants

  • Pablo AVILES FLORES (EHESS – BnF) et Aurore DUMONT (EHESS - Fonds Ricœur)
  • Aurore DUMONT (EHESS - Fonds Ricœur), « Présentation générale »
  • Maïeul ROUQUETTE (Université de Lausanne / Université Aix-Marseille), « Une introduction au vocabulaire de l'informatique »
  • Milad DOUEIHI, (Sorbonne) « Le Mannequin de l'histoire et la culture numérique »
  • Florence CLAVAUD (Ecole des Chartes) : "entre l'historien et l'archiviste : de nouveaux modèles numériques pour la description des archives »
  • Nicole DUFOURNAUD (EHESS), "Analyse de données textuelles en histoire avec des outils et des méthodes informatiques. Etude numérique de sources des XVIe et XVIIe siècles".
  • Sophie GEBEIL (Université Aix-Marseille) "Le web français, une source pour l'historien. La fabrique numérique des mémoires de l'immigration maghrébine dans les années 2000 »
  • Serge NOIRET (European University Institute), « L’histoire publique numérique: histoire et mémoire à la portée de tous ? »
  • Claire-Sibille de GRIMOÜARD  (Service interministériel des Archives de France) : "Archivage numérique et pérennisation : enjeux et risques »
  • Hélène SEILER-JUILLERET (EHESS): « La place des ouvrages d'histoire dans le marché de l'édition numérique. Une étude de cas : les éditions du Seuil »
  • Claire CLIVAZ (Université de Lausanne): «Quand histoire et littérature se retrouvent assignées à la culture digitale »
  • Martine ROBERT (Université d’Aix-Marseille)  : « Le médium du jeu vidéo comme ressource pour la connaissance historique »
  • Emilien RUIZ (Sc. Po) et Franziska HEIMBURGER (EHESS) : « Révolution numérique ou retour aux fondamentaux ? Les transformations du métier d'historien.ne »
  • Rolando MINUTI (Université de Florence) : "Les historiens et le web : une mutation permanente »

Lieux

  • EHESS, bât. Le France 190-198 av de France
    Paris, France (75013)

Dates

  • lundi 01 décembre 2014
  • mardi 02 décembre 2014

Mots-clés

  • numérique, internet, outil, culture, web

Contacts

  • Pablo Avilés Flores
    courriel : p [dot] aviles [dot] flores [at] gmail [dot] com
  • Aurore Dumont
    courriel : annberanger2 [at] yahoo [dot] fr

Source de l'information

  • Pablo Avilés Flores
    courriel : p [dot] aviles [dot] flores [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Le numérique entre outil et culture : quels défis pour l’historiographie ? », Journée d'étude, Calenda, Publié le mercredi 12 novembre 2014, http://calenda.org/306820