AccueilTemporalités et sérendipité

Temporalités et sérendipité

Temporalities and serendipity

Revue « Temporalités » n° 24 (2016/2)

Journal "Temporalités" no.24 (2016/2)

*  *  *

Publié le lundi 30 novembre 2015 par João Fernandes

Résumé

Depuis quelques années, en France, la littérature scientifique consacrée à la sérendipité met majoritairement l’accent sur son enjeu stratégique, celui du moment sérendipien. Si le concept de sérendipité a bénéficié d’un certain engouement et a été récemment travaillé en sciences sociales, force est de reconnaître qu’il reste nombre d’aspects non traités. Parmi eux, la question de la temporalité fait figure d’objet central. L’objectif de ce numéro de Temporalités est justement de décaler la focale de ce moment sérendipien de la création en la faisant porter sur les rapports qu’entretiennent la sérendipité et les régimes de temporalités (Dubar 2004). La sérendipité suggère, en effet, de porter au temps un regard différent.

Annonce

Argumentaire

Horace Walpole forgea, à partir de la version que donne le Chevalier de Mailly (2011 [1719]) d’un conte persan, les voyages des Trois princes de Sérendip, le néologisme serendipity en 1754 comme « la faculté de découvrir par hasard et sagacité des choses que l’on ne cherchait pas » (Catellin, 2014 : 25). Ce faisant, il ouvrit un espace d’ambiguïté (hasard versus sagacité) qui joua un rôle important dans l’histoire de la notion et dans sa réception. Après une période de sommeil, la sérendipité voyagea de la littérature vers le vocabulaire scientifique à partir des années 1930 aux États-Unis avec toutefois un accent mis sur le hasard au détriment de la sagacité. Dans les milieux scientifiques, c’est Walter B. Cannon, physiologiste, qui popularisa la notion en l’associant à l’intuition scientifique (1965 [1945]). Par la suite, l’idée de sérendipité (à la confluence, donc, de la littérature et de la science) s’inscrivit dans les processus d’institutionnalisation de divers savoirs et pratiques scientifiques mettant en œuvre l’interprétation d’indices, de la paléontologie à la médecine, en passant par la sémiotique et la psychanalyse (Catellin, 2014 : 67).

En France, il faut attendre les travaux de Robert K. Merton et le concept de « serendipity pattern » (1945, développé dans l’ouvrage posthume avec Elinor G. Barber, 2004 [1958]) pour que le mot sérendipité entre dans le vocabulaire de la psychologie, en 1968, avant d’entrer dans les dictionnaires généralistes en 2011. Merton définit la sérendipité comme « la découverte par chance ou sagacité de résultats valides que l’on ne recherchait pas » (1997 : 43). Une fois établi en sciences sociales, le concept parcourt tous les domaines du savoir et se diffuse en passant par différents groupes sociaux ou professionnels. Chacun le connotant et en altérant le sens initial, la sérendipité devient synonyme de découverte accidentelle, trouvaille heureuse, coïncidence… Le développement d’Internet et des nouvelles technologies d’information et de communication ont conduit les chercheurs à travailler sur la possible programmation de la sérendipité.

Pourtant, la sérendipité ne peut se réduire à une simple lecture du réel car, comme l’ont souligné Bourdieu, Chamboredon, et Passeron (1983 [1968] : 29) : « À trop insister sur le rôle du hasard dans la découverte scientifique […], on s’expose à réveiller les représentations les plus naïves de l’invention que résume le paradigme de la pomme de Newton ». Rentre alors en compte ce que Michael Polanyi appelle le savoir implicite (2009 [1966]) qui remet en question l’idéal positiviste de l’objectivité pure dans la production du savoir scientifique. Car « la découverte a lieu lorsque le fait inattendu ou l’anomalie non anticipée sont interprétés correctement » (2014 : 133), note justement Sylvie Catellin. L’interprétation juste repose en conséquence sur ce savoir implicite. La sérendipité conjugue alors la réflexivité et la prise de conscience de cette réflexivité. De même, elle intègre la disponibilité nécessaire à la prise en compte de l’imprévu dans le plan de recherche pour réorienter les observations et modifier l’interprétation.

Depuis quelques années, en France, la littérature scientifique consacrée à la sérendipité met majoritairement l’accent sur son enjeu stratégique, celui du moment sérendipien, qui incite le chercheur à changer d’orientation au cours d’une recherche. L’ouvrage paru en 2008 et dirigé par Pek Van Andel et Danièle Bourcier (2013) De la sérendipité dans la science, la technique, l’art et le droit. Leçons de l’inattendu a contribué à populariser ce concept en France. Il y sera même consacré « mot de l’année 2009 » par la revue Sciences Humaines. Dans cet ouvrage, les auteurs dressent des typologies complexes, entièrement consacrées à décliner la notion (sérendipité positive, négative, pseudo-sérendipité, etc.). Ils publient ensuite les actes d’un colloque organisé à Cerisy sur le processus de création à travers des contributions de chercheurs, d’artistes, de philosophes, de juristes et de mathématiciens (Bourcier, Van Andel, 2011). L’anthropologie, science inductive, ne pouvait que s’intéresser également à la sérendipité. En 2012, Haim Hazan et Esther Hertzog analysent la sérendipité comme un « nomadic turn » dans la recherche anthropologique, aussi bien dans la pratique du terrain que dans l’écriture. Ils en parlent comme d’un concept « mythologique » qui viserait à transcender l’opposition subjectivité et objectivité pour y substituer une logique intuitive en constante reformulation (2012 : 2). Un an plus tard, les revues Social anthropology et SociologieS consacrent chacune un numéro thématique à la sérendipité. La première centre sa problématique sur la construction du terrain ethnographique tandis que la seconde axe son propos sur la logique de la découverte scientifique en sciences sociales qu’elle désigne comme un serendipity turn (Namian, Grimard, 2013 : 6). Si le concept de sérendipité a bénéficié d’un certain engouement et a été récemment travaillé en sciences sociales, force est de reconnaître qu’il reste nombre d’aspects non traités. Parmi eux, la question de la temporalité fait figure d’objet central.

L’objectif de ce numéro de Temporalités est justement de décaler la focale de ce moment sérendipien de la création en la faisant porter sur les rapports qu’entretiennent la sérendipité et les régimes de temporalités (Dubar 2004). La sérendipité suggère, en effet, de porter au temps un regard différent. La découverte est un processus qui s’inscrit dans une temporalité et un contexte spécifiques. Dans une recherche, on considère généralement trois dimensions de la durée (sans compter que la temporalité qui régit chacune de ces dimensions est elle-même complexe) : le temps de l’objet soumis à la recherche, le temps de l’étude, les temporalités qui régissent les relations entre l’objet étudié et les procédures de recherche. La temporalité varie selon chacune de ces dimensions et aucune relation mécanique n’existe entre elles.

Par ailleurs, nous savons que le temps de la recherche est contraint par les institutions, structuré par les temporalités de l’objet étudié et par les activités déployées par le chercheur lui-même en dehors de l’étude comme par sa propre perception du temps vécu. Plusieurs séries temporelles peuvent donc être prises en compte et chacune d’entre elles peut être construite différemment. Comment, dans ce contexte, fait-on face à l’imprévu ? La sérendipité ne viendrait-elle pas bousculer l’organisation temporelle de la recherche ? Ne bousculerait-elle pas la perspective évolutionniste de la marche du temps ? La sérendipité implique-t-elle une diffraction du temps de la recherche ? Quelles sont ses résonances temporelles ? Comment intégrer ces ruptures temporelles ? Quels rapports entretient-elle avec la linéarité ? Avec l’anticipation ? Comment intégrer ou prévoir les soubresauts temporels de la sérendipité dans la recherche ?

Jung (1988) parlait de synchronicité pour désigner la coïncidence temporelle de deux ou plusieurs événements sans lien causal entre eux, mais dont l’association prend un sens pour le sujet qui les perçoit (Catellin 2014 : 153). Comment la sérendipité se comprend-elle à la lumière du concept de synchronicité ?

Le terrain de la recherche, en anthropologie par exemple, intègre la dimension spatiale avec la dimension multi-site mais également la dimension temporelle avec celle de multi-temporality (Dalsgaard, 2013). Or, une des critiques formulée par Johannes Fabian (2006) à l’anthropologie porte justement sur son discours allochronique et le déni de co-temporalité que l’auteur attribue à la démarche anthropologique. La notion de multi-temporality de la recherche permet de rejoindre la critique de Claude Dubar (2006) sur la prise en compte et l’articulation de temporalités différentes et hétérogènes. Par le biais de la sérendipité, l’articulation des différentes temporalités serait facilitée. La sérendipité impliquerait donc une séparation temporelle entre un avant et un après. Comment cela se traduit-il dans la recherche ? Quelles conséquences temporelles la sérendipité occasionne-t-elle dans les travaux et la biographie des acteurs ?

À l’heure de la globalisation et de la mondialisation, le rétrécissement de l’espace s’accompagne d’une compression originale du temps. Le temps global du marché économique entre en conflit avec le temps politique des démocraties comme avec celui de la recherche (Delmas, 1992 : 27 ; Zawadzki, 2002 : 26-27). L’accent mis par les chercheurs sur la composante du hasard dans la sérendipité au détriment de la sagacité a un motif politique : lutter pour la liberté des chercheurs et contre la recherche fondamentale programmée et soumise aux seules exigences de la rentabilité. Ne peut-on y voir un lien avec la flânerie, la volonté de prendre la recherche à contre-pied, avec le mouvement de la slow science et le manifeste pour un ralentissement des sciences (Stengers, 2013) ?

Si le temps du savoir est le passé en ce sens que tout savoir est rétrospectif, celui du faire est le futur et le temps du voir est le présent (Debray, 1992). Dans cette perspective, est-ce qu’appréhender le temps de la recherche comme « ce que l’activité pratique produit dans l’acte même par lequel elle se produit elle-même » (Bourdieu, 1992 : 112) ne débouche pas sur une réduction du sujet au présent de son action, en affinité avec le présentisme de nos sociétés contemporaines (Zawadzki, 2002 : 14) ? Le point aveugle résiderait ici dans la faiblesse du regard porté sur le présent de la recherche et sur son inventivité à renouveler les perspectives. Même désorientée, la recherche continue son avancée. La sérendipité ne s’offre-t-elle pas alors comme une tentative de la penser à nouveaux frais ?

Autant de questions à traiter, tant dans leur dimension historique que sociologique et anthropologique, à l’aide de données empiriques et d’enquêtes. Cet appel est très ouvert et s’adresse, par l’histoire même du concept, à toutes les sciences : les sciences sociales et humaines, les études littéraires et celles portant sur les arts comme les sciences exactes et informatiques. Les propositions s’appuyant sur des matériaux empiriques seront privilégiées.

Procédures

La sélection des projets d’articles se fera à partir d’une note d’intention de 5 000 signes, qui devra parvenir aux coordinateurs du numéro, Ghislaine Gallenga (ghislaine.gallenga@univ-amu.fr) et Gilles Raveneau (gilles.raveneau@mae.u-paris10.fr), ainsi qu’au secrétariat de rédaction de la revue (temporalites@revues.org)

avant le 15 janvier 2016.

Nos consignes aux auteurs :  http://temporalites.revues.org/684
Nos procédures : http://temporalites.revues.org/683

Calendrier récapitulatif, échéances

  • Réception des propositions (5 000 signes maximum) : 15 janvier 2016
  • Réponse des coordinateurs : 15 février 2016
  • Réception des articles (50 000 signes maximum) : 15 mai 2016
  • Retour des expertises des referees : 30 juin 2016
  • Réception de la version révisée : 1er septembre 2016
  • Remise des version définitives : 15 octobre 2016
  • Parution : décembre 2016

Coordinateurs

Bibliographie

  • Bourcier Danièle, van Andel Pek, 2013 [2008], De la sérendipité dans la science, la technique, l’art et le droit. Leçons de l’inattendu, Préface de François Ascher, Paris, Hermann Éditeurs, 327 p.
  • Bourcier Danièle, Van Andel Pek, 2011, La sérendipité, le hasard heureux, Paris, Hermann, 412 p.
  • Bourdieu Pierre, Chamboredon Jean-Claude, Passeron Jean-Claude, 1983, [1968], Le métier de sociologue. Préalables épistémologiques, Paris, Mouton, 359 p.
  • Bourdieu Pierre, 1992, Réponses. Pour une anthropologie réflexive, Paris, Seuil.
  • Catellin Sylvie, 2014, Sérendipité. Du concept au conte, Préface de Laurent Loty, Paris, Éditions du Seuil, 270 p.
  • Cannon B. Walter, 1965 [1945], The Way of an Investigator. A Scientist’s Experiences in Medical Research, New York and London, Hafner.
  • Dalsgaard Steffen, 2013, The field as a temporal entity and the challenges of the contemporary, Social Anthropology/Anthropologie Sociale, 21, 2 213 – 225.
  • Debray Régis, 1992, Vie et mort de l’image. Une histoire du regard en Occident, Paris, Gallimard.
  • Delmas Philippe, 1992, Le maître des horloges. Modernité de l’action publique, Paris, Odile Jacob.
  • Dubar Claude, 2004. « Régimes de temporalités et mutations des temps sociaux », Temporalités, 1 : 118-129.
  • Dubar Claude, 2009, « Johannes Fabian, Le temps et les autres. Comment l’anthropologie construit son objet », Temporalités [En ligne], 5 | 2006, mis en ligne le 24 juin 2009, consulté le 10 septembre 2015. URL : http://temporalites.revues.org/319
  • Fabian Johannes, 2006, Le temps et les autres. Comment l’anthropologie construit son objet, Toulouse, Anacharsis, 2006, 313 p.
  • Hazan Haim, Hertzog Esther, 2012, Serendipity in Anthropological Research : The Nomadic Turn, Ashgate Publishing Limited, 320 p.
  • Jung G. Carl, 1988, Synchronicité et Paracelsica, Paris, Albin Michel, 352 p..
  • Mailly de Louis, 2011 [1719], Les Aventures des trois princes de Serendip, suivi de Voyage en Sérendipité, Vincennes, Éditions Thierry Marchaisse, 247 p.
  • Merton K. Robert, 1945, The Serendipity Pattern, American Journal of Sociology, 50, 462-473.
  • Merton K. Robert, 1997 [1953], Éléments de théorie et de méthode sociologique, Paris, Armand Colin, 384 p.
  • Merton K. Robert, BARBER Elinor, 2004 [1958], The Travels and Adventures of Serendipity. A Study in Sociological Semantics and the Sociology of Science, Princeton, Princeton University Press, 313 p.
  • Namian Dahlia, Grimard Carolyne, 2013, « Pourquoi parle-t-on de sérendipité aujourd’hui ? Conditions sociologiques et portée heuristique d’un néologisme “barbare”», SociologieS [En ligne], Dossiers, Pourquoi parle-t-on de sérendipité aujourd’hui ? mis en ligne le 19 novembre 2013, consulté le 23 novembre 2013. URL : http://sociologies.revues.org/4490.
  • Polanyi Michael, 2009 [1966], The Tacit Dimension, Chigaco, University Of Chigaco Press.
  • Rivoal Isabelle, Salazar B. Noel,2013, Contemporary ethnographic practice and the value of serendipity,Social Anthropology/Anthropologie Sociale, 21, 2, 178-185.
  • Saint Augustin, 1998, Les Confessions, Livre XI, Paris, Nathan.
  • Stengers Isabelle, 2013, Une autre science est possible ! Manifeste pour un ralentissement des sciences, suivi de William James, Le poulpe du doctorat, présenté par Thierry Drumm, Paris, La Découverte, 215 p.
  • Zawadzki Paul, 2002, Malaise dans la temporalité, Paris, Publications de la Sorbonne.

Dates

  • vendredi 15 janvier 2016

Mots-clés

  • temp, temporalité, sérendipité, science, présentisme, slow science, multi-temporality, synchronicité

Contacts

  • François Théron
    courriel : francois [dot] theron [at] uvsq [dot] fr
  • Ghislaine Gallenga
    courriel : ghislaine [dot] gallenga [at] univ-amu [dot] fr
  • Gilles Raveneau
    courriel : gilles [dot] raveneau [at] mae [dot] u-paris10 [dot] fr

Source de l'information

  • François Théron
    courriel : francois [dot] theron [at] uvsq [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Temporalités et sérendipité », Appel à contribution, Calenda, Publié le lundi 30 novembre 2015, http://calenda.org/348420