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Penser l’espace

Thinking space - comparative epistemological approaches in geography and philosophy

Rencontre épistémologique entre géographies et philosophies actuelles

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Publié le mardi 17 mai 2016 par João Fernandes

Résumé

La revue Géographie et cultures envisage un numéro thématique consacré aux différentes pensées de l’espace, et vise plus particulièrement à croiser les regards de la géographie, de la philosophie et des conceptions de l’aménagement. La possibilité de tels croisements disciplinaires ouvre sur des enjeux politiques, épistémologiques (clarifier le statut des différents types d’espaces conçus par les théories scientifiques actuelles et leur mise en œuvre) ou encore écologiques (concilier les besoins d’une action durable et les exigences des populations). Ce numéro spécial se propose d’articuler des méthodes de pensée et des actions sur le monde, car le concept d’espace est le centre fondateur aussi bien des théories que des pratiques qui s’adressent au monde environnant, il exige donc une élucidation précise de ses différents régimes.

Annonce

Revue Géographie et cultures

Argumentaire

La géographie est une discipline qui aborde la connaissance de l’espace par des objets plastiques qui s’appellent carte, modèle voire chorème. L’aménagement est une autre discipline qui envisage le monde actuel comme un possible champ d’expériences en urbanisme, en rénovation de sites industriels, en protection d’espaces dits naturels. Ces démarches pratiques ont des implications théoriques, explicites ou présupposées, qui méritent de faire l’objet d’une réflexion quant à leurs principes et à leurs conséquences. De leur côté, différents philosophes ont également abordé cet enjeu théorique, car l’espace est un concept fondateur aussi bien pour le monde que pour la pensée. Commune aux philosophes, aux aménageurs et aux géographes est donc la question de la construction historique du rapport que les sociétés entretiennent avec le monde et, en parallèle, celle de la constitution d’une pensée réflexive sur l’être au monde.

Les objectifs sont à la fois théoriques – saisir les lignes motrices de la pensée et leurs inscriptions disséminées dans l’espace –, et pragmatiques – penser l’existence humaine à travers les différentes échelles que sont le voisinage, la proximité ou l’ailleurs. Dans les deux cas, la question de l’articulation entre une méthode de pensée et une action sur le monde est cruciale, en sorte que géographie, philosophie et aménagement se rencontrent sur la nécessité de penser ensemble l’espace, l’action et la théorie.

La possibilité de tels croisements disciplinaires ouvre sur des enjeux aussi bien politiques (la critique de la mise en espace du monde sous le joug des modèles dominants de mondialisation) qu’épistémologiques (clarifier le statut des différents types d’espaces conçus par les théories scientifiques actuelles et leur mise en œuvre) ou encore écologiques (concilier les besoins d’une action durable et les exigences des  populations). Sur ces différents thèmes, la pensée géographique pourrait-elle servir sinon de guide du moins d’inspiration à la pensée philosophique ? Inversement la pensée philosophique de l’espace peut-elle concourir à renouveler les approches théoriques de la géographie ? Telle est la problématique que ce numéro spécial de Géographie et Cultures souhaite aborder.

La géographie occupe, selon le philosophe Jocelyn Benoist (2001, p. 222) une place inconfortable, et peut-être problématique, entre les sciences dites “dures” ou physico-mathématiques et les nouvelles sciences humaines. La philosophie, sans pour autant construire une épistémologie normative de la géographie peut aider à penser la singularité des espaces étudiés et aménagés à travers des concepts comme l’ « habiter », le « rhizome », la « sphère ». En retour, toujours selon J. Benoist, la philosophie pourrait dans sa rencontre avec la géographie bénéficier de ses effets « d’empiricité », de « positivité » et de « spatialisation ». Plus radicalement, d’autres philosophes établissent qu’il est impossible de penser sans spatialiser. Gilles Deleuze, par exemple, souligne que « le problème du statut de l’esprit, finalement, ne fait qu’un avec le problème de l’espace » (Empirisme et subjectivité, 1953). Autrement dit, il décrit le fonctionnement de la pensée à partir d’agencements d’espace lisses, striés, plissés. De son coté, Peter Sloterdijk aborde la dimension politique de la notion d’espace :

« Je vois que l’on a entrepris ici de raconter l’histoire de l’homme comme une histoire de l’espace, ou plus précisément comme une histoire de l’organisation de l’espace ou de la production de l’espace. Cela revient à exprimer la conviction que les gestes du donner d’espace et de la prise d’espace seront les premiers actes éthiques » (Sphères, 3).

De nombreuses interrogations émergent donc de la confrontation possible de ces approches. Elles portent par exemple, sur les enjeux de l’habiter, du vivre ensemble, de la justice urbaine ou du partage des espaces urbains, sur le multiculturalisme et son inscription spatiale, ou encore sur le statut des cartes et leur impact dans la construction des représentations du monde, etc. Comme on le voit, de très nombreux thèmes transversaux peuvent être abordés par les philosophes, les géographes et les aménageurs, et ce numéro thématique entend privilégier de tels échanges. 

À titre indicatif, une première problématique pourrait s’orienter du coté de la géopolitique. Peut-on penser le territoire exclusivement au présent sans le regret d’un passé glorieux, sans l’espoir d’un futur meilleur, mais uniquement en fonction des évènements actuels (cf. Derrida et Habermas, 2004) ? En passant de l’échelle monde à l’échelle locale, aménager le territoire est-il pensable sans envisager qu’on l’améliore, qu’on lui fait connaître un progrès ? Si penser en fonction du progrès, c’est déjà imposer une norme au futur, penser exclusivement au présent, c’est accepter  l’inconnu des conséquences. Aussi bien Badiou, Deleuze ou Sloterdijk dénoncent avec virulence toute conception impériale du territoire, toute politique de domination. Au contraire, ils réclament un autre type de pensée du territoire politique. « Que coûte le fait de présenter une description dense des risques liés aux modes modernes de production du monde, sans faire une concession aux théories de la décadence ni aux théories du progrès ? » (Sphères 3).

Cette perspective est-elle viable dans le cadre des pratiques urbaines d’aménagement ? Les micro-pratiques d’aménagement, spontanées et évolutives (micro-jardins partagés, éco-quartiers) correspondent-elles à ces enjeux ? Ou bien, au contraire les contraintes d’aménagement ne montrent-elles pas qu’il est illusoire de penser et d’agir sans envisager une forme de progrès ? Cela implique-t-il de repenser une forme de théorie de l’histoire ?

Une deuxième problématique se situerait dans la dimension écologique et environnementale de ces conceptions. Une interrogation épistémologique actuelle porte en effet sur la notion de lois de la nature, dont Bas van Fraassen récuse qu’elles existent ou qui, pour Quentin Meillassoux sont fondamentalement contingentes. Le mot « écologie » désigne dans ce contexte à la fois un objet d’étude (le monde anthropocène) et une discipline scientifique (une science de l’environnement). Les enjeux complexes des prévisions climatiques manifestent l’importance de cette question des « lois », de leur constance (ou capacité prédictive) et incitent même à réinterroger la pertinence de la notion de nature.

Si, comme le montre Meillassoux, on peut établir la contingence effective des « constances naturelles », comment est-il possible que le monde connaisse une « régularité apparemment impeccable ? » (2013, p. 56). Penser la nature indépendamment des lois ne va pas de soi et modifie les habitudes intellectuelles à un point tel que le scientifique peut parfois avoir le sentiment d’être dans la situation d’un spectateur voire même, comme le suggère Sloterdijk, d’être« le visiteur d’une exposition de plus grand format que le musée normal (...) Une telle vision n’exige qu’une seule condition : que l’ensemble des circonstances ne puisse plus être désigné par le concept de nature » (Sphères 3). Peut-on sérieusement abandonner le concept de nature ? Le cas échéant, une pensée « écologique » est-elle encore possible ? La géographie peut certainement apporter des éléments au débat, puisqu’elle refuse parfois d’être divisée en physique et humaine mais revendique, au contraire, de penser ensemble des régimes épistémologiques distincts, sociaux et naturalistes.   

Sur un plan plus largement épistémologique, si le processus de penser est nécessairement spatialisant, alors penser équivaut à dresser des cartes. En effet, comme l’a remarqué Gilles Deleuze, « écrire n’a rien à voir avec signifier mais avec arpenter, cartographier même des contrés à venir » (Mille Plateaux, p. 11). Le statut ontologique de la carte est donc à cet égard particulièrement intéressant. Penser consiste à disposer des concepts sur un plan d’immanence et à réfléchir en termes de voisinage, de distance, d’itinéraire. Penser, c’est tracer des lignes droites ou plissées qui passent par certains concepts et en abandonnent d’autres. Penser revient alors à faire un tri dans l’espace, aussi bien dans le domaine conceptuel que dans notre action sur le monde social et physique. L’action est surdéterminée par notre perception (qui dépend elle-même des méthodologies d’observation et des mesures que nous employons) et par la conception que nos sociétés s’en font.Explorer, dans un tel cadre théorique, les liens entre les graphismes et la pensée conceptuelle serait une piste de travail intéressante. 

Une dernière problématique concerne l’interdisciplinarité.

Pourquoi l’espace est-il devenu un nouveau carrefour pour les sciences humaines, sociales, naturalistes  et pour les arts plastiques ? Toutes ces disciplines ont un besoin nouveau et impérieux de se penser les unes les autres et de bâtir l’espace pragmatique de leurs collaborations académiques. Sur quels moyens conceptuels, sur quelles stratégies méthodologiques peuvent-elles s’entendre ? Enfin, existe-t-il une épistémologie de l’espace qui leur soit transversale ? Ou bien, au contraire, n’y a-t-il d’approche de l’espace que par des épistémologies régionales ?

 Modalités pratiques d'envoi des propositions

Les propositions d’articles (35 à 45 000 signes) sont à envoyer

jusqu’au 30 septembre 2016 :

à patricia.limido@uhb.fr , nathalie.blanc@wanadoo.fr ou herve.regnauld@uhb.fr 

Coordination

  • Hervé Regnauld,
  • Patricia Limido
  • Nathalie Blanc

Bibliographie indicative

  • Antonioli M.,  Sauvagnargues A. : Écosophie, Chimères, n° 76, 2012
  • Augé M. 1992 : Non-Lieux, Paris, Seuil
  • Crang M,  Thrift N.,2000 : Thinking space, London, Routledge
  • Benoist J., Merlini F., 2001 : Historicité et spatialité. Le Problème de l’espace dans la pensée contemporaine Paris, Vrin,
  • De Certeau M., 1972 : L’Invention du quotidien, t. 1 & 2, Paris, Folio
  • Deleuze G., 1953 : Empirisme et subjectivité,  P.U.F
  • Deleuze G., Guattari F., 1980 : Mille Plateaux, Paris, Minuit,
  • Derrida J. et Habermas J., 2004 : Le Concept du 11 septembre, Paris, Galilée,
  • Foucault M., 1994 : « Des espaces autres », dans Dits et Ecrits, t. IV, Paris, Gallimard,
  • Foucault M., 2004 : Naissance de la biopolitique, Cours au Collège de France 1978-1979, Paris, Gallimard
  • Guattari F., 1989 : Les Trois écologies, Paris, Galilée
  • Jacob C., 1992 : L’Empire des cartes, Approches théoriques de la cartographie à travers l’histoire, Paris, Albin Michel
  • Lussault M., 2007 : L’homme spatial, Paris, Seuil
  • Meillassoux Q., 2012 : Après la finitude, Essai sur la nécessité de la contingence, Paris, Seuil
  • Nancy J.-L.,  1999 : La ville au loin, Paris, Mille et une nuits
  • Paquot T., Lussault M., Younès C., 2007 : Habiter, le propre  de l’humain. Villes, territoires et philosophie, Paris, La Découverte
  • Paquot T., Younes C., 2009 : Le Territoire des philosophes, Lieu et espace dans la pensée au XXe siècle, Paris, La Découverte
  • Paquot T., Younes C., 2012 : Espace et lieu dans la pensée, Paris, La Découverte
  • Poirier J., Wunenburger J.-J., 1996 : Lire l’espace, Bruxelles, Ousia éditions
  • Sloterdijk P. 2010 : Globes, Sphères, II (trad. O. Mannoni),  Paris, Libella-Maren Sell,
  • Sloterdijk P., 2005 : Ecumes, Sphères III (trad. O. Mannoni), Paris, Libella-Maren Sell,
  • Sloterdijk P., 2002 : Bulles, Sphères I (trad. O. Mannoni), Paris, Pauvert
  • Tabeaud M., Pech P., Simon L., 1997 : Géo-Méditer, Paris, Publications de la Sorbonne

Dates

  • vendredi 30 septembre 2016

Mots-clés

  • espace, géographie, philosophie, épistémologie, écologie, environnement, géopolitique

Contacts

  • Patricia Limido
    courriel : patricia [dot] limido [at] uhb [dot] fr
  • Hervé Regnauld
    courriel : herve [dot] regnauld [at] uhb [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Patricia Limido
    courriel : patricia [dot] limido [at] uhb [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Penser l’espace », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 17 mai 2016, http://calenda.org/366627