HomeCrises de l’universel dans la littérature et la critique anglophones (XIXe-XXIe siècle)

HomeCrises de l’universel dans la littérature et la critique anglophones (XIXe-XXIe siècle)

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Published on Thursday, September 15, 2022 by Lucie Choupaut

Summary

Ce colloque propose de sortir de schémas dichotomiques, notamment en faisant dialoguer l’universalisme avec une variété de concepts, tels que la singularité, la pluralité, l’hétérogénéité, l’individualité, ou le local. Il s’agira ainsi d’envisager comment les littératures et la critique anglophones « singularisent » (Etienne Balibar), « compliquent » (Barbara Cassin), « pluralisent » (Mireille Delmas-Marty) ou « décolonisent » (Julien Suaudeau et Mame-Fatou Niang) l’universel. On envisagera donc la crise de l’universel non pas comme un rejet univoque de celui-ci, mais comme la possibilité de le « mettre en question » (Jean-Claude Milner) et d’en mesurer la puissance lorsqu’il ne se manifeste plus comme une force homogénéisante condamnant au silence toute altérité ou diversité.

Announcement

Argumentaire

Au cours du xxe siècle, le paradigme universaliste est mis en crise par les penseurs de la condition noire comme W.E.B. Du Bois et Frantz Fanon, puis par les féministes noires états-uniennes qui sont marginalisées à la fois par le mouvement des femmes en raison de leur couleur de peau, et par le mouvement des droits civiques en raison de leur genre. La crise épistémologique opérée par les études postcoloniales à partir des années soixante-dix, puis par les études décoloniales aujourd’hui, témoigne d’un désenchantement profond envers la catégorie d’universalité, parfois entendue comme une promesse d’égalité non-tenue, prompte à se déliter dans la violence. Selon Antoine Lilti, cette critique de la « tension entre universalisme et eurocentrisme » porte sur trois aspects : la complicité de certaines œuvres des Lumières avec l’idéologie coloniale, la confiscation de l’universalisme par des penseurs occidentaux réduisant au silence toute parole autre, et enfin, la prétention à l’universalité d’un discours circonscrit géographiquement et historiquement. Repensant les angles morts de l’universalisme hérité des Lumières, des critiques tels que Edward Said, Dipesh Chakrabarty ou Gayatri Spivak ont mis au jour l’eurocentrisme de la pensée universaliste, révélant des filiations troubles entre la prétention des Lumières à l’universalité, l’entreprise coloniale et le discours racialisé qui la sous-tend.

Tout en accordant la place qu’il mérite à ce décentrement théorique majeur, ce colloque tentera d’explorer la pluralité des critiques de l’universel, en amont et dans les marges même de la critique postcoloniale. La crise de l’universel en engage d’autres : celle du sujet moderne, de l’humanisme, ou du progrès. Elle ébranle un ensemble de traditions que les cultures occidentales ont majoritairement tenues pour acquises jusqu’à la fin du xxe siècle et donne ainsi à voir les formes de domination et d’exclusion qu’une vérité universelle est susceptible d’imposer aux voix ou aux identités minoritaires. Après avoir été porté par les champions de la modernité, l’universel ne serait plus l’apanage des modernes. Ces crises critiques rendent-elles pour autant inopérant le concept même d’universalisme ou nous invitent-elles à le reconsidérer selon des modalités renouvelées ? Si la notion d’un idéal universaliste est aujourd’hui suspecte, n’existe-t-il pas un horizon qui rouvrirait d’autres formes de possibles ?

Ce colloque propose de sortir de schémas dichotomiques, notamment en faisant dialoguer l’universalisme avec une variété de concepts, tels que la singularité, la pluralité, l’hétérogénéité, l’individualité, ou le local. Il s’agira ainsi d’envisager comment les littératures et la critique anglophones « singularisent » (Etienne Balibar), « compliquent » (Barbara Cassin), « pluralisent » (Mireille Delmas-Marty) ou « décolonisent » (Julien Suaudeau et Mame-Fatou Niang) l’universel. On envisagera donc la crise de l’universel non pas comme un rejet univoque de celui-ci, mais comme la possibilité de le « mettre en question » (Jean-Claude Milner) et d’en mesurer la puissance lorsqu’il ne se manifeste plus comme une force homogénéisante condamnant au silence toute altérité ou diversité. Sans aucune forme d’exclusive, on pourra envisager les pistes de réflexion suivantes :

Écriture littéraire et universalisme

Quelles sont les formes et les tropes à partir desquels la littérature imagine l’universel, quitte à lui résister dans le même mouvement ? On s’intéressera, à titre d’exemple, à l’articulation problématique du particulier et de l’universel dans l’écriture allégorique, à l’universalité du mythe et à sa critique dans les réécritures contemporaines, au motif de la bibliothèque universelle, ou à la possibilité pour la littérature utopique d’offrir un horizon universaliste. Quel rôle la traduction joue-t-elle dans les transferts interculturels, l’hybridité littéraire ou l’élaboration d’une littérature qui se pense en dialogue avec l’universel ? La notion de « literary universals » (P. C. Hogan) peut-elle aider à appréhender la littérature au prisme de l’universel ? Quelle critique de l’universalisme nous est proposée par la poésie, une écriture qui, comme le proposent Jacques Derrida, Philippe Lacoue-Labarthe ou encore Fred Moten, offre une radicalisation langagière de la singularité, notamment en nouant indissociablement le son et le sens de telle sorte que ce dernier ne peut être extrait de sa langue particulière pour constituer un sens général et traduisible sans perte ?

L’histoire de la critique et l’universalisme

Cet axe de réflexion consistera à s’interroger sur l’histoire de différents courants de la théorie critique littéraire au xxe siècle et leur rapport ambivalent à l’universalisme. Le formalisme, tel qu’il émerge dans le New Criticism et se redéfinit dans les esthétiques néo-formalistes, permet-il d’élaborer une posture anti-universaliste ? Le structuralisme aspire-t-il à un discours dont la portée est universelle ? Comment les études de genre, les études postcoloniales, ou la déconstruction dans le monde anglophone ont-elles permis de proposer une critique du principe d’universalité ? Quelle place l’historicisme marxiste inspiré des travaux de Jameson accorde-t-il à la singularité du texte littéraire ?

L’universel à l’épreuve des perspectives théoriques contemporaines

Comment la critique postcoloniale et décoloniale permet-elle de mettre en crise le concept d’universalisme et d’ouvrir un champ d’études qui ne vise pas l’universel, mais fait émerger une approche « pluriverselle » (Arturo Escobar) des cultures et des littératures ? Peut-on penser, comme le proposent Julien Suaudeau et Mame-Fatou Niang, un « universalisme postcolonial » ? Parce qu’elles troublent les contours et les temporalités spécifiques du national, les global studies et l’écocritique proposent-elles une approche renouvelée de l’universel (et d’un sujet universel) ? En quoi mettent-elles au jour les positions particulières à partir desquelles l’universalisme eurocentré s’énonce ? Dans quelle mesure l’approche cognitive et « bioculturelle » (Nancy Easterlin) de la littérature remet-elle au premier plan l’existence d’invariants cognitifs ou d'une évolution cognitive globale ? Quelle place accorder à l’idéalisme kantien dans le paysage critique contemporain ? Les études environnementales et le New Materialism offrent-ils la possibilité de repenser l’universel selon une approche affranchie des cadres anthropocentrés ?

(Re)prendre la mesure de l’universel

Dans leur essai Universalisme, Julien Suaudeau et Mame-Fatou Niang proposent de penser un « universalisme à la mesure du monde ». Si les littératures anglophones contemporaines (et notamment postcoloniales) résistent au pouvoir homogénéisant de l’universalisme, l’imaginaire littéraire anglophone du xixe siècle ne révèle-t-il pas déjà les paradoxes et les zones d’ombre d’un discours hérité des Lumières qui célèbre les principes universels du progrès ou de la raison ? Comment les littératures de langue anglaise pensent-t-elles l’universel à l’aune du local et du particulier, et le rendent ainsi étranger à lui-même ? L’universel tel que la littérature l’envisage ou l’imagine n’est-il pas paradoxalement marqué par une forme d’inachèvement ou d’incomplétude ?

Modalités de soumission

Merci d'envoyer vos propositions (200-300 mots), en français ou en anglais, ainsi qu'une courte bio-bibliographie à l'adresse suivante : crises.universel@gmail.com

Date limite de soumission : 30 septembre 2022

Réponse du comité scientifique : début novembre 2022

Lieu : Université de la Sorbonne Nouvelle, Maison de la recherche. 4 rue des Irlandais, 75005 Paris

Dates :30 et 31 mars 2023

Publication : ce colloque donnera lieu à une publication avec comité de lecture.

Comité d’organisation

John Dewitt, Catherine Lanone, Ronan Ludot-Vlasak, Caroline Pollentier, Alexandra Poulain, Antonia Rigaud, Apolline Weibel.

Comité scientifique

  • Isabelle Alfandary (Sorbonne Nouvelle),
  • Sandra Laugier (Université Panthéon-Sorbonne),
  • David Lloyd (University of California, Riverside),
  • Fiona McCann (Université de Lille), 
  • Samuel Weber (Northwestern University).

Bibliographie sélective

Balibar, Étienne. Les singularisations de l’universel. Hermann, 2019.

Boni, Livio et Sophie Mendelsohn. La vie psychique du racisme. La Découverte, 2021.

Cassin, Barbara. Éloge de la traduction : compliquer l’universel. Fayard, 2016.

David-Ménard, Monique. Les constructions de l’universel : psychanalyse, philosophie. PUF, 2009.

Derrida, Jacques. Passions. Galilée, 1993.

During Elie et Anoush Ganjipour éds. Retours sur l’universel : Balibar, Milner, SalanskisCritique, n° 833, octobre 2016.

Easterlin, Nancy. A Biocultural Approach to Literary Theory and Interpretation. Johns Hopkins University Press, 2012.

Fanon, Frantz. Peau noire, masques blancs. Seuil, 1952.

Glissant, Edouard. Poétique de la relation – Poétique III. Gallimard, 1990.

Jameson, Fredric. The Political Unconscious: Narrative as a Socially Symbolic Act. Methuen, 1981.

Héran, François. Lettre aux professeurs sur la liberté d’expression. La Découverte, 2021.

Hogan, Patrick Colm. “Literary Universals”, Poetics Today, vol. 18, n°.2, été 1997.

Lacoue-Labarthe, Philippe. La poésie comme expérience. Christian Bourgois, 1986.

Lilti, Antoine. L’héritage des lumières : ambivalences de la modernité. Seuil, 2019.

Lloyd, David. Under Representation: The Racial Regime of Æsthetics. Fordham University Press, 2018.

Majumdar, Nivedita. The World in a Grain of Sand: Postcolonial Literature and Radical Universalism. Verso, 2021.

Milner, Jean-Claude. L’universel en éclats : court traité politique 3. Verdier, 2014.

Mignolo, Walter. The Darker Side of the Renaissance: Literacy, Territoriality, & Colonization. University of Michigan Press, 1999.

Moten, Fred. In the Break: The Æsthetics of the Black Radical Tradition. University of Minnesota Press, 2003.

Pelluchon, Corine. Les Lumières à l’âge du vivant. Seuil, 2021.

Suaudeau, Julien et Mame-Fatou Niang. Universalisme. Anamosa, 2022.

Places

  • 4 rue des Irlandais
    Paris, France (75)

Event format

Full on-site event


Date(s)

  • Friday, September 30, 2022

Keywords

  • universel, littérature, monde anglophone, 19ème-21ème

Information source

  • Antonia Rigaud
    courriel : antonia [dot] rigaud [at] sorbonne-nouvelle [dot] fr

To cite this announcement

« Crises de l’universel dans la littérature et la critique anglophones (XIXe-XXIe siècle) », Call for papers, Calenda, Published on Thursday, September 15, 2022, https://calenda.org/1015819

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