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L’amour en sciences sociales, les sciences sociales en amour

Love in the social sciences, the social sciences in love

Revue Émulations

Émulations journals

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Publié le mercredi 01 avril 2015 par João Fernandes

Résumé

Peu à peu, l’amour est devenu un sujet digne d’intérêt des sciences sociales. Nous voudrions ici le voir s’épanouir. La fixation de l’anthropologie sur les questions de généalogie, de parenté et d’alliance a contribué à l’élaboration d’un important corpus de savoir sur les systèmes matrimoniaux à travers le monde. L’intérêt privilégié accordé par la sociologie à l’analyse des rapports de classe a permis d’identifier plus en détail les logiques sociales gouvernant le choix du conjoint dans nos sociétés occidentales. Dans ce contexte de connaissance, l’amour a longtemps été un sujet marginal, perçu par de nombreux chercheurs comme anecdotique ou encore comme trop subjectif et irrationnel pour pouvoir être étudié « sérieusement ». L’étude de l’amour n’en est qu’à ses prémices et ne couvre que certains aspects des réflexions que les réalités de l’amour suscitent. C’est pourquoi dans ce numéro, nous souhaitons faire la part belle à l’amour, en le plaçant au cœur des sciences sociales, en considérant l’amour non seulement comme objet de recherche mais aussi comme posture, méthode ou démarche.

Annonce

Présentation de la thématique

Un prochain numéro thématique (2016) de la revue Émulations, revue pluridisciplinaire de sciences sociales (www.revue-emulations.net), sera consacré à l’amour en sciences sociales.

Peu à peu, l’amour est devenu un sujet digne d’intérêt des sciences sociales. Nous voudrions ici le voir s’épanouir. La fixation de l’anthropologie sur les questions de généalogie, de parenté et d’alliance a contribué à l’élaboration d’un important corpus de savoir sur les systèmes matrimoniaux à travers le monde. L’intérêt privilégié accordé par la sociologie à l’analyse des rapports de classe a permis d’identifier plus en détail les logiques sociales gouvernant le choix du conjoint dans nos sociétés occidentales (Bozon et Héran, 2006). Dans ce contexte de connaissance, l’amour a longtemps été un sujet marginal, perçu par de nombreux chercheurs comme anecdotique ou encore comme trop subjectif et irrationnel pour pouvoir être étudié « sérieusement ». Depuis quelques années plusieurs travaux collectifs se sont développés sur les relations amoureuses, leurs formes d’expression, leurs expériences et imaginaires (Eraly et Moulin, 1995 ; Terrain 27, 1996 ; Pages, 2008 ; Ilouz, 2012), ainsi que sur les liens entre amours, mobilités, globalisation et modernité (Illouz, 2007 ;  Padilla et al, 2007 ; Hirsch et Wardlow, 2006 ; Charlsey, 2012 ; Migrations et sociétés vol 25 n° 150, 2013 ; Sociologie et Sociétés vol 46 n°1, 2014). De même, un certain nombre d’études se sont penchées sur l’ethnologie du bonheur (Berthon et al, 2009), et plus largement sur la question de la fabrication sociale des émotions (Lutz et White, 1986 ; Terrain 22, 1994 ; Héritier et Xanthakou, 2004 ; Charmillot et al, 2008 ; Fernandez, Lézé et Marche, 2013). Progressivement, une réelle approche sociale de l’amour voit le jour (Alberoni, 1979 ; Lindholm, 1998 et 2006 ; llouz, 2012) et diverses études se proposent d’en étudier les différentes conceptions et pratiques. Néanmoins, l’étude de l’amour n’en est qu’à ses prémices et ne couvre que certains aspects des réflexions que les réalités de l’amour suscitent.

C’est pourquoi dans ce numéro, nous souhaitons faire la part belle à l’amour, en le plaçant au cœur des sciences sociales, en considérant l’amour non seulement comme objet de recherche mais aussi comme posture, méthode ou démarche. À ces deux facettes, nous souhaiterions proposer trois points d’accroche : l’ethnographie et la force de l’empirie, les spécificités socio-culturelles et la question de la(es) singularité(s). La spécificité de ce numéro est donc de permettre à l’étude de l’amour d’être déployée dans toute son amplitude, tant dans la diversité des manières de le vivre (du point de vue émique et du point de vue du chercheur) que de le faire vivre à travers une réflexion méthodologique et théorique sur la pratique de la recherche. 

En posant l’amour comme objet de recherche nous souhaitons suivre les sillons d’études sur les différentes conceptions et pratiques de l’amour sur le globe : l’amour en Afrique analysé par  Jennifer Cole et Thomas Lynn (2009), l’amour au Brésil étudié par  Linda-Anne Rebhun (1999), l’amour aux Etats-Unis examiné par Ann Swidler (2001), l’amour en Occident exploré par Eva Illouz (2007, 2012) et l’amour en Papouasie-Nouvelle Guinée considéré par Alfred Gell (1996), en encourageant la production de contributions résolument ethnographiques et empiriques sur ces thèmes ainsi que l’exploration de l’amour comme émotion définie culturellement et socialement codifiée. Cette diversité du vivre l’amour révèle aussi celle de ce qu’amour veut dire. Face à ce sentiment, cet état ou ce ressenti que l’on voudrait croire comme étant universel, ce sont de fait les particularités et les spécificités de son vécu et de son sens qu’une restitution fine des pratiques et des conceptions locales apporte. En filigrane, il s’agit là de reprendre un questionnement classique en sciences sociales et surtout en anthropologie, celui du façonnement des spécificités socioculturelles de l’amour, qu’il soit sentiment, pratique sociale, état ou émotion. Comment différentes cultures élaborent-elles la notion d’amour ? Par le biais de quelles pratiques et de quels discours prend-elle corps ? Comment et par quels concepts et facettes son champ sémantique se manifeste ? Et quelle importance revêt-elle pour donner sens à des actes sociaux comme à l’agir du quotidien ?

Les sphères d’une ethnographie de l’amour sont vastes et les thèmes révélés sont nombreux. Nous souhaitons mettre ici la focale sur l’un d’entre eux pour susciter des contributions innovantes : l’amour au-delà de l’entre êtres humains. À l’heure où les sciences sociales interrogent la diversité des êtres et de leur existence, l’éventail des êtres touchés par l’amour a de quoi être révélé. Il s’agit en somme d’ouvrir le champ d’étude à la diversité des êtres ‘non-humains’ ou ‘para-humains’ et de questionner les relations amoureuses et le sentiment d’amour envers des animaux, des divinités ou même avec des objets, des techniques et des pratiques. À cette diversité des sujets à l’amour fait écho la diversité des actes et du fait même d’aimer, ainsi que des modalités et des effets de présence de l’amour. 

L’ethnographe peut observer l’amour comme le sociologue et l’anthropologue peuvent être « amoureux ». Qu’en est-il de « l’amour » du point de vue du chercheur, de son terrain, de sa recherche, de sa discipline ? Faut-il être « amoureux » pour être anthropologue ou sociologue ? Quelles formes peuvent recouvrir l’anthropologie ou la sociologie amoureuse et de quelles manières « l’amour » s’y déploie ? 

Questionner l’amour comme posture invite à réfléchir à la manière dont le chercheur peut être (ou ne pas être) pris, affecté ou passionné par son sujet de recherche, par certaines pratiques, des modalités d’être, des personnes ou encore par sa propre quête scientifique (amour intellectuel). Restituer la diversité des formes d’une posture amoureuse au sein de la recherche est le second aspect que ce numéro thématique souhaite développer en posant la question de la relation entre amour et sciences sociales, émotions et pratiques qui sont toutes deux définies culturellement et socialement codifiées. Qu’il soit viscéral ou absent, constant et permanent ou qu’il agisse par révélation, sursauts et dans l’instant, ou encore dans la continuité du terrain à la production scientifique ou dans le continuum de l’être qu’est le chercheur, comment les potentialités de l’amour agissent sur les sciences sociales sans nécessairement les structurer ? La passion scientifique peut-elle être comparée à une relation amoureuse ? Quelles sont les possibilités et nécessités d’exprimer cet amour (ou de garder pour soi son désamour) et quels en sont les effets sur la recherche ? 

Cette réflexion s’inscrit dans le débat qui s’est instauré en sciences sociales depuis quelques décennies sur l’implication du chercheur et le porte plus loin. Dans ce débat la question de la situation du chercheur, traitée dans une ethnographie dite « réflexive » (Ghasarian, 2002 ; Ethnographiques 11, 2006) a précédé celle de son implication affective. Cette dernière est souvent traitée en référence à la question de l’empathie (ex. Journal des Anthropologues 114/115, 2008). L’intérêt d’une focalisation sur l’amour est qu’elle pourrait être une modalité d’être et du vécu plus intense et plus intime que celle de l’empathie. En cela, la nécessité sous-jacente d’une réflexion sur les effets d’une implication de la personne même du chercheur dans tous les états de la recherche, dépassant de loin une simple nécessité méthodologique.

L’expérience amoureuse tout comme celle du chercheur sur son terrain sont singulières. Si les dires de ces expériences vécues permettent d’en dessiner quelques traits communs, ce n’est jamais tout à fait la même chose. C’est bien ce « jamais tout à fait » que nous souhaiterions ici mettre en avant et questionner à la manière dont Albert Piette (1996) fait des restes le point de départ à une « anthropo-logie ». La singularité que recèle l’expérience de l’amour ne stipule pas uniquement de la nature « ontologique » de l’être en question, mais concerne également la singularité de la relation. En somme, l’amour est singulier au moins en trois dimensions : la relation amoureuse est singulière car l’individu amoureux est singulier et considère l’être ou le sujet dont il est épris d’amour comme singulier, de même qu’en retour à son ressenti, l’amour vécu fait faire et agit sur ces individus, leurs relations et leurs vies selon leurs propres singularités.

Poser la question de la ou des singularité(s) de l’amour, ce n’est pas uniquement questionner un aspect trop négligé dans l’étude des sentiments, mais c’est aussi un moyen d’élargir et d’interroger le champ des sciences sociales, qui se définissent traditionnellement en opposition avec l’individuel et le singulier. Dans une démarche ensembliste à visées sociales et culturelles, l’individu, le singulier et la spécificité de chaque être sont mis de côté. Dans l’approche de l’amour proposée ici, à la fois comme objet et comme posture, nous souhaiterions voir la singularité réintégrée au cœur de l’analyse, accompagnée d’une réflexion à la fois méthodologique et épistémologique, en en repoussant les limites et en redéfinissant celle de l’inatteignable. 

Conditions de soumission

- Les contributions pour ce numéro devront être basées sur une restitution fine et détaillée des données tout en menant une réflexion méthodologique et théorique sur les questions ici posées.
- Sont privilégiés conformément aux pratiques de la revue Émulations, les jeunes chercheurs, doctorants en fin de thèse ou post-doctorants, relevant de la francophonie.
- Envoi d’un résumé de proposition d’article de 1.000 mots comprenant le titre, le résumé de l’argument, la nature du corpus et des indications méthodologiques ainsi qu’une notice biographique comprenant la discipline, le statut professionnel de l’auteur.
- À envoyer pour le 1er juin à : amouremulations(at)gmail.com et redac(at)revue-emulations.net   

Coordination du numéro 

  • Isabelle Jabiot (Laboratoire d’anthropologie et de sociologie comparative –Université Paris Ouest la Défense – France) 
  • Maïté Maskens  (Laboratoire d’anthropologie des mondes contemporains – Université Libre de Bruxelles  – Belgique) 
  • Carine Plancke (Laboratoire d’anthropologie sociale – Collège de France – France)   

Calendrier

  • 1er  juin 2015 : envoi par les auteurs potentiels d’un résumé de proposition d’article de 1.000 mots.

  • 1er juillet 2015 : retour vers les auteurs et évaluation par le comité sceintifique. 
  • 1er novembre 2015 : envoi des manuscrits (entre 25.000 et 30.000 signes).
  • 15 février 2015 : retour des évaluateurs vers les auteurs.
  • 1er  avril 2016 : dépôt final du manuscrit.
  • 1er juin 2016 : publication du numéro.

Bibliographie 

  • Francesco Alberoni, Le choc amoureux, Paris, Ramsay, [1979] 1981.
  • Salomé Berthon et al (éds.), Ethnologie des gens heureux, Paris, Éditions de la maison des sciences de l’Homme, 2009.
  • Michel Bozon et François Héran, La formation du couple. Textes essentiels pour la sociologie de la famille, La Découverte, coll. « Grands Repères », 2006.
  • Maryvonne Charmillot et al (éds.) Émotions et sentiments : une construction sociale. Approches théoriques et rapports aux terrains, Paris, l’Harmattan, 2008.
  • Charlsey, Katharine (ed.), Transnational Marriage : New Perspectives from Europe and Beyond, Routledge, New York, 2012.
  • Jennifer Cole et Thomas Lynn (éds.), Love in Africa, Chicago et Londres, The University of Chicago Press, 2009.
  • Alain Eraly et Madeleine Moulin (éds.), Sociologie de l’amour. Variations sur le sentiment amoureux, Institut de Sociologie, Bruxelles, Éditions de l'Université Libre de Bruxelles, 1995.
  • Gérard Ermisse (éd), « Les émotions », Terrain 22, 1994.
  • Gérard Ermisse (éd.) « L’amour », Terrain 27, 1996.
  • Fabrice Fernandez, S. Lézé et H. Marche, (éds), Les émotions. Une approche de la vie sociale, Paris, éditions des archives contemporaines, 2013.
  • Ghislaine Gallenga (dir.), « L’empathie en anthropologie », Journal des Anthropologues 114/115, 2008.
  • Alfred Gell, « Amour, connaissance et dissimulation », Terrain 27 : 5-14, 1996.
  • Jean-Louis Genard, « Réciprocité, sexe, passion: les trois modalités de l'amour » dans M. Moulin et A. Eraly (éds.), Sociologie de l'amour. Variations sur le sentiment amoureux, Bruxelles, Éditions de l'Université Libre de Bruxelles, 1995, pp. 55-77.
  • Christian Ghasarian (éd.). De l’ethnographie à l’anthropologie réflexive, Nouveaux terrains, nouvelles pratiques, nouveaux enjeux. Malesherbes, Armand Colin, 2002.
  • Françoise Héritier et Margarita Xanthakou (éds), Corps et Affects, Paris, Odile Jacob, 2004.
  • Jennifer Hirsch et Holly Wardlow, Modern Loves: The Anthropology of Romantic Courtship & Companionate Marriage, University of Michigan Press, 2006.
  • Eva Ilouz, Pourquoi l’amour fait mal, Le Seuil, Paris, 2012.
  • Eva Illouz, Cold Intimacies: The Making of Emotional Capitalism. Polity Press. London, 2007.
  • Lindholm, Charles, ‘Love and Structure’, Theory, Culture & Society, 15: 243-263, 1998.
  • - “Romantic Love and Anthropology”, Etnofoor 10: 1-12, 2006.
  • Catherine Lutz et Geoffrey White, « The Anthropology of Emotions », Annual Review of Anthropology  15: 405-436, 1986.
  • Maïté Maskens (éd.), « Mariages et migrations : l’amour et ses frontières », Migrations et sociétés vol 25 n° 150, 2013
  • Padilla et. All, Love and Globalization. Transformation of Intimacy in the Contemporary World, Nashville: Vanderbilt University Press, 2007.
  • Michèle Pages, L’amour et ses histoires. Une sociologie des récits de l’expérience amoureuse, Paris, L’Harmattan, 2008.
  • Chiara Piazzesi (éd.), « Formes d’intimité et couples amoureux », Sociologie et Sociétés vol 46 n°1, 2014
  • Linda-Anne Rebhun, The Heart Is Unknown Country: Love in the Changing Economy of Northeast Brazil, Stanford University Press, 1999.
  • Albert Piette, Ethnographie de l’action, Paris, Métaillé, 1996.
  • Ann Swidler, Talk of Love: How Culture Matters, University of Chicago Press, Chicago, 2001.
  • Florence Weber et Alexandre Lambelet (éds.), « Ethnographie réflexive : nouveaux enjeux », Ethnographiques 11, 2006.

Dates

  • lundi 01 juin 2015

Mots-clés

  • amour, terrain, anthropologie, sentiment, famille, intimité

Contacts

  • Grégoire Lits
    courriel : gregoire [dot] lits [at] revue-emulations [dot] net

URLS de référence

Source de l'information

  • Grégoire Lits
    courriel : gregoire [dot] lits [at] revue-emulations [dot] net

Pour citer cette annonce

« L’amour en sciences sociales, les sciences sociales en amour », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 01 avril 2015, http://calenda.org/323705