AccueilLa France en guerre : cinq « années terribles »

La France en guerre : cinq « années terribles »

France at war: five series of "années terribles"

1792-1793 | 1814-1815 | 1870-1871 | 1914-1915 | 1939-1940

1792-1793 | 1814-1815 | 1870-1871 | 1914-1915 | 1939-1940

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Publié le mardi 01 septembre 2015 par Céline Guilleux

Résumé

Le colloque se propose de comparer cinq temps courts où la société française a été confrontée à la présence de la guerre sur son territoire, qu’il s’agisse de la guerre entre nations et/ou de la guerre civile. À partir de ces cinq temps courts, considérés comme des « années terribles » au sens hugolien du terme, nous réfléchirons à la construction de cette notion : instrumentalisée dans le cadre d’un usage mémoriel à forte connotation politique, n’a-t-elle pas été l’objet de voix discordantes, exprimées notamment par une production littéraire ou artistique ?

Annonce

Argumentaire

L’objet de ce colloque est la comparaison entre cinq époques où la société française a été confrontée à la présence de la guerre sur son territoire, qu’il s’agisse de la guerre entre nations et/ou de la guerre civile. Si les contextes socio-politiques diffèrent sensiblement, ces cinq temps courts peuvent néanmoins être considérés, à des titres divers, comme des « années terribles » au sens hugolien du terme. Ils nourrissent une interrogation sur le présent, mais aussi sur le passé et sur le devenir de sociétés fragilisées, saisies dans l’incertitude de leur devenir. Ils permettent de confronter des discours unanimistes, objets d’une construction à chaud, à des formes de dissidence plus ou moins affirmée et donc visible ; mais aussi l’impératif de concorde à l’aune d’une discorde réelle ou potentielle.

Une réflexion initiale mérite d’être menée sur la construction de cette notion d’« année terrible », sur son enracinement dans le temps long, avec une référence explicite à la Terreur : l’Institut d’histoire de la Révolution française a ainsi consacré en 2013-2014 un séminaire à « 1793, l’année terrible ». Mais il convient aussi de réfléchir aux emplois et aux réemplois dont la notion a été l’objet, quitte à en modifier le sens. Jean-Pierre Azéma a ainsi pu évoquer 1940, l’année terrible, là où trois médiévistes ont qualifié d’année terrible le siège de Dijon en 1513. Plus récemment, faisant le bilan d’un an d’antisémitisme en France, Pierre-André Taguieff qualifiait la période allant de janvier 2014 à janvier 2015 d’année terrible pour les Français de religion juive. D’autres années sont parfois qualifiées de terribles (1840, 1947), la formule apparaissant suffisamment performative. Parfois euphémisée, élargie à l’occasion à d’autres pays (1939 en Espagne, 1999-2000 en Côte d’Ivoire), celle-ci est le plus souvent utilisée sans être explicitée – preuve de son enracinement mémoriel, à l’instar par exemple de des notions de « printemps des peuples » ou de « semaine sanglante », dupliquées à plusieurs reprises depuis 1848 et la Commune de Paris. 

Nous avons fait le choix de sélectionner cinq binômes de dates qui nous paraissent les plus pertinentes au regard de la notion d’année terrible. Certaines se sont imposées d’elles-mêmes : ainsi de 1870-1871, qui a servi de matrice à cette notion, mais également 1814-1815, qu’à bien des égards on peut considérer comme une première forme d’année terrible dans l’histoire contemporaine de la France. Pour ce qui est de la Révolution française, le climat propre au printemps 1792, suivi des incertitudes et bientôt des angoisses liées à la défaite militaire à l’extérieur et aux montées des oppositions contre-révolutionnaires au long de l’année 1793 à l’intérieur, nous ont conduits à écarter l’année 1794. Relativement à la Première Guerre mondiale, le binôme 1916-1917 – soit de Verdun au Chemin des Dames, si l’on veut résumer ainsi la   situation militaire – constituait une alternative possible qui, de plus, ouvrait une perspective élargie avec le « choc » provoqué par les révolutions russes de 1917. Mais, de fait, c’est bien le climat du début de la guerre qui nous semble le plus en osmose avec l’idée d’« année terrible » : la période 1914-1915 est en effet marquée par la fin de l’espoir d’un conflit bref, par l’angoisse d’une nouvelle invasion de Paris et par la progressive prise de conscience du carnage humain provoqué par ces premiers mois de conflit. Il en va différemment pour la Seconde Guerre mondiale : si la tension est maximale au cours de l’été 1939, la période de la « drôle de guerre » entretient l’illusion patriotique ; mais la « guerre éclair » du printemps 1940 se traduit par un effondrement militaire, moral et institutionnel du pays dans un climat renvoyant parfois explicitement à « l’année terrible » telle que définie par Victor Hugo.

Incontestablement, la notion s'inscrit dans un usage mémoriel à forte connotation politique, vu les contextes considérés. Avec Hugo, elle est clairement réactive : autrement dit produite certes à chaud (1872), mais après les faits eux-mêmes. Elle sert à la fois à faciliter un travail de deuil, à exprimer au besoin une forme de repentance, mais aussi à rassembler pour mieux réconcilier, quitte à gommer tout ce qui fait entrave à une sorte d'unanimisme d’autrement plus fortement sollicité après coup qu’il a semblé faire défaut sur le moment. Bref, la notion est clairement instrumentalisée aussi bien par les gouvernements via une propagande étatique que par les acteurs culturels, qu’ils soient publicistes, écrivains, artistes, etc. Car la qualification d’« année terrible » suggère un moment d’« hubris » libérant les pulsions et autorisant le carnage : est alors posée la question de la responsabilité, voire de la culpabilité de ceux qui l’ont déclenchée. Le présent de la guerre favorise l’adhésion, au moins apparente, à un discours unanimiste véhiculé par une intense propagande officielle. Mais, si tout le monde n'a pas les moyens intellectuels comme matériels de se placer « au dessus de la mêlée », ne peut-on pour autant entendre des voix discordantes, s’exprimant notamment  par une production littéraire ou artistique en rupture avec l’illusion unanimiste ?

Mémoire convoquée, histoire mythifiée : le passé présentisé

Ces « années terribles » peuvent être considérées comme un temps fort du travail de mémoire, d’exaltation d’une histoire mythifiée, du recours à la figure d’hommes providentiels, sans omettre la dimension religieuse ou mystique qui s’impose dans l’espace public. Le champ de la morale investit celui du politique, mais aussi de l’histoire qui ne prend sens qu’au regard de la virtus de la nation. L’instrumentalisation du « roman national » joue à plein, produisant un processus d’héroïsation où les combattants du jour rencontrent leurs glorieux ancêtres, frères d’armes dans une virilisation guerrière hautement proclamée. Ce processus permet par ailleurs d’interroger la transformation à chaud, en temps réel, de l’actualité factuelle en événement historique : autrement dit l’historicisation immédiate de la guerre est concomitante de sa nationalisation et de son intégration à un passé linéaire, faisant fi des ruptures. Parallèlement, le registre des émotions irrigue la rhétorique de la mobilisation qui en passe par l’imaginaire. Un imaginaire dont il serait intéressant de saisir si, dans une sorte de mise en abyme, il génère pour chacun de ces temps de crise une référence à ceux qui l’ont précédé.

La recomposition politique : l’extrême centre ou la guerre civile comme horizon ?

La définition d’un ou de plusieurs ennemis agissant de concert aboutit, d’une part, à une simplification du nuancier des positions politiques et, d’autre part, à une exclusion sociale et parfois physique de ceux qui refusent de choisir leur camp. Mais le temps des inimitiés politiques s’impose d’autant plus que la question de la responsabilité de l’échec militaire – ressenti à des degrés divers pour les cinq années terribles retenues - devient le thème majeur du débat parlementaire. La menace et parfois la réalité de l’invasion, voire de la défaite amplifient ce processus de désagrégation politique. La spécificité de ce temps court des « années terribles » permet donc d’envisager la recomposition politique à l’œuvre qui prend des options différentes selon les cas. Elle bouscule les oppositions traditionnelles au moins temporairement et nourrit soit un « extrême centre » politique resserré autour de quelques valeurs considérées comme cardinales, soit une inimitié radicale, génératrice de guerre civile. On observe par ailleurs une certaine capillarité dans le vocabulaire entre la parole du politique et celle du prédicateur, recourant aux mêmes figures de style et parfois aux mêmes exemples.

Les médiatisations de la nation en guerre : la propagande en partage ?

La sollicitation de toutes les formes de production culturelle est forte : l’art et la littérature et plus généralement les médias sont invités à célébrer l’unité de la nation en des termes et avec des modèles qui, là encore, méritent comparaison. Inscrite dans un processus d’épanouissement de la culture de masse, la propagande étatique s’est d’autant plus intensifiée, affinée et diversifiée, qu’elle fait usage d’outils régulièrement renouvelés du XVIIIe au XXe siècle tels que la presse et l’imprimé, l’affiche, la lithographie, la photographie, le cinéma et tout particulièrement les actualités cinématographiques, ou encore la radio dont on connaît l’influence dans la guerre des ondes. Tout en prenant en compte cette multiplication des supports, on pourrait repérer des traits communs dans la production des images et surtout saisir des filiations mais aussi des ruptures à la fois dans la représentation de la nation et dans la diabolisation de l’ennemi.

Aux marges de cette propagande, à l’échelle individuelle, dans ces années d’extrême incertitude teintée d’incompréhension face à l’histoire en train de se faire et de brouillage des repères, comment les artistes, dont les rapports au pouvoir et à l’Histoire ont changé, se sont-ils positionnés ? S’accommodant ou non de la cause patriotique commune, engagés dans une réflexion sur d’éventuelles ruptures stylistiques, comment ont-ils traduit ces années terribles ? Plus particulièrement, comment ont-ils figuré les « êtres » (et pas seulement les soldats au front) confrontés à ces situations de désordre ? Comment des écrivains - on pense à Léon Werth dans son journal - ont-ils écrit le vécu (souffrances physiques et morales) et le positionnement de leurs compatriotes ? Enfin, certains artistes, animés par un esprit de résistance ou contraints par les pouvoirs, se sont exilés : quelle est la tonalité de ces voix contraires refusant d’obéir à la sommation de célébration ? En somme, il s’agira de s’interroger sur le rôle des créations culturelles dans la construction de la notion d’année terrible, ce qui suppose de s’intéresser aux processus de réception.

Modalités de soumission

Les propositions de communication (de 5 000 à 10 000 signes) sont à adresser à :

  • jean-claude.caron75@orange.fr
  • nat.ponsard@wanadoo.fr

avant le 15 octobre 2015.

Le colloque aura lieu à Clermont-Ferrand, les 16-17 juin 2016.

Comité scientifique

  • Nicolas Beaupré,
  • Annette Becker,
  • Jacques-Olivier Boudon,
  • Quentin Deluemoz,
  • Philippe Dagen,
  • Laurent Douzou,
  • Marianne Jakobi,
  • Pierre Karila-Cohen,
  • Aurélien Lignereux,
  • Jean-Clément Martin,
  • Henry Rousso,
  • Pierre Serna,
  • Bertrand Tillier.

Lieux

  • Maison des Sciences de l'Homme, 4 rue Ledru
    Clermont-Ferrand, France (63)

Dates

  • jeudi 15 octobre 2015

Mots-clés

  • guerre civile, année terrible, mémoire, propagande, nation

Contacts

  • Jean-Claude Caron
    courriel : jean-claude [dot] caron75 [at] orange [dot] fr
  • Nathalie Ponsard
    courriel : nat [dot] ponsard [at] wanadoo [dot] fr

Source de l'information

  • Nathalie Ponsard
    courriel : nat [dot] ponsard [at] wanadoo [dot] fr

Pour citer cette annonce

« La France en guerre : cinq « années terribles » », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 01 septembre 2015, http://calenda.org/337876