AccueilMusique populaire, esthétique et poïétique : parcours des formes et quête du sens dans la rumba congolaise

Musique populaire, esthétique et poïétique : parcours des formes et quête du sens dans la rumba congolaise

Popular music, aesthetics and poietics: forms and meaning in Congolese rumba

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Publié le mercredi 20 juillet 2016 par Céline Guilleux

Résumé

Le décès du chanteur Papa Wemba a remis à l’ordre du jour la question de la patrimonialisation de la rumba congolaise dont Kinshasa demeure le lieu d’expression par excellence. Cette musique se donne à lire comme un puissant facteur d’identité, d’identification et de transformation de la société congolaise qu’elle reflète autant qu’elle en constitue le produit. L’ouvrage qui se situe à la croisée des disciplines scientifiques et des thèmes se donne pour objectif de dégager les harmoniques variées de cette musique.

Annonce

Argumentaire

Le décès du chanteur Papa Wemba a remis à l’ordre du jour la question de la patrimonialisation de la rumba congolaise dont Kinshasa demeure le lieu d’expression par excellence. Cette musique se donne à lire comme un puissant facteur d’identité, d’identification et de transformation de la société congolaise qu’elle reflète autant qu’elle en constitue le produit. L’ouvrage qui se situe à la croisée des disciplines scientifiques et des thèmes se donne pour objectif de dégager les harmoniques variées de cette musique.

Terme générique par lequel l’on désigne des variantes de styles et rythmes qui caractérisent la musique populaire urbaine en République démocratique du Congo (RDC), la rumba constitue une synthèse de quatre foyers musicaux : ouest-africain,afro-cubain, occidental et congolais (traditions ethnico-nationales). Elle a connu une évolution fulgurante qui charrie une riche histoire marquée par des visages iconiques, une pléthore d’ensembles musicaux, des styles divers, des écritures diversifiées, des danses de plus en plus innovantes. Entre continuités et ruptures, des harmoniques remarquablement soutenues par des inventions linguistiques enrichissent le fonds lexical de nos langues – le français et le lingala, notamment. Ainsi, la rumba congolaise est un trésor du patrimoine immatériel d’autant plus important qu’elle est une poïétique, voire une mythopoïesis qui concourt à la construction d’une identité narrative. À l’image de cette musique elle-même nourrie de plusieurs langages et cultures, l’ouvrage que nous offrons en hommage à Papa Wemba, sans pourtant tomber ni dans l’hagiographie ni dans le militantisme, mais en gardant la neutralité axiologique wébérienne, conjugue les apports des musicologues, ethnomusicologues, organologues, sociologues, anthropologues, historiens, politicologues, philosophes, économistes, épistémologues, linguistes, critiques littéraires et critiques d’art, ainsi que le regard des artistes eux-mêmes et des mélomanes. Il voudrait, d’une part, mettre en lumière la philosophie ou la vision du monde caractéristique de la pratique de cette musique et, d’autre part, décliner les arguments qui plaident en faveur de son institutionnalisation et de sa patrimonialisation.

Les contributions pourront explorer de nombreuses pistes :

On pourra s’intéresser à la musique comme pratique professionnelle et aborder la question du salariat, du marché de l’emploi musical, de l’inscription sociale et des conditions matérielles des artistes congolais (droit d’auteur, protection de la propriété intellectuelle, contrat de production). Des études critiques comparatives sur l’organisation, la gestion ou le management des groupes musicaux en tant qu’entreprises de production des services et des biens symboliques des années 1950 à nos jours se révèlent suggestives.

On pourra aussi aborder l’articulation entre musique et politique. À ce titre, on thématiserait les diverses formes de modalisation politique de la musique : la participation de la musique à la construction du nationalisme et du militantisme à l’époque du mobutisme et de l’authenticité ; l’instrumentalisation des vedettes musicales au service des idéologies politiques après 1990 ; la production marginale d’une musique antigouvernementale ; l’exercice du pouvoir au sein des groupes musicaux ; la dynamisation de l’opinion publique par une musique tant religieuse que profane charriant des significations ou des intentions politiques.

La richesse esthétique de la musique congolaise pourra être développée dans ses rapports avec le protocole du corps. L’imagination dans la création des danses (danses folkloriques, ludiques, comiques ou subversives) et la sémiologie de ces dernières, avec sa part d’imprévisible et de spontanéité ne manqueront pas de renseigner sur la créativité et la technicité des artistes congolais. Les grandes lignes de l’histoire culturelle de la danse congolaise pourraient être rappelées avec intérêt.

Il sera aussi intéressant de réfléchir sur l’évolution de l’écriture musicale, des structures des chansons, leurs morphologies, syntaxes et sémantiques, les stéréotypes sentimentaux, les rapports de « syntonie » entre les artistes, la sociogenèse et l’apport des animateurs ( atalaku ), la pertinence ou l’impertinence du business des dédicaces ( mabanga ) dans la musique congolaise. Une étude sur corpus dégageant les figures de style et les formes littéraires (aphorismes, proverbes, verbes, tropes, maximes, métaphores, images…) serait tout aussi éclairante.

Un ensemble musical au Congo, c’est un label lié à un nom, à un leader (« prezo »). Le leadership individuel s’est depuis des décennies généralisé et a éclipsé les présidences assumées en duo (les frères Soki), en trio (les Madjesi) ou de manière collégiale feutrée (Ben Nyamabo et les Chocs Stars) ou ouverte (Langa Langa Star et les 7 patrons). La question de survie des ensembles musicaux au décès de leur leader pourra être examinée. En corollaire, on pourra discuter de la thèse selon laquelle les ensembles musicaux congolais évoluent par scissiparité. La polémique qui naît des divisions entre groupes musicaux et ses impacts sur les auditeurs et mélomanes s’avérera intéressante. Il faut dire autant du rôle joué par ces derniers comme protagonistes et initiateurs de cette polémique.

Les emprunts de la musique profane à la musique dite religieuse – ou l’inverse, pourront nourrir la réflexion sur la différence entre « chanteurs chrétiens » et « chrétiens chanteurs ». D’autres emprunts pourront être thématisés, ainsi ceux qui se ressourcent dans la musique traditionnelle, latino-américaine, cubaine ou occidentale (écriture musicale, geste de la danse, instruments de musique). On pourra aussi statuer sur les imitations entreprises, les adaptations et réadaptations, les palimpsestes, les superpositions modales des diverses sources (traditionnelles − modernes, profanes − religieuses)

La question du lien entre musique et mœurs pourra être agitée tant du point de vue des textes, acclamations, slogans et cris des chansons que de la danse. Des études sur l’éthique et la poétique dans la musique congolaise sont attendues. La sémiologie et l’analyse du discours pourront éclairer le questionnement à partir des corpus ou des répertoires et l’étude des thèmes de chansons. On pourra s’interroger sur le silence sur certains sujets et à l’aide des exemples concrets, dégager la fonction éducative de la musique. Celle-ci, au-delà de l’esthétique du beau ne vise-t-elle pas aussi l’esthétique du vrai et du juste ? On poserait ainsi la question de la corrélation entre censure, liberté de l’artiste et jugement critique des auditeurs.

Approcher la musique comme production culturelle et forme symbolique qui condense les marques de l’appartenance nationale, reflète et exprime la société congolaise ouvrira à une heuristique de la socialisation des Congolais par la musique. On s’intéressera ici à la construction d’une identité et d’un imaginaire national, à la diffusion des valeurs démocratiques. Une approche comparative du dispositif contemporain et des pratiques traditionnelles ne manquera pas d’intérêt.

L’essor de la musique féminine devra aussi être abordé. En effet, de Lucie Eyenga à Barbara Kanam en passant par Abeti Masikini, Mpongo Love, Tshala Muana, Les Yondo Sisters, Mbilia bel, sans oublier Scola Miel, Mukangi Déesse, Tatiana Cruz et Cyndi le Cœur, etc., les avancées de la musique féminine sont notables mais moins significatives ces dernières décennies du côté profane par rapport au côté religieux qui offre plus d’opportunité de leadership, condamne moins la femme en scène à la ligne chorégraphique. À partir des orchestres Emancipation et Taz Bolingo, on pourra élucider les enjeux symboliques de la musique féminine et s’interroger sur le succès mitigé des orchestres féminins ainsi que les réussites de certaines singularités.

La question  de la musique congolaise comme patrimoine pourra aussi être traitée à l’aune du questionnement sur la politique culturelle congolaise. L’apport du gouvernement (ministères de la Culture et de l’Éducation) à la conservation, la perpétuation et la transmission de la mémoire de la musique congolaise se pose avec acuité. On pourra s’interroger sur son insertion dans les programmes de cours, le soutien apporté à la production, la diffusion, la promotion de la musique congolaise au-delà des frontières nationales et des barrières culturelles. La question de l’édition musicale, de l’industrie discographique, des salles de spectacle, des studios d’enregistrement et de musée pourra être abordée.

Au moment où l’on parle, bien tardivement, de la construction d’un musée de la rumba congolaise et d’un mausolée pour son « roi » (Papa Wemba) [dans l’espoir sans doute de faire de même pour son « Père » (Joseph Kabasele), son « Seigneur » (Tabu Ley) et son « Grand maître » (Luambo Makiadi)], ce qui contribuerait à accroître l’attractivité de Kinshasa la capitale, élevée par l’Unesco au rang de ville créative, une réflexion sur le rapport entre le riche patrimoine immatériel qu’est la rumba congolaise et les possibilités de promotion du tourisme national, à travers les potentialités que représentent certains sites mythiques (Matonge, village Molokai, bar Vis-à-Vis, Café Rio, Nganda au bout du quartier, Chez ya Mposa…) peut ouvrir à des études économiques prospectives.

Au sujet de la promotion de la musique congolaise, au-delà des questions de marketing et de publicité liées au contexte de sa production, l’on pourra analyser les dispositifs médiatiques qui existent (réseau Internet, sites et blogs consacrés à la musique congolaise, émissions radiophoniques et télévisuelles, presse écrite…). Une étude sur les ressources écrites axées sur la musique congolaise et ceux qui la font pourra déboucher sur une pragmatique des producteurs, compositeurs, exécutants, photographes, auditeurs, mélomanes…. Des travaux sur la publicisation et la diffusion de la musique congolaise, la mise en image de la musique à travers les clips renseigneront sur l’originalité, les qualités techniques, la rhétorique, l’esthétique et la patrimonialisation des clips.

On jettera un regard sur l’apport des vedettes de la chanson dans la construction de l’urbanité, de l’image-miroir de la ville de Kinshasa, et le rôle qu’elles jouent dans la dynamique du phénomène migratoire interne (campagne-ville) et transnational (mikilisme). Les vedettes de la chanson comptent parmi les premiers migrants, citadins et civilisateurs depuis l’époque coloniale jusqu’à nos jours et continuent d’influencer le désir romantique d’émigrer vers l’Occident. Les images véhiculées à travers les vidéoclips tournées en Occident contribuent à cultiver ce complexe vis-à-vis de cet Occident idéalisé qui masque son austérité aux migrants indésirables condamnés sur place à la désillusion et à ne vivre que de manière onirique la ville d’accueil. La Sape, à côté du recours aux mabanga, devient cette espèce de parade à la misère tout en traduisant une économie marginale à laquelle se livreraient certains migrants (mikilistes) sociologiquement déclassés.

Une approche du système de représentations des pratiques musicales congolaises, de celui des artistes et des mélomanes à travers les noms de scène sera aussi suggestive. La constellation de sobriquets, surnoms et petits noms qui entourent la carrière musicale livre l’ethos des artistes et des mélomanes. Elle renseigne sur le monde musical et ses valeurs. Fait social, la musique ne serait-elle pas un microcosme qui livre en pointillé le visage de la société congolaise avec ses tensions, ses contradictions et ses conflits, ses avancées et ses espoirs ? Le rapport dialectique entre musique et fonctionnement de la société congolaise pourra être thématisé.

On devra aussi donner la parole aux acteurs de la musique congolaise, ceux qui peuplent la scène et ceux qui occupent les coulisses (producteurs, chorégraphes, techniciens, ingénieurs, membres de famille…). Des enquêtes de terrain et des travaux analytiques sont à souhaiter.

Le fétichisme des biens et symboles de réussite sociale avec ses déclinaisons : nketo ya ngolo (belle femme), inzo ya ngolo (belle villa), kuvuata ya ngolo (sape), caminion ya ngolo (voiture luxueuse) pourra aussi être étudié. Une mise en rapport entre musique et sape pourra être faite sur fond d’une recherche sur l’imaginaire des artistes et de leurs mélomanes ainsi que sur les représentations sociales de la réussite et le spectacle de la vie quotidienne.

Modalités de soumission

Les propositions de contributions en français ou en anglais (300 mots environ), accompagnées d’une courte biographie (5 lignes) seront analysées et sélectionnée par le comité scientifique.

Elles sont à renvoyer avant le 30 décembre 2016

à l’adresse suivante : rumbardcongo2016@gmail.com.

Les résultats de la sélection seront communiqués le 15 janvier 2017.

Les contributions à soumettre pour la publication ne doivent pas dépasser 8.000 mots (environ 15 pages). Elles devront être adressées à l'adresse rumbardcongo2016@gmail.com le 15 mars 2017 au plus tard.

Comité scientifique

  • André Yoka Lye (Institut National des Arts, RDC)
  • Emilienne Akonga Edumbe (Institut Supérieur de la Gombe, RDC)
  • Léon Tsambu (Université de Kinshasa, RDC)
  • Jean Liyongo (Université de Kinshasa, RDC)
  • Job Mwanakitata (Université Laval, Canada)
  • Jean de Dieu Itsieki Putu Basey (Université Laval, Canada)
  • Joseph Trapido (SOAS, London, Grande Bretagne)
  • Ignace Ndongala Maduku (Université de Montréal, Canada)

Dates

  • vendredi 30 décembre 2016

Mots-clés

  • musique, Congo, rumba, identité culturelle

Contacts

  • Ignace Ndongala Maduku
    courriel : ignacendongala [at] yahoo [dot] fr

Source de l'information

  • Ignace Ndongala Maduku
    courriel : ignacendongala [at] yahoo [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Musique populaire, esthétique et poïétique : parcours des formes et quête du sens dans la rumba congolaise », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 20 juillet 2016, http://calenda.org/373082