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La crise, un objet pour l’anthropologie ?

Congrès 2023 de l’Association française d’ethnologie et d’anthropologie

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Published on Tuesday, July 19, 2022

Abstract

En 2020, à peine le nouveau conseil d’aministration de l’Association française d’ethnologie et d’anthropologie (AFEA) avait-il été élu, que l’arrivée de la covid-19 nous obligea à mettre en place de nouvelles modalités de fonctionnement dans un rapport au temps associatif chamboulé. Des chercheurs et chercheuses se sont emparé·es du sujet, ont enquêté et publié dans le temps de l’urgence avec une aisance que nous avons admirée. Dans le même temps, nous nous sentions résister au tourbillon général parfois confus dans lequel cette situation nous entraînait, à notre échelle. Comment sommes-nous parvenus à cette ambivalence, entre l’élan et la résistance ? Et pour quelles raisons ? Le troisième congrès de l’AFEA tentera de répondre à ces questions en vous proposant de travailler sur les crises, employées au pluriel non pas pour contribuer à « vider de l’intérieur » (Morin, 1976) la notion, mais pour à la fois sortir de l’immédiateté et investiguer les différentes situations humaines qu’elles qualifieraient.

Announcement

Argumentaire

L’Association Française d’Ethnologie et d’Anthropologie a été créée en janvier 2009 pour promouvoir l’anthropologie sociale, la pluralité de ses pratiques et de ses domaines d’application, sa transmission et son devenir. Elle vise à rassembler des individus et des associations, généralistes ou spécialisées, pour donner à notre discipline une plus grande visibilité dans la société. En 2020, à peine le nouveau Conseil d’Administration de l’association avait-il été élu, que l’arrivée de la Covid-19 nous obligea à mettre en place de nouvelles modalités de fonctionnement dans un rapport au temps associatif chamboulé. De toutes parts, la « crise sanitaire » mobilisait : politiques, journalistes, professionnel·les de santé, scientifiques. Des chercheurs et chercheuses se sont emparé·es du sujet, ont enquêté et publié dans le temps de l’urgence avec une aisance que nous avons admirée. Dans le même temps, nous nous sentions résister au tourbillon général parfois confus dans lequel cette situation nous entraînait, à notre échelle. Comment sommes-nous parvenus à cette ambivalence, entre l’élan et la résistance ? Et pour quelles raisons ?

Le troisième Congrès de l’AFEA tentera de répondre à ces questions en vous proposant de travailler Les Crises, employées au pluriel non pas pour contribuer à « vider de l’intérieur » (Morin, 1976) la notion, mais pour à la fois sortir de l’immédiateté et investiguer les différentes situations humaines qu’elles qualifieraient. La conférence d’ouverture sera donnée par Janet Roitman et celle de conclusion par Jean-Pierre Olivier de Sardan. Un temps plus politisé permettra d’aborder les crises institutionnelles auxquelles doit faire face la professions.

Une discipline des crises ?

Nés dans des contextes politiques, économiques, sociaux et culturels marqués par l’asymétrie, la domination et la violence, les terrains de l’anthropologie sociale et culturelle sont d’abord des terrains de crises. L’ajout, au 19e siècle, d’un sentiment croissant d’une « crise de civilisation », tout occidentale, et de la multiplication des contacts avec de nouvelles formes d’altérités, participe des fondements de l’ethnologie (Laburthe-Tolra et Warnier, 1993) et de ses pratiques. Ainsi, étudier des groupes humains de petite taille, localisés, dont la dimension historique est alors peu soupçonnée – voire niée – justifiera à de nombreux égards qu’une ethnologie d’urgence se consacre, ici et là-bas (Geertz, 1996), à la collecte (jusqu’au vol) de matériaux, avant que ces groupements ne disparaissent emportés par la modernité.

Crises, ruptures, événements, conflits, catastrophes, et autres désordres font pourtant partie de la dynamique même des systèmes sociaux (Balandier, 1985). Il semble impossible ainsi, pour l’anthropologie sociale et culturelle, d’étudier « les crises » comme de simples objets, même complexes, sans opérer un retour sur elle-même.

Comment les ethnologues et les anthropologues s’approprient-elles·ils la question de la crise ? Quelle est la pertinence du concept de crise en tant que catégorie d’analyse ? Comment cet objet travaille-t-il l’anthropologie et l’ethnologie, au point de participer au possible renouvellement des savoirs et des pratiques, à interroger leur légitimité – notamment à travers l’implication des anthropologues dans la cité, à redéfinir les contours disciplinaires, mais aussi à révéler ponctuellement des états de « crise » interne ?

La crise : catégorie d’analyse ou catégorie sociale ?

Parce que le terme de « crise » ne préexiste pas toujours à la caractérisation, par les acteurs sociaux, d’une situation vue comme crise, l’attribution de cette dénomination est donc un objet anthropologique en soi. Depuis les années 1950, l’ethnologie et l’anthropologie adoptent des méthodologies et une épistémologie nourrie par la confrontation des points de vue et un regard de biais qui permettent d’appréhender autrement les crises. Contextualisation des questions sociales, mise au jour des règles sociales implicites et explicites et acquisition de connaissances annexes (historiques, sociologiques, linguistiques, parfois zoologiques, biologiques, chimiques ou mécaniques etc.) participent aussi d’une posture de décentrement caractéristique de la démarche. Cette dernière suffit-elle toutefois à nous écarter du risque d’être entraîné·es dans le tourbillon de la crise ? Pour tenter de s’en prémunir, faut-il s’intéresser au dispositif narratif de la situation de crise et des revendications qui y sont liées (Roitman, 2014) ? Comment différencier les acteur·ices qui en subissent les conséquences et celles et ceux qui en tirent profit (Beck, 1986) ? La mobilisation même de l’idée de crise devient alors un enjeu de pouvoir, et pas simplement un outil descriptif.

Ces questions impliquent également d’examiner les logiques de réappropriation de la crise dans différentes sphères, culturelles, politiques, médiatiques, etc. (Masco, 2014, 2017). Quelles catégories de crises sont alors convoquées, de quelles manières les sociétés leur donnent-elles formes et sens, et comment les anthropologues sont-elles et ils invité·es à prendre place dans ces situations critiques ?

Quels rôles pour l’anthropologue dans les situations critiques ?

L'anthropologie est une discipline scientifique offrant une formation pour des métiers variés allant de la conservation du patrimoine (matériel ou immatériel) à la médiation culturelle et sociale, de la recherche à l’ingénierie ou la gestion de projets (publics, industriels, associatifs), de l’enseignement à la formation professionnelle. La diversité de ces pratiques interroge sur ses possibles formes d’implications et, avec, la place des anthropologues dans les réponses aux multiples sollicitations sociales qui accompagnent les crises.

« Comment devient-on l’anthropologue » de la crise financière (Jorion, 2010) ? Comment répondre à certains dysfonctionnements économiques (Godelier, 2010 ; Graeber, 2013) ? Comment ethnographier des situations de troubles, politiques ou religieux, dont l’issue sera déterminante pour les individus ou les sociétés ? Comment analyser les métiers, comme ceux de l’humanitaire (Atlani-Duault, 2009), qu’engendrent les crises ? Quelle marge de manœuvre possède l’anthropologue dans les contextes de crise « en santé » où toutes sortes de changements décisifs sont prévisibles dans l’évolution d’une maladie (Baxerres et al., 2021 ; Fassin, 2006) ? Dans le domaine environnemental, comment aider à repenser les liens classiques entre Nature et Culture, c’est-à-dire entre les humain·es et les autres formes du vivant (Latour, 1995 ; Descola, 2005) ? Mais comment aussi s’inscrire dans les forts enjeux de pouvoir autour des crises énergétiques et des changements nécessaires de consommation (Fournier, 1996) ? Cela pose également la question du risque et de sa gestion, les processus d’alerte et leur prise en compte. Enfin, comment répondre aux différentes situations de crise qui surviennent et à leur combinaison (Fassin et Bensa, 2008) ?

Avons-nous envie de répondre aux sollicitations en temps de crise ? Sommes-nous capables de le faire et formé·es pour ? Comment articuler ensemble l’ambition de faire participer l’anthropologie à la fois aux débats publics et aux prises de décisions tout en conservant toutes les caractéristiques d’une démarche scientifique ? Sous quelles formes, dans quelles conditions pouvons-nous intervenir tout en respectant nos savoirs et nos savoir-faire, nos interlocuteur·rices et les enquêté·es (Agier, 1997) ? Les demandes sociales liées à des situations de crises supposent une variété importante de cadres d’intervention. Elles mobilisent par conséquent bien d’autres acteur·trices expertes dans leur domaine que les seul·es anthropologues. Comment ce travail pluridisciplinaire, voire interdisciplinaire, peut-il alors concrètement se mettre en place, redéfinir les frontières ou renforcer certaines postures ?

L’anthropologie « en crise » ?

À l’échelle de nos institutions, il est légitime de s’interroger sur l’avenir de ses acteur·rices qui se retrouvent en dehors du champ académique. Quelles places occuper, quels rôles jouer, dans quelles institutions, avec quelles pratiques de l’ethnologie et de l’anthropologie ? En tant que discipline scientifique, avons-nous vocation à informer, à intervenir, à former ? Comment pouvons-nous transmettre un certain regard sur le monde ? L’anthropologie peut/doit-elle se penser comme discipline enseignée au sein du système scolaire ?

Comme toute discipline, l’anthropologie sociale et culturelle connaît des « ruptures » et autres « tournants » dont le dernier en date, ontologique, interroge la centralité même de l’être humain comme objet d’étude. Aujourd’hui, et au même titre que l’archéologie, l’anthropologie a été définie comme discipline prioritaire par la nouvelle direction de l’Institut des sciences humaines et sociales (InSHS-CNRS) dans la continuité de l’équipe précédente. Est-ce le symptôme d’une « crise identitaire » nécessitant de penser de nouveaux contours, de nouveaux objets ou bien de maintenir l’existant (Copans, 2015) ? Si tel est le cas, quels seraient les situations ou les présupposés (méthodologiques, épistémologiques, conceptuels) sur lesquels repose l’activité anthropologique et qui seraient remis en cause aujourd’hui (Allinne, 2015) ? Lorsque des collègues proposent d’engager une anthropologie du futur et donc de faire du futur un objet anthropologique (Wathelet, 2020), ne nous donnent-ils pas les moyens d’interroger plus profondément la crise par ce prisme temporel. Si la crise se caractérise par sa dimension passagère ou transitoire (même si ce transitoire peut durer), alors n’est-elle pas de fait un sous-objet de l’anthropologie du futur ? Plus généralement, comment s’articulent le concept de crise, sa périodisation, l’idée de rupture qu’elle contient, et le temps long des faits sociaux ? Traiter des crises propres à l’anthropologie engage donc aussi une réflexion sur les échelles de temps sur lesquelles nous avons possiblement prise – selon la période étudiée et la durée du terrain – et, plus généralement, sur les terrains en temps de crises.

Terrains en temps de crises, quels outils ?

L’anthropologie possède-t-elle les outils pour saisir les crises (Olivier de Sardan, 2008) ? Cette question n’a pas vocation à réduire la discipline à une méthode définie une fois pour toutes, bien au contraire. Elle interroge les nécessaires adaptations qu’une période de crise suppose. Quelle place pour le temps long de l’enquête de terrain ? Comment l’articuler à un monde qui promeut vitesse et innovation et où les crises rendent difficile, voire impossible, l’accès aux terrains, comme en temps de guerre ou d’épidémie ? Y a-t-il une ethnographie et des outils spécifiques pour les temps de crise ?

La question du terrain en temps de crise pose aussi la question de l’anthropologie participative : est-ce que les situations de crises sont plutôt propices ou au contraire freinent-elles la mise en place d’une participation des populations à la recherche ?  La question du rôle des écritures alternatives (vidéo, audio, photographique ou simplement graphique, mais aussi théâtrale ou de conférence gesticulée) est, elle aussi, centrale pour redéfinir les possibles manières de faire du terrain. La crise rend-elle le film, la photo ou le théâtre plus acceptables ou, inversement, est-ce que ces écritures non écrites ouvrent véritablement des terrains de crise ?

Modalités de contribution

Les propositions peuvent être individuelles ou d’ateliers. Les ateliers peuvent prendre entre 1 et 6 sessions d’1h30.

Propositions individuelles : un résumé de 2000 caractères. En complément, un résumé de 1000 signes destiné au programme si la communication est retenue. (Tous les résumés doivent figurer sur un document unique en format PDF)

Propositions d’atelier : un résumé de la thématique générale de l’atelier en 1500 caractères, ainsi que les résumés en 1500 caractères d’un minimum de 3 communications composant l’atelier. Attention : les participant·e·s (responsable(s) et communicant·e·s) ne peuvent pas tout·e·s appartenir à une seule institution (Tous les résumés doivent figurer sur un document unique en format PDF).

Les propositions de communications individuelles et d’ateliers préciseront, le cas échéant, à quel(s) axe(s) proposé(s) par le texte de cet appel elles se rattachent.

Les soumissions (un seul dépôt en tant que 1er-e auteur·e) sont à adresser à : congresafea2023@gmail.com

Date limite de dépôt des propositions : 31 décembre 2022.

Réponse du comité scientifique : 31 mars 2023.

Comité d’organisation

Les membres du CA et de la commission Congrès de l’AFEA

Comité scientifique

  • Lætitia Atlani-Duault

  • Irène Bellier

  • Fionella Bourez

  • Jean-Paul Demoule

  • Arnaud Dubois

  • Didier Fassin

  • Frédérique Fogel

  • Marie-Pierre Julien

  • Pierre Peraldi-Mittelette

  • Jean-Pierre Olivier de Sardan

  • Sandrine Revêt

  • Janet Roitman

  • Céline Rosselin-Bareille

  • Gwendoline Torterat

  • Olivier Wathelet

Références bibliographiques

Agier, M. 1997. Anthropologues en dangers : l’engagement sur le terrain. Paris : Jean-Michel Place.

Allinne, J.-P., 2015. « L’anthropologie juridique au milieu du gué : Crise idéologique ou crise épistémologique ? », Clio@Themis, 9.

Atlani-Duault, L., 2009. Au bonheur des autres. Anthropologie de l'aide humanitaire (édition actualisée), Paris : Armand Colin.

Balandier, G., 1985 [1974]. Anthropo-logiques, Paris : Livre de Poche, Biblio.

Baxerres, C., Dussy, D. et S. Musso. 2021. « Le vivant face aux “crises” sanitaires », Anthropologie & Santé, 22.

Copans, J., 2015. « L’appel de la théorie : le terrain le plus difficile », Civilisations, 64 : 165-75.

Descola, P., 2005. Par-delà nature et culture, Paris : Éditions Gallimard.

Fassin, D. et A. Bensa. 2008. Les politiques de l’enquête : épreuves ethnographiques, Paris : La Découverte.

Fassin, D. 2006. Quand les corps se souviennent. Expériences et politiques du sida en Afrique du Sud, Paris : La Découverte.

Geertz, C. 1996. Ici et là-bas, l'anthropologue comme auteur, Paris : Editions Métailié.

Godelier, M. 2011. « Anthropologie de la crise. Entretien avec Maurice Godelier », L’Économie politique, 1(49) : 61‑68.

Graeber, D. 2013. Dette : 5000 ans d’histoire, Paris : Éditions les Liens qui libèrent.

Jorion, P. 2010. « Comment on devient l’“anthropologue de la crise“ », Le Débat, 161(4) : 129-42.

Laburthe-Tolra, P. et J.-P. Warnier. 1993. Ethnologie, anthropologie. Paris : Presses universitaires de France.

Latour, B. 1995. « Moderniser ou écologiser ? la recherche de la “septième cité” », Ecologie politique, 13.

Masco, J. 2017. “The Crisis in Crisis”, Current Anthropology, 58(15) : 65-76.

Masco, J. 2014. The Theater of Operations: National Security Affect from the Cold War to the War on Terror, Durham : Duke University Press.

Morin, E., 1976. « Pour une crisologie », Communications, 25 : 149-163.

Roitman, J., 2014. Anti-crisis. Durham : Duke University Press.

Olivier de Sardan, J.-P. 2008. La rigueur du qualitatif : les contraintes empiriques de l’interprétation socio-anthropologique, Louvain-La-Neuve : Academia- Bruylant.

Olivier de Sardan, J.-P. 2011. « Aide humanitaire ou aide au développement ? La “Famine“ de 2005 au Niger », Ethnologie française, 41(3) : 415-429.

Wathelet, O. 2020. « Anthropologie des futurs », Lectures anthropologiques, 7.

Places

  • Paris, France (75)

Event attendance modalities

Full on-site event


Date(s)

  • Saturday, December 31, 2022

Keywords

  • crise, terrain, discipline, institution

Contact(s)

  • Association française d'ethnologie et d'anthropologie (AFEA)
    courriel : asso [dot] AFEA [at] gmail [dot] com

Reference Urls

Information source

  • Association Française d’Ethnologie et d’Anthropologie (AFEA)
    courriel : asso [dot] AFEA [at] gmail [dot] com

License

CC0-1.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons CC0 1.0 Universal.

To cite this announcement

« La crise, un objet pour l’anthropologie ? », Call for papers, Calenda, Published on Tuesday, July 19, 2022, https://doi.org/10.58079/199y

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