AccueilSystèmes agraires en crise, insécurité alimentaire et résistances paysannes

Systèmes agraires en crise, insécurité alimentaire et résistances paysannes

Farming systems’ crises, food insecurity and peasant resistance

Quelles voies pour un authentique développement durable ?

Which ways for an authentic sustainable development?

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Publié le mercredi 11 février 2015 par João Fernandes

Résumé

La question alimentaire ne cesse de nourrir angoisses et controverses. À juste titre, car c’est le sort d’une grande partie de l’humanité qui est jeu : le nombre d’êtres humains souffrant de la faim a dépassé le milliard en 2009, ce qui est intolérable, même s’il redescend lentement depuis. De nos jours, il ne s’agit plus de spéculer sur l’accroissement démographique, dès lors qu’il est pratiquement admis que la Terre atteindra au cours de ce siècle un maximum de 10 milliards d’habitants. La question fondamentale est de savoir comment assurer une alimentation décente à l’ensemble de cette population, sur la base de ressources certes globalement limitées, mais surtout très inégalement réparties. La crise actuelle des systèmes agraires à l’échelle du monde est la rançon de plusieurs siècles d’irresponsabilité collective.

Annonce

Argumentaire

"Tunisian-Mediterranean Association for Historical, Social and Economic Studies" & "Tunisian World Center for Studies, Research, and Development" organiseront le 29, 30, et 31 octobre 2015 le huitième colloque international sur le thème : Systèmes agraires en crise, insécurité alimentaire et résistances paysannes. Quelles voies pour un authentique développement durable ?

La question alimentaire ne cesse de nourrir angoisses et controverses. A juste titre, car c’est le sort d’une grande partie de l’humanité qui est jeu : le nombre d’êtres humains souffrant de la faim a dépassé le milliard en 2009, ce qui est intolérable, même s’il redescend lentement depuis. De nos jours, il ne s’agit plus de spéculer sur l’accroissement démographique, dès lors qu’il est pratiquement admis que la Terre atteindra au cours de ce siècle un maximum de 10 milliards d’habitants. La question fondamentale est de savoir comment assurer une alimentation décente à l’ensemble de cette population, sur la base de ressources certes globalement limitées, mais surtout très inégalement réparties. La crise actuelle des systèmes agraires à l’échelle du monde est la rançon de plusieurs siècles d’irresponsabilité collective. Au latifundisme colonial a succédé un système insolite dont la logique est celle du capitalisme financier, avec pour stratégie le « hors sol planétaire ». Quelle place reste-t-il pour d’authentiques agricultures paysannes dans un tel contexte ? La reconnaissance tardive des vertus de celles-ci ne répondrait-elle pas au souci d’assurer la reproduction au moindre coût d’une force de travail « flexible » pour des tâches ultra-parcellisées ? Mais les résistances multiformes des paysanneries organisées ne jouent-elles pas de leur côté un rôle croissant ?

Axes thématiques

C’est dans le but d’engager un débat approfondi sur la base de ces questions que "Tunisian-Mediterranean Association for Historical, Social and Economic Studies" (TMA/HSES) & "Tunisian World Center for Studies, Research, and Development" (TWC/SRD) organisent un colloque international ouvert aux chercheurs de toutes disciplines en sciences sociales, lequel s’articulera autour de six axes thématiques.

1. Structures agraires et rapports de production

Toute forme d’activité agricole s’insère dans un contexte économique et social spécifique, assignant aux producteurs des règles précises en matière d’accès/utilisation des  moyens de production. L’agriculture dite « paysanne » implique une organisation basée sur le travail « familial » et visant à couvrir l’ensemble des besoins (alimentaires et autres) des membres de chaque cellule domestique ainsi que la reproduction de celle-ci. La mobilisation des moyens de production et de l’énergie humaine renvoie aux rapports de production, eux-mêmes insérés dans le cadre des structures agraires locales, et impliquant une organisation  précise des tâches à caractère égalitaire ou au contraire hiérarchisé. Certains producteurs investis de fonctions privilégiées sont en mesure de capter un certain volume de surtravail au détriment des autres[1], sous des formes concrètes très variables. Dans les sociétés « lignagères » d’Afrique subsaharienne, les « aînés », responsables de l’organisation de la production (dont la distribution de terres) et des échanges matrimoniaux, imposent de lourdes prestations de travail gratuites aux « cadets » et surtout aux femmes. Mais dans d’autres sociétés, c’est l’appropriation inégale de la terre qui constitue le principal facteur de différenciation. Le latifundisme (bien connu en Amérique latine notamment) implique une opposition brutale entre une minorité de très grands propriétaires et une multitude de paysans pauvres ou sans terre. Les rapports de métayage entretiennent la surexploitation et la dépendance de larges fractions des producteurs déshérités : tel est le cas du khammassa (métayage au quint) au Maghreb depuis des temps très anciens[2], mais actuellement en voie de disparition. Par contre, certains contrats « associant » de gros exploitants bien équipés en matériel mécanique et de petits propriétaires en perte d’autonomie traduisent en fait un processus inexorable de dépossession des seconds.

Comment définir les conditions de l’autonomie relative de toute unité de production familiale ? La petite production familiale se caractérise en fait par sa capacité à jouer sur les diverses formes de dépendance et s’aménager des espaces autonomes. D’où l’intérêt du concept (peu connu) de « forme de production artisanale » (FPA), du fait de sa précision mais aussi de sa souplesse. La FPA a pour spécificité « la double unité, technique et sociale, du travailleur et des moyens de production »[3]. Cette double unité désigne un ensemble de pratiques et de conditions sociales qui tendent à assurer au petit paysan un contrôle direct des principaux facteurs de production et de la force de travail : processus constamment renouvelé en vue du maintien d’une autonomie menacée.

2. Les paysans dans l’Histoire : entre oppression, résistances et révolutions

Bien qu’ayant constitué jusqu’à une époque toute récente la très grande majorité de l’humanité, les paysans restent les grands « inconnus » de l’Histoire officielle, du fait des immenses lacunes de la connaissance historique comme de la masse de stéréotypes et de parti-pris à leur sujet. Rares sont encore les observateurs qui les considèrent réellement comme sujets historiques. Les modes d’insertion des groupes de producteurs agricoles dans toute formation sociale et politique impliquent des contraintes de nature et d’intensité très variables. Dans les sociétés dites « hydrauliques » (Mésopotamie, Egypte ancienne, Chine, etc.), rassemblant des populations nombreuses sous l’autorité d’un pouvoir étatique très centralisé, les paysans sont soumis à de lourds tributs en travail et en nature au bénéfice (au moins officiel) de la collectivité. Ce système coercitif n’équivaut cependant pas à une oppression systématique comme dans les systèmes esclavagistes ou féodaux. L’esclavage a occupé une place importante mais inégale dans de nombreuses sociétés anciennes : en fait, il est souvent difficile d’identifier avec certitude les sociétés « esclavagistes » au sens strict, c’est-à-dire celles où l’ensemble de la production matérielle repose essentiellement sur le travail servile. Tel fut le cas de diverses sociétés du Bassin méditerranéen, et notamment de l’Empire romain, dont l’effondrement au début de l’ère chrétienne entraîna un recul très sensible de l’esclavage, surtout au niveau de l’activité agricole. Par contre, on assiste bientôt à un essor sans précédent de la traite esclavagiste, d’abord saharienne, puis atlantique. La première, directement liée au développement du commerce caravanier (notamment de l’or), aboutit à des transferts massifs de captifs des pays du Sahel vers le Maghreb (et de là vers l’Orient) entre le VIIe et le XIXe siècle[4]. Mais il est très difficile d’évaluer la proportion de cette main d’œuvre servile affectée à la production agricole dans les principales zones de destination (dont les oasis). La traite atlantique (déportation jamais égalée dans l’histoire humaine) répond quant à elle à l’avidité des grands planteurs du Nouveau Monde. Les conditions d’existence objectives des esclaves varient selon les lieux et les époques, tout comme les formes de résistance qu’ils développent : au Brésil, celles-ci vont de l’insurrection ou établissement de communautés indépendantes (quilombos) à des formes efficaces de contestation du pouvoir des maîtres sur les plantations, mais également à la formation de secteurs de production autonomes[5].

Concernant le système féodal, on sait qu’il a occupé une place dominante au niveau de l’ensemble de l’Europe (et d’une partie de l’Extrême-Orient) sur une très longue période. Si la condition qu’il impose aux producteurs agricoles à travers le servage est bien connue dans son principe, ses formes concrètes varient considérablement, et n’évoluent jamais selon un schéma linéaire. Ce système soumet le serf à de multiples formes de prélèvement (en travail et en nature), sans chercher réellement à élever la productivité. L’asservissement des producteurs est beaucoup plus tardif en Europe orientale et au Japon qu’en Europe occidentale, ce qui se répercute sur les formes de transition du féodalisme au capitalisme[6].

A partir de la révolution industrielle, le système capitaliste étend constamment son contrôle sur l’ensemble de l’activité économique à l’échelle mondiale. D’où une expansion coloniale sans précédent, qui soumet la majorité des peuples des autres continents à la domination (directe ou indirecte) des grandes puissances industrielles occidentales. Cette domination s’exerce surtout sur les populations rurales (très majoritaires), sous les formes les plus diverses, de la dépossession foncière au travail forcé. Celles-ci résistent par tous les moyens, et contribuent souvent de façon décisive aux luttes de libération nationale. D’autre part, les révolutions qui ont lieu dans certains grands pays (Mexique, Russie, Chine…) s’appuient en grande partie sur les paysans.

3. Politiques agraires, organisations paysannes et initiatives collectives autonomes

Les structures agraires et les rapports de production à l’échelle d’un pays donné peuvent connaître des transformations profondes sous l’effet de divers facteurs, parmi lesquels on distingue schématiquement l’intervention de l’Etat et l’action consciente et organisée des producteurs. Toute intervention étatique s’inscrit dans le cadre d’une politique agraire visant des objectifs précis et dotée de moyens adéquats en vue de leur réalisation. Ses orientations varient en fonction du régime politique, du rapport des forces politiques et du poids relatif de l’agriculture dans l’économie nationale. Les politiques agraires peuvent revêtir un caractère incitatif ou contraignant. Dans le premier cas, elles mettent en œuvre un ensemble de mesures destinées à renforcer la viabilité d’un certain modèle de production (par exemple l’exploitation familiale de taille moyenne) : prix agricoles, crédit, subventions, aides pour l’accès au foncier… Cependant, lorsque le principal obstacle au développement agricole réside dans une répartition excessivement inégale de la propriété, il s’avère nécessaire de procéder à des réformes agraires. Contrairement à une idée largement répandue, celles-ci ne s’inscrivent pas obligatoirement dans un processus révolutionnaire : on peut même dire qu’elles sont le plus souvent conçues par les classes dirigeantes, en fonction des intérêts du capital industriel[7]. Le rôle effectif des paysans pauvres est extrêmement variable – même si une forte mobilisation paysanne est la première condition d’une réussite des opérations de redistribution. Mais le plus important (et le plus difficile) est de parvenir à une modification profonde des rapports de production et à la mise en place d’unités de production viables. D’une manière générale, les politiques agraires dans les pays du Sud donnent la priorité aux cultures d’exportation ou à l’approvisionnement alimentaire des grandes villes à bas prix, et très rarement au renforcement des capacités autonomes de petits paysans majoritaires.

Dans les pays du Nord, les pouvoirs publics doivent compter avec des organisations professionnelles agricoles relativement anciennes, constituant des partenaires incontournables – bien que représentant surtout les gros exploitants. Il en va autrement dans la majorité des pays du Sud où, jusqu’à une époque récente, les producteurs étaient très rarement représentés, en dehors des structures d’encadrement officielles. Cependant, on assiste dans certains pays depuis deux à trois décennies à la multiplication de groupements de producteurs ou d’associations villageoises autonomes à fonctions multiples, qui tendent à se fédérer à tous les niveaux. Ce mouvement, d’intensité certes inégale, fait l’objet de débats passionnés, certains observateurs le saluant comme une « révolution silencieuse », tandis que d’autres y voient une stratégie de captation d’aides extérieures. En fait, il importe de s’interroger sur les implications de ce phénomène dans chaque cas précis, compte tenu de la diversité des expériences[8]. D’autre part, on assiste à des évolutions très divergentes : certains mouvements se renforcent constamment, s’imposant comme acteurs de développement, tandis que d’autres périclitent ou tombent dans la dépendance passive à l’égard des structures d’appui.

4. Campagnes et producteurs ruraux face au monde urbain et au marché : complémentarité ou subordination ?

Si l’ancienneté du phénomène urbain est extrêmement variable selon les aires géographiques et les sociétés, l’urbanisation massive du monde est un trait majeur de notre époque, bien que sous des formes contradictoires. Dans les pays industrialisés, le clivage classique rural/urbain tend à s’estomper. Dans les pays du Sud, l’exode rural entretient un afflux incessant (et préoccupant) vers des mégalopoles déjà saturées. Le rythme des mouvements migratoires est rarement en harmonie avec celui du développement économique.

Dans certaines parties du Bassin méditerranéen, l’intensité des liens villes/campagnes reflète le rôle économique et politique des « cités » depuis l’Antiquité. Au Maghreb, à caractère rural plus marqué, Ibn Khaldûn a élaboré au XIVe siècle une théorie de l’articulation villes-campagnes, insistant sur leur unité dialectique[9]. Mais au cours de l’histoire, le rapport de force tend à évoluer en faveur des premières. A l’époque moderne, ces rapports présentent globalement un caractère asymétrique, en dépit de contrastes régionaux souvent frappants : ainsi en Tunisie, l’emprise foncière citadine peut contribuer au dynamisme agricole (Cap Bon) ou à l’inverse prendre des formes parasitaires (Nord-ouest)[10]. Mais la dépendance générale des fellahs tunisiens vis-à-vis des marchés urbains (où ils interviennent autant comme acheteurs que comme vendeurs) se renforce depuis plusieurs décennies[11]. Dans nombre de pays d’Afrique subsaharienne, la croissance urbaine fulgurante suscite une hausse exponentielle de la demande de produits alimentaires de base : ce qui contribue souvent à dynamiser les régions productrices – tout au moins les mieux reliées aux grandes agglomérations. Ainsi, en Côte d’Ivoire, une « étroite osmose » unit les villes et les campagnes les plus densément peuplées, « le dynamisme des unes […] étant étroitement chevillé à celui des autres »[12]. D’où des effets positifs sur tous les plans : amélioration de l’approvisionnement alimentaire des villes et hausse sensible des revenus des producteurs ruraux. Cependant, cette dynamique est souvent analysée en termes réducteurs et biaisés, en privilégiant la satisfaction des consommateurs urbains, abstraction faite des inégalités entre producteurs ruraux. Or un même résultat (en termes de volumes de vivres commercialisés) peut concerner une proportion très variable des producteurs (de moins de 20 % à plus de 60 % par exemple), ce qui a des implications sociales et économiques très différentes.

5. Globalisation, oligopoles et insécurité alimentaire

Si l’histoire de l’humanité a été jalonnée de famines, celles-ci ne sont plus considérées de nos jours comme une fatalité, mais plutôt comme une anomalie ou un scandale, compte tenu des moyens techniques et scientifiques actuellement disponibles, lesquels devraient théoriquement garantir une alimentation correcte à tous les habitants de la planète. Cependant, des controverses persistent quant à la possibilité d’atteindre réellement un tel objectif dans un contexte marqué à la fois par la poursuite de l’accroissement démographique mondial et la tendance à la réduction globale des ressources exploitables (terres cultivables, eaux, etc.) – à quoi s’ajoutent les changements climatiques dont les effets négatifs menaceraient surtout les parties les plus pauvres et les plus peuplées de la Terre. Mais à côté de ces questions d’une redoutable complexité (et qui mobilisent surtout les spécialistes des sciences « dures »), il y a les questions relatives à la circulation (essentiellement commerciale) et leurs répercussions sur les conditions de la production elle-même. Dès l’Antiquité, certaines régions du Bassin méditerranéen (entre autres) exportaient des excédents céréaliers par voie maritime, pendant que des régions voisines souffraient de graves pénuries. Au cours des siècles, le commerce des produits alimentaires a toujours joué un rôle stratégique – en dépit de la réduction constante de leur poids relatif dans la valeur globale des échanges (dominée successivement par les produits manufacturés, puis les produits financiers). Dans le contexte actuel de globalisation, le commerce agro-alimentaire tend à se concentrer aux mains de grands oligopoles qui, par le biais de l’OMC (organisation Mondiale du Commerce), s’efforcent d’imposer leur loi à l’ensemble du monde, notamment par la suppression progressive des barrières douanières et le « brevetage du vivant », etc. Mais le plus lourd de conséquences à moyen et long terme est sans doute l’intervention directe ou indirecte des « empires » agro-alimentaires au niveau des procès de production eux-mêmes, soumis à des normes de plus en plus rigides et arbitraires. En dehors des formes contraignantes d’agriculture sous contrat, les petits et moyens producteurs se voient réduits à la condition d’exécutants sur des « chaînes de montage » le plus souvent invisibles mais fonctionnant selon une logique similaire à celle des grandes industries (notamment de montage automobile). Et ces « chaînes » s’ordonnent en un vaste système reliant le champ de chaque producteur au marché global[13].

Ceci dit, il serait faux d’affirmer que quelques firmes multinationales exerceraient un contrôle exclusif sur l’ensemble du marché mondial de l’alimentation : celui-ci est soumis à des rapports de forces complexes et instables – actuellement à l’avantage de la superpuissance chinoise[14]. Quel que soit le niveau des prix (et leurs fluctuations), il ne peut jamais être favorable à l’ensemble de la population mondiale, et encore moins aux fractions les plus pauvres, dans la mesure où il ne peut au mieux qu’équilibrer l’offre et la demande solvables. Il serait donc irréaliste de compter sur le commerce mondial pour résoudre le problème de l’insécurité alimentaire ; par contre, il peut contribuer à l’aggravation de celle-ci. En 2004, un rapport de la FAO évalue le nombre de personnes souffrant de la faim à 852 millions, soit une augmentation de 37 millions sur 10 ans. Et la hausse brutale des prix mondiaux des principaux aliments de base en 2008[15] affecte durement les classes les plus pauvres de nombreux pays en développement (importateurs nets), conduisant à des « émeutes de la faim »[16] – tandis que la barre du milliard de personnes sous-alimentées est franchie en 2009. Cet épisode tragique ne fait qu’illustrer la dépendance croissante de la majorité des pays du Sud, non seulement du fait d’un déficit « endogène » mais de la concurrence déloyale que subissent les producteurs locaux face à l’afflux de produits importés. On ignore trop souvent l’un des multiples drames de l’Afrique sahélienne : le recul constant depuis plusieurs décennies des cultures de mils et sorghos, céréales très riches sur le plan nutritif, au profit du riz (surtout importé), d’une valeur alimentaire bien plus faible.

6. Gestion des ressources naturelles, facteurs de crise environnementale, montée des inégalités et de la précarité

Toute agriculture « durable » doit s’appuyer à la fois sur une gestion efficace et viable des ressources naturelles et sur une gestion optimale des ressources humaines mobilisant capacités physiques, savoirs et valeurs partagées (solidarité, etc.). S’agit-il là réellement d’exigences nouvelles ? En fait, ces mêmes principes ont régi la quasi totalité des agricultures paysannes pendant des siècles. De tout temps, les paysans se sont efforcés d’adapter leurs pratiques à la conservation des sols, du couvert végétal, des ressources en eau, etc. De même, ils ont veillé à transmettre de génération en génération le capital de connaissances accumulé et à entretenir de solides formes d’entraide et de coopération à tous les niveaux. Certes, des facteurs de nature très diverse les ont fréquemment contraints à modifier nombre de ces pratiques, à introduire des techniques jugées plus productives et « rentables » (du moins à court terme), et à se soumettre progressivement à une autre logique moins soucieuse de la pérennité des écosystèmes et des ressources. L’expérience agricole des pays les plus « avancés » (bien que jamais exempte d’erreurs) a été souvent reproduite de manière artificielle dans les autres, sans égard aux conditions écologiques, sociales et culturelles locales. Ainsi, la mécanisation généralisée dans les régions de grandes cultures au Maghreb – sans intensification – a largement contribué à l’érosion des sols, sans hausse notable des rendements ; mais elle a également conduit à séparer les petits producteurs de leurs moyens de production, les plaçant sous la dépendance des entreprises de travaux mécanisés. En Inde, la « révolution verte » a conduit dans certaines régions du Sud à une crise globale de l’eau. Après une longue période d’exploitation incontrôlée des nappes souterraines, nombre de fermiers aisés se reconvertissent dans le commerce de l’eau, en direction surtout des industries textiles urbaines. Celles-ci rejettent les eaux chargées de déchets toxiques dans les rivières, au détriment des sols, des nappes phréatiques et de la santé de la population rurale – dont la majorité n’a plus d’autre choix que de partir en ville et d’offrir ses bras aux industriels responsables de sa ruine[17] ! Enfin, certaines formes d’agriculture ultra-spéculative apparues tout récemment s’inscrivent clairement dans une gestion « minière » des ressources tant naturelles qu’humaines. Tel est le cas de la production de fraise pour l’exportation dans certaines zones du sud de l’Espagne, où est expérimenté depuis 2004 un dispositif original de recrutement/encadrement de main d’œuvre féminine saisonnière en provenance du Maroc (avec financement européen) – mais s’appuyant sur des contrats précaires bien plus favorables aux employeurs qu’aux ouvrières. En fait, la logique du système consisterait à affecter une « main d’œuvre jetable » à un territoire hors sol[18]. On dispose actuellement d’estimations relativement précises (et alarmantes) à l’échelle mondiale sur les pertes irréversibles causées par les multiples formes de dégradation du milieu naturel (érosion, salinisation des sols, tarissement des nappes souterraines, déforestation, désertification, etc.)[19]. Mais dispose-t-on réellement de données aussi précises quant aux innombrables familles rurales arrachées à leurs terres du fait de conflits armés, de la construction de barrages géants ou autres ?

[1] Ce terme de « surtravail » désigne « la quantité d’énergie disponible au-delà des quantités appliquées à la production des subsistances nécessaires à la reproduction simple de la communauté » (C. Meillassoux, Femmes, greniers et capitaux, Maspéro, 1975, p. 91).

[2] J. Berque soulignait cette « étonnante immutabilité » d’un contrat dont les clauses assignent au producteur un statut original, en s’appuyant sur les témoignages détaillés de divers auteurs musulmans à des époques distinctes, le plus ancien étant celui du tunisois Ibn ‘Arafa au XVe siècle (Opera Minora, Ed. Bouchène, 2001, t. I, p. 237).

[3] P. Castex, “Voie chilienne” au socialisme et luttes paysannes, Maspéro, 1977, p. 63.

[4] Leur nombre total oscillerait selon les sources entre 4,7 et 7,7 millions – avec une très forte concentration des flux sur les XVe et XVIe siècles. (J. Giri, Histoire économique du Sahel, Karthala, 1994, p. 101)

[5] J. Hébrard (dir.), Brésil, quatre siècles d’esclavage, Karthala, 2012.

[6] cf. M. Dobb et P.M. Sweezy (dir.), Du féodalisme au capitalisme : problèmes de la transition, Maspéro, 1977.

[7] « En tant qu’intervention de l’Etat, la réforme agraire n’a de chance d’être pleinement réalisée que si elle est conforme aux intérêts des classes dirigeantes. D’une façon générale, les réformes agraires sont l’expression directe d’une alliance qui s’établit entre ces classes sociales et la paysannerie. » [Ce qui n’exclut pas une opposition active des grands propriétaires fonciers.]  (M. Dufumier, Les politiques agraires, PUF, 1986, p. 62)

[8] Parmi les organisations les plus anciennes et les plus importantes en Afrique de l’Ouest, certaines sont nées dans un contexte de résistance aux interventions étatiques (cas de l’Amicale du Waalo dans le Delta du Sénégal). D’autres, comme l’Union des Groupements Naam au Burkina, s’inscrivent dans un processus d’adaptation continuelle (« osmose culturelle ») des formes d’association coutumières (B.L Ouédraogo, Entraide villageoise et développement. Groupements villageois au Burkina-Faso, L’Harmattan, 1990).

[9] « La société rurale et la société urbaine, toutes deux naturellement nécessaires, forment ensemble un système unique de civilisation où elles occupent des positions à la fois opposées et complémentaires. Bien plus, société rurale et société urbaine fonctionnent, selon Ibn Khaldûn, comme un système où l’une ne peut survivre sans l’autre. »  (A. Cheddadi, Ibn Khaldûn. L’homme et le théoricien de la civilisation, Gallimard, 2006, p. 284)

[10] H. Sethom, Pouvoir urbain et paysannerie en Tunisie, Cérès, Tunis, 1992, pp. 40-44.

[11] Déjà en 1980 une vaste enquête de l’Institut tunisien de la statistique (INS) avait révélé que plus des trois quarts des produits alimentaires consommés par les ruraux étaient achetés sur le marché (ibid., p. 93).

[12] J.L. Chaléard, Temps des villes, temps des vivres. L’essor du vivrier marchand en Côte d’Ivoire, Karthala, 1996, p. 58.

[13] J.D. van der Ploeg, The New Peasantries: Struggles for Autonomy and Sustainability in an Era of Empire and Globalization, Earthscan, London, 2009, p. 255-6.

[14] comme il ressort du Rapport Cyclope 2014 (sur les prix mondiaux des matières premières pour l’année 2013).

[15] En six mois (d’octobre 2007 à mars 2008), on enregistre une hausse de 80 %  pour le riz, 240 % pour le blé et 230 % pour le maïs (F. Ramade, Un monde sans famine ? Vers une agriculture durable, Dunod, 2014, p. 63)

[16] dont certaines seraient au moins en partie à l’origine des soulèvements populaires du « printemps arabe ».

[17] Fred Pearce, Quand meurent les grands fleuves : Enquête sur la crise mondiale de l’eau, Calmann-Lévy, 2006, pp. 57-68.

[18] « Dans le junkspace [espace jetable] de l’agriculture globalisée, peut-il y avoir d’autre condition que celle de junkworker [travailleur jetable] ? »  (Djemila Zeneïdi, Femmes/fraises. Import/export, PUF, 2013, p. 156)

[19] cf. F. Ramade, op. cit., 2014, pp. 88-108.

Dates importantes

  •  31 mai 2015: Date limite pour les soumissions à l’adresse suivante :  tunisian.mediterranean.associ@gmail.com

  •  10 juin 2015 : La sélection des communications par le comité scientifique sera rendue publique + information sur les frais d'inscription au colloque.
  •  30 septembre 2015 : Date limite pour l’envoi du Texte Final
  •  29, 30, et 31 octobre 2015 : Colloque

Modalités de soumission

Ÿ Les propositions de communication pourront être soumises en arabe, en anglaisen français,  ou en espagnol.

Ÿ Résumé détaillé: une page au minimum (Police : Times New Roman 12 ; Page: Marges 2,5 cm ; Interligne : simple), avec un C.V. scientifique mis à jour

Ÿ Pour les résumés en français ou en espagnol, une traduction détaillée en anglais est obligatoire (une page au minimum : Police : Times New Roman 12 ; Page: Marges 2,5 cm ; Interligne : simple).

Ÿ Pour les résumés en arabe, une traduction détaillée en anglais ou en français est obligatoire (une page au minimum).

Ÿ Le colloque se tiendra à Béja (Tunisie) : 29, 30, et 31 octobre 2015.

Ÿ Une publication est envisagée à l’issue du colloque après l’évaluation des textes.

Scientific committee

  • Ibrahim Muhammed SAADAOUI (Université de Tunisie / T.M.A. for H.S.E.S.),
  • Yves Guillermou (Université Toulouse III, France)
  • Abdelghani GARTET (Université Sidi Mohamed Ben Abdellah, Fes. MAROC),
  • Antonio Garrido Almonacid (Universidad de Jaén – Espagne),
  • Danièle VOLDMAN (CNRS-CHS-Paris1-Panthéon-Sorbonne. France)
  • Djanabou Bakary (Université de Maroua. Cameroun),
  • Edinam KOLA (Université de Lomé. Togo),
  • Elizabeth BISHOP (Texas State University-San Marcos. U.S.A.),
  • Eloy Martín Corrales (Universidad Pompeu Fabra de Barcelona – Espagne),
  • Habib BELAID (Université de Mannouba. Tunisie),
  • Hasan AMILI (Université Hassan II. Mohammedia. Maroc),
  • HETCHELI Kokou Folly Lolowou (Université de Lomé. Togo) 
  • Hichem NAIJA (Université de Sousse. Tunisie),
  • Jamil HAJRI (Université de Mannouba. Tunisie),
  • John CHIRCOP (University of Malta),
  • Khalifa Hammache (Université de Constantine. Algérie),
  • Koffi Brou Emile (Université de Bouaké, Côte d’Ivoire),
  • Koné ISSIAKA (Université de Bouaké, Côte d’Ivoire), 
  • Landitiana Soamarina MIAKATRA (Institut d’Etudes Politiques. Madagascar),
  • Laurence MICHALAK (University of California, Berkeley. USA)
  • Mabrouk BAHI (Université de Sfax. Tunisie),
  • Mabrouk CHIHI (Université de Jendouba. Tunisie),
  • Minoti Chakravarty-Kaul (University of Delhi, New Delhi. India),
  • Moawiyya chaker al ANI, (Université de Dhofar. Oman)
  • Mohamed Bidiwi (Université Assiout. Egypte),
  • Mohammed ARNAOUT (Université Al- al Bayit, Jordanie), 
  • Mohammed BEN ATTOU (Université Inb ZOhr, Agadir. Maroc),
  • Mohammed RATOUL, (Université Hassiba ben Bouali, Chlef. Algérie),
  • Ralph SCHOR (Université de Nice-Sophia Antipolis. France),
  • Sami Abdelmalik Al-Bayadhi  (Supreme Council of Antiquities. Egypte),
  • Salah HARIDY (Université Damanhour. Egypte),

Lieux

  • salle de réunion, I.S.E.T., - Route de Tunis
    Béja, Tunisie (9000)

Dates

  • jeudi 29 octobre 2015

Mots-clés

  • paysans, système et réforme agraire, développement rural, crise alimentaire, résistance paysanne

Contacts

  • Ibrahim Muhammed Saadaoui
    courriel : saadaoui_brahim [at] yahoo [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Ibrahim Muhammed Saadaoui
    courriel : saadaoui_brahim [at] yahoo [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Systèmes agraires en crise, insécurité alimentaire et résistances paysannes », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 11 février 2015, http://calenda.org/317105