AccueilLes affects numériques

Les affects numériques

Digital affects

Dossier « Émergences » - Revue française des sciences de l'information et de la communication (RFSIC)

Emergence theme issue of the Revue française des sciences de l'information et de la communication (RFSIC)

*  *  *

Publié le mercredi 12 octobre 2016 par João Fernandes

Résumé

Ce dossier Émergences du numéro 11 de la Revue française des sciences de l'information et de la communication (RFSIC) ambitionne de renouveler la problématique de l’économie de l’attention, abordée le plus souvent sur un registre philosophique ou économique, en mettant au premier plan les usages, la mise en signe et les formes de circulation des affects. Il s’agit également d’interroger la notion de capitalisme affectif par la mise en exergue du travail émotionnel sur les plateformes numériques.

Annonce

Argumentaire

Affects, sentiments, émotions… Cet ensemble de notions aux définitions non stabilisées traverse de nombreux champs de recherche : économie (Smith, 1759), sociologie (Hochschild, 1983), marketing (Derbaix et Pham, 1989), psychologie (Walton, 1999), neurologie, informatique (Picard, 1997). En première lecture, ces différents concepts peuvent être abordés selon leur degré de conscientisation pour l’individu, allant de la pulsion définie comme une réponse instinctive à un phénomène, aux sentiments définis comme une image mentale consciente qui relève de construits sociaux. Les Sciences Humaines et Sociales se sont attachées à interroger plus spécifiquement les affects selon cinq grandes approches (Bernard, 2015) : des produits du social, des éléments de contexte, des signes performateurs, des objets de catégorisation et des phénomènes psycho-physiologiques.

Ces approches se retrouvent partiellement au sein des Sciences de l’Information et de la Communication, par exemple dans la communication non verbale. Peut-on identifier des émotions à partir des micro-expressions d’un individu (Ekman, Plutchick) ? En quoi ces émotions favorisent-elles ou non la communication, voire la consommation d’information notamment dans un objectif décisionnel (Martin-Juchat et Staii, 2016) ? Si les débats sur la question des émotions restent vifs, la question des affects nous apparait comme étant minorée par notre champ de recherche.

Les affects permettent en effet de penser la manière dont les émotions circulent entre les corps voire au-delà comme le soulignent Cervulle et Pailler (2015) : « Affecter, c’est « avoir un effet sur », et les entités non-humaines disposent de cette capacité à affecter la capacité d’agir des autres non-humains ou des humains. » L’affect apparait ainsi comme une relation intersubjective qui dépasse le seul spectre de l’individu et de son état psychique (Richard et Rudnyckyj, 2009). L’affect ne semble pas non plus résider dans un objet ou un signe, mais bien dans la circulation entre les objets et les signes (Ahmed, 2004). Cette idée de signalement puis de circulation des affects apparait alors comme un objet d’étude fertile par le prisme de l’information et de la communication. Qui plus est lorsque le web et les dispositifs numériques dont l’usage nous est quotidien semblent se focaliser sur la question (Pierre et Alloing, 2015).

En 2014, Facebook annonce pouvoir propager les émotions de ses usagers (Kramer et al., 2014), avant de lancer en 2015 de nouveaux émoticônes. Twitter propose maintenant à ses utilisateurs des cœurs, des éditeurs de logiciels développent de nouvelles approches de mesure d’audience TV en se basant sur les sentiments des utilisateurs de Twitter. Apple investit fortement dans des solutions de reconnaissance des états émotionnels par l’analyse des images tout en proposant une montre permettant de mesurer les émotions. En parallèle, de nombreux discours managériaux sont adressés aux organisations afin qu’elles génèrent de l’affect chez leurs publics et les récentes actualités françaises (attentats, manifestations, débats politiques) incitent toujours plus les internautes à exprimer leurs émotions en ligne. Dans tous les cas, un clic ou un sourire se transforment en données que le modèle économique des acteurs dominants convertit en valeur marchande, ou autre façon de présenter les choses, en « expérience utilisateur ».

Pour nous, trois grands types d’acteurs participent alors à cette mise en exergue des affects par/dans/avec le numérique (Alloing et Pierre, 2016) et appellent à de nombreuses interrogations scientifiques sur la faisabilité de cette captation des affects, mais également des points de vue critiques sur les conventions établies par ces acteurs et leur influence sur nos modes d’information et de communication, voire nos sociabilités.

Tout d’abord les dispositifs socionumériques des plateformes dominantes du web (Facebook, Google, etc.), les « startups » spécialisées dans la reconnaissance ou la mesure des émotions, ou encore les organismes de standardisation des langages du web peuvent-ils propager, mesurer des émotions ou faire circuler des affects ? Différents axes nous semblent pertinents pour fournir des éléments de réflexion à ce questionnement et étudier la part affective de ces dispositifs : l’étude des brevets déposés, les fonctionnalités développées, les signes affectifs proposés ou les modèles informatiques de traitement des données utilisateurs.

Les annonceurs nous paraissent également être des acteurs essentiels. En effet, les entreprises de biens ou services souhaitent continuellement améliorer leur ciblage marketing et leur stratégie de communication en développant « l’expérience utilisateur » de leurs publics. En quoi les dispositifs numériques sont-ils un moyen de développer des formes de communication affective ? En effet, la mesure de la réputation par le biais du « sentiment analysis » et son industrialisation (Alloing et Pierre, 2013) ont déjà montré l’intérêt que les organisations portent aux métriques du Web pour appuyer leurs décisions. Allons-nous alors vers des « métriques affectives » ? Comment ces organisations peuvent-elles appréhender leur écosystème numérique rempli de signes transposables (Le Béchec et Boullier, 2014), comme des émoticônes et des émojis ? De plus, la relation avec les publics semble de plus en plus attribuée aux « community managers » dans les organisations. Ce travail relationnel relève-t-il d’une forme de travail émotionnel ?

Ce dernier aspect nous amène alors au dernier acteur de ce triptyque : les usagers. Au sein d’un paysage affectif constitué de cœurs, de likes et autres émojis, comment les usagers signalent-ils leurs émotions et participent-ils à la circulation des affects ? Les nouvelles fonctionnalités offertes par les dispositifs numériques renforcent-elles l’expressivité de soi en ligne (Allard, 2015) ou de nouvelles formes de remixabilité des contenus numériques ? Nous pouvons ainsi nous interroger sur le statut, la signification de ces affects (est-ce vraiment des affects ou des émotions qui sont exprimés ?).

Axes thématiques

Nous proposons de discuter au sein de cette revue ces pistes de réflexion à partir des 4 axes thématiques suivants :

Axe 1 : Usages des affects et écriture de soi

Une première question nous est apparue centrale : quels sont les affects qui circulent ? Au-delà des signes et de leur matérialité, ne sommes-nous pas face à une forme appauvrie se réduisant à des  ou des  ? Quelle(s) significations donnent les usagers à ces expressions qualifiées d’affectives ? Ce premier axe propose alors d’interroger par une approche socio-pragmatique les usages expressifs de l’affect. Ces usages donnent lieu par exemple à des jeux avec le temps. Ils deviennent une manière d’évacuer l’ennui tels les « challenges » sur Periscope ou l’usage des smartphones au travail et en salle de classe.

Il convient alors d’interroger à la fois l’intentionnalité des usagers qui produisent ces affects, autant que la réception de ceux-ci dans le cadre de communications interpersonnelles ou plus larges.

Mais au-delà d’une communication entre individus, ces expressions de l’affect participent-elles à une forme d’automédialité ? Autrement dit, cette production de signes affectifs n’est-elle pas un moyen pour le sujet de construire un retour sur sa propre réception, de développer des repères pour mieux interpréter sa propre écriture de soi ? Si certains dispositifs, tels Facebook et sa timeline, permettent de « revivre des moments forts », en quoi les usagers produisent eux-mêmes des signes affectifs afin d’orienter leur attention au sein de leur propre production numérique ?

Axe 2 : Signes et circulations des affects

Les possibles mesures et circulations des affects par les dispositifs socionumériques résident en la captation des productions des internautes. Les productions de ces derniers étaient prolifiques et protéiformes sur le Web « 1.0 », rendant ainsi leur classification quasiment impossible. La structuration possible est venue par les analyses des « viralité » ou des caractéristiques mémetiques de ces contenus qui se propagent sur le web. Or les plateformes majeures du web et le système universel d’encodage des caractères semblent de plus en plus réduire la sémiodiversité afin de standardiser et mesurer des affects attribués aux usagers qui les mobilisent. Des travaux interrogent déjà la présence de ces signes qui composent une interface web, de leur attachement à un territoire, un lieu, une marque à partir des attributs construits, repris, transposés, modifiés par les usagers et qui présentent une sémiodiversité. Les propositions pourront donc soumettre des méthodes d’analyse de ces signes qui marquent un attachement à un lieu, à une histoire, à une personne, de leur circulation, de leur signification non-figée et des affects qui les composent.

Autrement dit, ces signes créés dans un contexte et qui ont la capacité de circuler d’être repris, modifiés, sélectionnés par ces plateformes sont-ils mieux composés sémiotiquement que d’autres ? Ces signes liés aux affects ont-ils des significations variables, à la carte, en fonction du contexte de leur mise en scène, de leur mobilisation par les usagers ?

Ces signes sont inscrits dans une temporalité de la narration, de l’échange, du commentaire. Méta-donnée du « faire-dire » et du « faire-agir », ont-ils la capacité d’accélérer ou de décélérer la circulation des contenus qu’ils accompagnent ? Les travaux qui interrogent la circulation de ces signes et de la temporalité induite par leur présence sont attendus avec bienveillance.

Axe 3 : Design affectif et socioéconomie des émotions

Les contributions de ce troisième axe visent à décrire et analyser les modes de production des interfaces, et plus largement des propositions de valeur centrées sur la circulation des affects.

De la même manière que s’est développé un « paysage réputationnel » (Origgi, 2007), certaines interfaces de plateforme web ont pris un tournant émotionnel. L’apparition de ces cœurs et autres émojis (comme les Facebook Reactions) interroge la manière dont les concepteurs se représentent les affects et les traduisent en fonctionnalités : quelles définitions les designers, et plus largement les acteurs impliqués dans la conception des interfaces, donnent-ils aux affects ? Quels potentiels, de socialisation et de valorisation économique, imaginent-ils dans cette offre de service ? Quels sont les discours qui accompagnent cette proposition de valeur, en interne comme auprès des partenaires, dont les usagers ? Si des potentialités sont envisagées, cela signifie que l’implémentation d’interactions socionumériques basées sur les affects s’inscrit dans une stratégie économique. Dans ce cas, comment les entreprises s’organisent-elles pour opérer cette stratégie ? Quels actifs cherchent-elles à acquérir (recrutements, brevets, rachat d’entreprises, etc.) ? Comment se structure le marché des affects en ligne ? Dans quelle mesure se constitue un équilibre entre les multiples partenaires de la plateforme (utilisateurs, régies publicitaires, annonceurs, distributeurs) ?

À l’aune de la contribution des usagers, et des milliards d’émotions qu’ils partagent en ligne, il peut être opportun de mettre en discussion cette économie affective avec les modèles socioéconomiques des industries culturelles, avec le modèle des marchés multi-faces (Sonnac), ainsi qu’avec le modèle du digital labor (Casilli & Cardon, 2015).

Axe 4 : Mesures et marchandisations des affects

Là où les mesures de la réputation visent à favoriser des prises de décision en s’appuyant sur les « foules numériques », les métriques affectives (« impressions » sur Twitter, « réactions » sur Facebook, etc.) semblent produire du singulier. Elles offrent la possibilité de redéfinir des sujets là où les bases de données des dispositifs numériques et les calculs qui régissent leur fonctionnement élaguent toute forme de subjectivité (Rouvroy et Berns, 2013). Elles se dévoilent potentiellement comme des éléments qui, pour les organisations, semblent nécessaire à produire (pour générer des « scores » élevés, personnaliser la relation avec les publics, gagner en visibilité, développer leur « image de marque ») autant qu’à mesurer. De nombreux discours à destination des praticiens et annonceurs participent à la construction de conventions définissant les méthodes et apports potentiels d’une communication affective numérique : usage des émojis pour converser avec les publics, recours systématique à l’humour pour attirer l’attention, insertion des métriques affectives aux logiciels de veille stratégique… Ce dernier axe invite à proposer des contributions qui décrivent, analysent et portent un regard critique sur les usages des données et métriques affectives par les organisations (marchandes ou non), les pratiques professionnelles voire les nouvelles professions (“Chief feeling officer”) qu’elles impliquent, ainsi que les formes de communication affective qu’elles permettent.

Les productions attendues ne se limitent pas au seul champ de l’information-communication, et peuvent se situer au plus près du terrain, avec une approche empirique, sous la forme d’étude de cas, ou bien viser un éclairage plus épistémologique, avec des propositions conceptuelles. Dans un cas comme dans l’autre, il est attendu des auteurs que leurs contributions permettent de saisir conjointement les processus et les enjeux des affects numériques. 

Coordinateurs

  • Laurence Allard : loallard@gmail.com

  • Camille Alloing : alloingcamille@gmail.com

  • Mariannig Le Béchec : MLebechec@poitiers.iae-france.fr

  • Julien Pierre : julienpierre@live.fr 

Calendrier de la publication 

  • Réception des articles de 35 000 signes : 31 janvier 2017. Les articles sont à envoyer aux quatre coordinateurs du dossier.

  • Notification d’acceptation : 31 mars 2017
  • Retours des articles corrigés : 31 mai 2017

Catégories

Dates

  • mardi 31 janvier 2017

Mots-clés

  • affect, émotions, web, numérique

Contacts

  • Camille Alloing
    courriel : alloingcamille [at] gmail [dot] com

Source de l'information

  • Camille Alloing
    courriel : alloingcamille [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Les affects numériques », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 12 octobre 2016, http://calenda.org/379687