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À l'écoute des transnationalisations religieuses

Sounding Religious Transnationalism

Revue « Civilisations », n°67

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Publié le mardi 24 janvier 2017 par João Fernandes

Résumé

Si la transnationalisation et la relocalisation musicale du religieux est historiquement liée à l’évangélisation, l’esclavage et la colonisation, elle s’observe aussi dans le contexte de la migration et, plus largement, lors du déplacement des musiciens, de la circulation des recueils de chants et de la diffusion des enregistrements, sur des supports matériels et immatériels. Dans tous ces contextes, il importera de comprendre comment le musical circule et véhicule des significations qui participent à la recomposition des univers de sens, des idées, appartenances et pratiques religieuses ou encore des rituels, des prières et des modes d’incarnation du divin.

Annonce

Civilisations, vol. 67

Argumentaire

Loin de se limiter à l’étude des migrations, l’approche transnationale s’est avérée féconde dans de nombreux domaines. Les travaux de Mark Slobin (1992 et 1993) ont apporté les premières pierres théoriques à l’analyse des phénomènes de transnationalisation musicale. En reconnaissant la pertinence des notions de "flux" (Appadurai 2005) et de "communautés imaginées" (Anderson 1996), le concept de "paysage" (Appadurai 2005) lui a permis d’explorer la manière dont s’articulent plusieurs "contextes musicaux translocaux".

Pour intéressante qu’elle soit, cette approche et celles proposées par d’autres auteurs (Azcona 2005, Ramnarine 2007, Zheng 2010, O’Toole 2014) se livrent rarement à l’analyse des processus musicaux à l’œuvre et proposent généralement un regard sociologique sur des musiques populaires et séculières ayant acquis une dimension transnationale ou encore sur des musiciens dont les parcours professionnels s’inscrivent dans des réseaux transnationaux (Kiwan et Meinhof 2011).

De manière générale, les liens entre musique, transnationalisation, migration, diaspora et/ou diversité restent, malgré quelques travaux pionniers (Slobin 1994, 2003 ; Ramnarine 1996 ; Manuel 1997 ; Shelemay 1998 ; Um 2000 ; Knudsen 2001 ; Stokes 2004, 2007 ; Solis 2005 ; Muller 2006 ; Baily et Collyer 2006 ; Martiniello et Lafleur 2008 ; Toynbee et Dueck 2012 ; Krüger et Trandafoiu 2013 ; Pistrick 2015 ; Biermann, Ferran, Pistrick et Pouchelon 2015 ; Damon et Bachir-Loopuyt 2016), encore un champ à explorer.

Dans le domaine religieux, on ne compte plus les éclairages apportés par le paradigme transnational. Depuis les travaux fondateurs de Nina Glick Schiller, Linda Basch et Suzanne Blanc-Szanton (1992), Peter Beyer (1994) et Peggy Levitt (1998, 2001), les études sur la transnationalisation religieuse ont mis à jour les dynamiques rendant possible les processus de délocalisation et de relocalisation de croyances, de rituels et de pratiques qui se désenclavent de leurs contextes d’émergence pour circuler à travers de nouveaux flux, pas nécessairement sous-tendus par une logique missionnaire (Argyriadis, Capone, de la Torre et Mary, 2012 ; Capone 2004, 2010 ; Salzbrunn 2015 ; Salzbrunn et von Weichs 2013).

Un constat s’impose pourtant. Rares sont les études ayant envisagé les liens entre musique et religion dans une perspective transnationale (Scruggs 2005 ; Shelemay 2006 ; Clark 2006 ; Butler 2008 ; Carl 2014 ; Ferran et Fernando 2014 ; Ferran 2015 ; Salzbrunn 2016). Ce dossier vise à approfondir ces questions en examinant la manière dont la musique et le religieux se transnationalisent conjointement. Précisons que la musique est entendue ici dans un sens large et peut faire référence non seulement à des chants et des répertoires, mais également à des instruments de musique, des rythmes, des mélodies, des paroles chantées, des rituels ou processions musicales, des danses, des gestes, des musiciens et leurs vêtements, des milieux, environnements ou paysages sonores, ou encore à tout autre sonorité religieuse, telles que des appels à la prière, des sons de cloche, des cris, des pleurs, des ululements, des récitations ou des cantillations.

Ayant ainsi circonscrit l’objet musical, ce dossier essaiera de répondre à la série de questions suivantes. Comment, dans quels contextes et dans quelle mesure la mobilité des musiques, musiciens et supports musicaux facilite la propagation des idées, identités et pratiques religieuses au-delà des frontières nationales ? De quelle façon les flux musicaux contribuent à tisser des réseaux d’interconnexion religieuse qui transcendent les États-nations ? Enfin, dans quelle mesure les processus de déterritorialisation et de reterritorialisation musicale conduisent à la formation de communautés religieuses transnationales ou translocales qui se nourrissent de l’imaginaire d’une terre d’origine et d’un ou plusieurs lieux d’ancrage (plus ou moins virtuels ou imaginés) pour se construire de nouvelles appartenances ?

Si la transnationalisation et la relocalisation musicale du religieux est historiquement liée à l’évangélisation, l’esclavage et la colonisation, elle s’observe aussi dans le contexte de la migration et, plus largement, lors du déplacement des musiciens, de la circulation des recueils de chants et de la diffusion des enregistrements, sur des supports matériels (disques, cassettes, CDs, DVDs) et immatériels (radio, télévision, Internet). Dans tous ces contextes, il importera de comprendre comment le musical (tel que défini ci-dessus) circule et véhicule des significations qui participent à la recomposition des univers de sens, des idées, appartenances et pratiques religieuses ou encore des rituels, des prières et des modes d’incarnation du divin.

Axes thématiques

Quatre thèmes seront retenus pour orienter les propositions :

1. La transnationalisation au prisme de l’histoire. Les phénomènes de transnationalisation et de translocalisation religieuse ayant subi de profondes mutations au XXe siècle, il conviendra d’en rendre compte par la musique, à travers notamment le développement des nouvelles technologies et le déplacement accru des musiciens. On pourra aussi se demander dans quelle mesure ces transformations sont réellement inédites ou si elles ne reproduisent pas des phénomènes plus anciens.

2. Nouveaux terrains, nouvelles problématiques. La nature transnationale des musiques étudiées conduit le chercheur à mener des enquêtes de terrain à la fois localisées et multi-situées (Marcus 1995 ; Coleman et Hellermann 2010). Si l’observation participante, la conduite d’entretiens et le recueil de récits de vie restent pertinents pour son étude, l’enquêteur est parfois amené à recouper ses données de terrain avec des sources de secondes mains (écrites, sonores). Dans certains cas, il doit combiner des enquêtes en milieu urbain et rural, alors que le "cyber-terrain", auquel il est inévitablement confronté, pose de nombreux problèmes méthodologiques.

3. Analyse des processus à l’œuvre. En analysant les processus de réception, d’appropriation, de création et de (re)mise en circulation des pratiques et objets musicaux localisés, cet axe vise à mieux comprendre les différentes phases de la transnationalisation et de la translocalisation religieuse. À titre d’exemple, on pourra s’attacher à analyser les processus de sacralisation des musiques séculières, ou encore la sécularisation des musiques religieuses. L’analyse pourra aussi porter sur le déplacement des musiciens, ainsi que sur les réseaux, les parcours ou les trajets dans lesquels ils s’inscrivent. Dans un contexte migratoire dynamique, où le paysage religio-musical se diversifie et où la pluralité devient "audible" (Damon et Bachir-Loopuyt 2016), il importera de faire ressortir les enjeux de pouvoir, de réappropriation et d’échappatoire aux logiques institutionnelles qui animent les acteurs de la transnationalisation. On insistera enfin sur le fait que certains processus se déroulent dans une logique interactive, dans un contexte de folklorisation des appartenances et de marketing de la diversité, qui s’exprime à travers la musique.

4. Échelles et pôles d’identification. À partir d’exemples localisés, on se demandera dans quelle mesure l’articulation du musical et du religieux participe de mouvements d’uniformisation et de diversification du monde. On interrogera aussi la manière dont les musiques religieuses transnationales contribuent à la fabrique d’appartenances multiples (Yuval-Davis, Viethen et Kannabiran 2006), articulant religiosité, nationalité, ethnicité et volonté d’appartenir à diverses communautés imaginées.

Modalités pratiques d'envoi des propositions

Les propositions d'articles, en français ou en anglais (un titre et un résumé de 300 mots), sont à envoyer

avant le 30 mars 2017

au secrétariat et à un éditeur de la revue (civilisations@ulb.ac.be et jnoret@ulb.ac.be), ainsi qu’aux coordinateurs du dossier : Stefania Capone, Hugo Ferran et Monika Salzbrunn (hugo.ferran@gmail.com).

Civilisations est une revue d’anthropologie à comité de lecture publiée par l’Institut de Sociologie de l’Université libre de Bruxelles. Diffusée sans discontinuité depuis 1951, la revue publie, en français et en anglais, des articles relevant des différents champs de l’anthropologie, sans exclusive régionale ou temporelle. Relancée depuis 2002 avec un nouveau comité éditorial et un nouveau sous-titre (Revue internationale d’anthropologie et de sciences humaines), la revue encourage désormais particulièrement la publication d’articles où les approches de l’anthropologie s’articulent à celles d’autres sciences sociales, révélant ainsi les processus de construction des sociétés.

Coordination du numéro

  •  Stefania Capone (CNRS/EHESS),
  • Hugo Ferran (EHESS)
  • Monika Salzbrunn (ISSRC/UNIL)

Pour plus d’informations, voir http://civilisations.revues.org

Dates

  • jeudi 30 mars 2017

Mots-clés

  • musique, religion, transnationalisme

Contacts

  • Ferran Hugo
    courriel : hugo [dot] ferran [at] gmail [dot] com

Source de l'information

  • Hugo Ferran
    courriel : hugo [dot] ferran [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« À l'écoute des transnationalisations religieuses », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 24 janvier 2017, http://calenda.org/391264