AccueilThéories du complot à l'heure du numérique et processus de radicalisation islamiste sur internet

Théories du complot à l'heure du numérique et processus de radicalisation islamiste sur internet

Conspiracy theories in the digital age and processes of Islamic radicalisation via Internet

Revue « Quaderni »

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Publié le mercredi 16 novembre 2016 par Elsa Zotian

Résumé

Les théories du complot et les phénomènes de radicalisation, qu'ils soient politiques, religieux, violents, ou simplement le fait de productions statistiques instituées, présentent plusieurs points communs qui nous amènent à envisager ces deux numéros des Quaderni dans une forme de continuité. L'objectif commun de ces deux numéros est de s'affranchir de l'immédiateté et de l'injonction médiatique à fournir « clefs en mains » des réponses aux théories du complot et à la radicalisation islamiste pour proposer une approche scientifique renouvelée de l'analyse des rapports entre nouvelle technologies, communication politique de masse et ces phénomènes sociaux.

Annonce

Argumentaire

Les théories du complot et les phénomènes de radicalisation, qu'ils soient politiques, religieux, violents, ou simplement le fait de productions statistiques instituées, présentent plusieurs points communs qui nous amènent à envisager ces deux numéros des Quaderni dans une forme de continuité. Tout d'abord, ces phénomènes focalisent l'attention des médias traditionnels à telle enseigne qu'il est devenu impossible de dénombrer les dossiers qui leurs sont consacrés dans les hebdomadaires ou les reportages à la télévision. Mais, les théories du complot, au même titre que les trajectoires de radicalisation des acteurs sociaux, y sont le plus souvent présentées de manière simpliste et erronée, comme relevant davantage de troubles psychopathologiques que de logiques sociopolitiques à proprement parler. De même, les projecteurs sont largement braqués sur « les jeunes » (et notamment les moins dotés en capital culturel), catégorie sociologiquement lâche, et leur consommation de vidéos en ligne, comme si d'autres catégories d'acteurs étaient hermétiques à ces phénomènes. En outre, un autre point de contact bien réel entre les théories du complot et les phénomènes de radicalisation est souvent mis en lumière : l'usage de vidéos complotistes sur internet ; on pense notamment à la propagande développée par les mouvements djihadistes. En effet, qu'il s'agisse du conspirationnisme ou des processus de radicalisation, tous ont trouvé dans l'essor d'internet et de la communication de masse un nouveau terrain pour faire avancer leur cause politiquement déterminéeauprès du public le plus large.

En conséquence, et parce que le conspirationnisme – dans ses formes extrêmes au moins – peut être envisagé comme une forme de pensée radicale, il nous a semblé légitime d'articuler ces deux numéros dans une sorte de continuum logique, tout en leur assignant chacun un périmètre fermement défini. Enfin, l'objectif commun de ces deux numéros est de s'affranchir de l'immédiateté et de l'injonction médiatique à fournir « clefs en mains » des réponses aux théories du complot et à la radicalisation islamiste pour proposer une approche scientifique renouvelée de l'analyse des rapports entre nouvelle technologies, communication politique de masse et ces phénomènes sociaux.

Les théories du complot à l'heure du numérique

S'il semble largement admis que les attentats du 11 septembre 2001 à New-York et Washington ont ouvert un nouveau cycle conspirationniste, les dernières années ont vu les théories du complot se multiplier dans l'espace public autour des récents attentats de Paris ou de Bruxelles, ou dans les discours de Thierry Meyssan, Alain Soral et Dieudonné. En tant que représentation politique historicisée à la fois globale et hégémonique de la marche du monde, la pensée conspirationniste prétend qu’il existe un grand complot. Tous les événements extraordinaires (catastrophes naturelles, attentats ou assassinats, prouesses scientifiques ou technologiques, etc.), tous les phénomènes ayant des conséquences sociales négatives (chômage, épidémies, alcoolisme, consommation de drogues, etc.), au même titre que certains faits, situations ou circonstances en apparence insignifiants (attribution des Oscars ou résultat sportif, etc.), se voient présentés comme le produit de la volonté secrète, exclusive, omnipotente et omnisciente d’une minorité organisée ou d’une structure internationale. Les explications par le complot, en d’autres termes par l’existence de raisons cachées, de liens souterrains, de forces occultes, de pactes secrets affirment alors lever le voile sur une réalité prétendument dissimulée aux yeux de tous.

Or, au-delà de cette définition, l'essor contemporain du conspirationnisme a suscité un vif intérêt des journalistes, des professionnels de la politique et des chercheurs pour un sujet/objet jusqu'alors relativement ignoré ou marginal, en France. Ainsi, la grande presse et les magazines hebdomadaires ou mensuels (L'ExpressLe PointDiplomatie ou encore Historia) multiplient les articles traitant de la thématique conspirationniste, notamment de l'engouement des adolescents. Les pouvoirs publics, comme en témoigne la mise en place en février 2016 du site gouvernemental « On te manipule », cherchent par tous les moyens à lutter contre le développement du conspirationnisme. Quant aux champs académiques français et européens, au-delà de leurs pionniers, ils sont traversés par une vitalité interdisciplinaire inédite qui les rapprochent du monde anglo-saxon où les « conspiracy theories » sont un objet d'étude depuis les années 1960 au moins. Ceci se traduit par exemple par la mise en place de l'action européenne COST Comparative Analysis of Conspiracy Theories en 2016. En outre, depuis 2010, des revues aussi hétérogènes que Science et Pseudo-scienceAgoneRaison PubliqueEsprit ou encore Diogène ont dédié un numéro au complotisme. Même Le Monde diplomatique y est allé de son dossier spécial. Malgré leurs différences, ces opus se concentrent essentiellement autour de quatre thématiques classiques. 1°) La présentation des différentes théories du complot, leurs caractéristiques, leurs fonctions et les modes d'adhésion. 2°) Les aspects relatifs à la rhétorique conspirationniste. 3°) Les liens supposés ou réels entre approche critique et théories du complot ainsi que l’utilisation de ces dernières comme un anathème facile et disqualifiant. 4°) La réfutation des théories du complot.

Dès lors, dans son dossier thématique, Quaderni entend s’adresser principalement aux chercheurs en sciences humaines et sociales afin d'adopter une approche renouvelée et un angle radicalement différent de ceux habituellement mobilisés pour étudier le conspirationnisme : privilégier les liens entre complotisme, nouvelles technologies et communication. On s'interrogera alors sur la manière dont l’essor de nouvelles technologies de l'information et de la communication a impacté le champ conspirationniste. Pour ce faire, l'attention se concentrera sur trois grandes thématiques qui définiront également la trame du numéro : 1°) La diffusion des discours conspirationnistes sur le web et les réseaux sociaux. 2°) Les approches médiatiques du conspirationnisme : entre attraction, répulsion et ludisme. 3°) Les tentatives de ripostes face au conspirationnisme.

  • La diffusion des discours conspirationnistes sur le web et les réseaux sociaux

Quelles évolutions, quelles pratiques et usages sociaux du complotisme ? Comment de véritables communautés, leaderships et réseaux complotistes se structurent-ils ? Quel rôle joue internet dans le nivellement épistémologique entre savoirs savants et savoirs profanes (« ressourcisation » de l’incompétence) autour des thématiques complotistes ? L'esthétique du complot dans les vidéos de propagande politique des complotistes. Quels procédés techniques sont mobilisés ? Quel(s) est/sont le(s) public(s) visé(s) ? Le merchandising complotiste et le « business » du complot sur l'internet (monétisation de vidéos, vente de produits dérivés, etc.).

  • Les approches médiatiques du conspirationnisme : entre attraction, répulsion et ludisme

    • L'attraction/répulsion des mass-médias pour les théories du complot et ceux qui les portent (notamment Thierry Meyssan, Alain Soral et Dieudonné pour le cas français ; Alex Jones, David Icke et Lyndon LaRouche dans le monde anglo-saxon).
    • L'aspect ludique ou parodique des théories du complot, comme le « Le complot » sur Canal plus, des épisodes des Simpson ou de South Park ou bien encore des films tels que Iron Sky, pourront également être analysés.
    • Le cinéma, JFK par exemple, ou les séries télévisées comme X-Files peuvent-ils être considérés comme apportant du crédit aux thèses conspirationnistes ? Ces supports fictionnels renforcent-ils l'adhésion du public aux théories du complot hors du champ de la fiction ?
  • Les tentatives de ripostes face au conspirationnisme

Les tentatives de ripostes, institutionnelles ou non, sur et en dehors de l'internet. Quels outils sont mobilisés, pour quels résultats escomptés et/ou atteints ? Quelles perspectives ? Quelles limites ? Cette liste n’est pas exhaustive et d’autres propositions pourront être formulées autour du triptyque : conspirationnisme, nouvelles technologies, communication. Il sera notamment possible de proposer des études de cas ou des monographies.

Les processus de radicalisation islamiste sur internet

L'usage politique des nouvelles technologies est manifeste ces dernières années dans le phénomène de « radicalisation » tout à la fois religieuse, politique et sociale, qui a touché nombre d'individus, en France et à l'étranger, et qui se caractérise par des changements dans les trajectoires biographiques ou dans les carrières au sens sociologique du terme des acteurs concernés. « Radicalisation » est un terme polysémique qui sera entendu ici d'abord comme le retour à la « racine » d'un mouvement, à sa pureté originelle ou à son âge d'or. Par exemple, le salafisme fondé étymologiquement sur la racine salaf, les « pieux anciens », entend revenir à une pratique historique et orthodoxe de l'islam jugée préférable à ses formes actuelles ; il est une des sources centrales du djihadisme contemporain. Ensuite, la radicalisation peut être entendue comme le « passage à la limite » d'une position politique qui ne souhaite plus s'encombrer de demi-mesures et préfère la révolution à la réforme. Enfin, la transformation de l'adversaire, habituellement partenaire-adversaire, en ennemi est une dernière modalité de radicalisation qui est à la source du passage à la violence.

Ce numéro des Quaderni porte donc son attention aux processus de radicalisation islamiste opérée via les NITC et qui conduit des segments de la population à partir « faire le jihad » ou à basculer dans le violence terroriste. Il apparaît alors bien trop simple de penser ces voies de radicalisation comme, d'une part, relevant d'une simple problématique psychopathologique et, d'autre part, comme une réponse traditionaliste et fondamentaliste au matérialisme des nouvelles technologies occidentales. En effet, le rejet des sciences et du progrès s'accompagne paradoxalement d'une fascination pour les technologies de communication de la part d'individus ou de groupes radicalisés. Aussi, la politisation des réseaux sociaux, leur capacité d'endoctrinement à distance, la mise à disposition d'argumentaires et de vision du monde qu'ils opèrent (dont la vision conspirationniste), leur capacité de conviction, notamment entre individus qui ne se rencontrent jamais physiquement, sont susceptible d'une analyse en sciences sociales. L'objectif de ce numéro consiste à étudier les dissonances cognitives spécifiques aux formes de radicalisation : rejet des sciences vs. attrait pour les technologies, refus de la démocratie vs. volonté d'une communauté soudée et rejet des valeurs démocratiques vs. adhésion au néolibéralisme économique. De même, existe-t-il des affinités électives particulières, et de quelle nature, entre les phénomènes de radicalisation islamiste et l'adhésion aux théories du complot comprises comme des théories du pouvoir proposant une vision politique et historique globale ? En outre, à quoi ressemble une carrière de « radicalisation en ligne » ? Comment les NTIC construisent-elles un entre-soi qui favorise des formes de rupture avec le monde profane, des formes de haine ainsi que la désignation d'un ennemi et bouc-émissaire. Est-il possible de les identifier, de caractériser leur structure narrative et de réfléchir à des programmes de « dé-radicalisation » prenant en compte les particularités des thèses complotistes liées aux formes de radicalisation islamiste ?

Bibliographie indicative

  • Ahmad Ashraf, « Conspiracy Theories » in Encyclopedia Iranica, New York, Columbia University Press, Vol. 6, fasc. 2, 2011, pp. 138-147.
  • Gordon B. Arnold, Conspiracy Theory in Film, Television and Politics [2008], Westport, Praeger Publishers, 2008, 189 p.
  • Michael Barkun, A Culture of Conspiracy : Apocalyptic Vision in Contemporary America [2003], Berkeley, University of California Press, 2013, 300 p.
  • Benjamin Barber, Djihad versus McWorld. Mondialisation et intégrisme contre la démocratie [2001], Paris, Hachette Littérature, 2001, 303 p.
  • Antony Beevor, « La fiction et les faits. Périls de la faction », Le débat, N° 165, Vol. 3, 2011, pp. 26-40.
  • Olivier Blondeau, Devenir média. L'activisme sur internet, entre défection et expérimentation [2007], Paris, Éditions Amsterdam, 2007, 390 p.
  • Olivia Brender, « Fiction et événement : le 11 Septembre dans les séries télévisées américaines, 2001-2003 », Bulletin de l'Institut Pierre Renouvin, Vol. 2, N° 26, 2007, pp. 81-96.
  • Gérald Bronner, La pensée extrême. Comment des hommes ordinaires deviennent des fanatiques [2016], Paris, PUF, 2016, 380 p.
  • Véronique Campion-Vincent, La société parano. Théories du complot, menaces et incertitudes [2007], Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2007, 187 p.
  • Samuel Chase-Coale, Paradigms of Paranoia : The Culture of Conspiracy in Contemporary American Fiction [2005],Tuscaloosa, University Alabama Press, 2005, 272 p.
  • Annie Collovald, Brigitte Gaïti (dir.), La démocratie aux extrêmes. Sur la radicalisation politique [2006], Paris, La dispute, 2006, 336 p.
  • Jean-Christophe Damaisin d'Arès, Terrorisme islamiste, recrutement et radicalisation [2016], Levallois-Perret, Éditions Jean-Pierre Otelli, 2016, 112 p.
  • Peter Knight, Conspiracy Culture. From Kennedy to the X-Files [2000], New York, Routledge, 2000, 287 p.
  • Erich Goode, « Why Was The X-Files So Appealing ? », Skeptical Inquirer, Vol. 26, N° 5, Septembre-Octobre 2002, pp. 48-50.
  • Julien Giry, Le conspirationnisme dans la culture politique et populaire aux États-Unis [2014], thèse de doctorat en science politique, Université de Rennes 1.
  • Julien Giry, « Le conspirationnisme, archéologie et morphologie d'un mythe politique », Diogène, N° 249-250, 2015, pp. 40-50.
  • François Huyghe, Comprendre le pouvoir stratégique des médias [2005], Paris, Eyrolles, 2005, 227 p.
  • Gilles Kepel, Jihad. Expansion et déclin de l'islamisme [2000], Paris, Gallimard, 2003, 720 p.
  • Gilles Kepel, Antoine Jardin,Terreur dans l'Hexagone, Genèse du djihad français[2015], Paris, Gallimard, 2015, 352 p.
  • Marie-Anne Matard-Bonucci, « L'image, figure majeure du discours antisémite », Vingtième siècle. Revue d'histoire, Vol. 72, N° 72, 2001, pp. 27-40.
  • Christine Montalbetti, « Fiction, réel, référence », Littérature, N° 123, 2001, pp. 44-55.
  • Pierre Nora, « Histoire et roman, où passent les frontières ? », Le Débat, Vol. 3, N° 165, 2011, pp. 6-12.
  • Robert A. Rosenstone, « JFK : Historical Fact/Historical Film », The American Historical Review, Vol. 97, N° 2, 1992, pp. 506-511.
  • Olivier Roy, L’Islam mondialisé [2002], Paris, Le Seuil, 2004, 240 p.
  • Olivier Roy, Le Djihad et la mort [2016], Paris, Le Seuil, 2016, 175 p.
  • Lynn Spigel, « Entertainment Wars : Television Culture after 9/11 », American Quarterly, Vol. 56, N° 2, 2004, pp. 235-270.
  • Pierre-André Taguieff, La foire aux Illuminés. Ésotérisme, théories du complot, extrémisme [2005], Paris, Mille et une nuits, 2005, 612 p.
  • Pierre-André Taguieff, L'imaginaire du complot mondial. Aspects d'un mythe moderne [2006], Paris, Mille et une nuits, 2010, 215 p.
  • Emmanuel Taïeb, « Logiques politiques du conspirationnisme », Sociologie et société, Vol. 42, N° 2, 2010 pp. 265-289.

Modalités de soumission

Les propositions inédites d'articles indiquant le titre du numéro envisagé devront être rédigées en français ou en anglais (environ 400 mots accompagnés d'une brève bio-bibliographie indicative) et envoyées

avant le 4 décembre 2016 

aux coordinateurs des numéro (adresses ci-dessous).

Après acceptation du résumé, envoi de l'article (25 000 signes) en conformité avec les modalités éditoriales des Quaderni avant le 1er avril 2017 (date susceptible de modification).

Il sera alors évalué par le comité de rédaction.

La publication interviendra à l'automne 2017 pour le premier numéro.

Coordination scientifique

Les « théories du complot à l'heure du numérique », Numéro proposé et coordonné par Julien Giry, Docteur en Science Politique de l'Université de Rennes 1

Les « processus de radicalisation islamiste sur internet », Numéro proposé et coordonné par Julien Giry (Docteur en Science Politique de l'Université de Rennes 1), Emmanuel Taïeb (Professeur des Universités en Science politique à Sciences Po Lyon) et Virginie Tournay (chargée de recherche au CNRS, CEVIPOF)

Contacts

  • julien.giry@univ-rennes1.fr
  • emmanuel.taieb@sciencespo-lyon.fr
  • virginie.tournay@sciencespo.fr

Dates

  • dimanche 04 décembre 2016

Fichiers attachés

Mots-clés

  • théories du complot, radicalisation islamiste, NTIC

Contacts

  • Julien Giry
    courriel : julien [dot] giry [at] univ-rennes1 [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Julien Giry
    courriel : julien [dot] giry [at] univ-rennes1 [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Théories du complot à l'heure du numérique et processus de radicalisation islamiste sur internet », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 16 novembre 2016, http://calenda.org/383115