HomeLes sociétés paysannes dans le Cameroun contemporain

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Published on Wednesday, December 21, 2022

Abstract

Les pratiques et discours sur le développement continueraient à écraser à la fois la « paysannerie » et sa connaissance réelle. Plutôt que de ressasser la critique rituelle du développement appliqué au monde rural et qui serait extraverti, imposé ou encore inadapté, l’enjeu de la journée de réflexion à venir est de promouvoir des recherches empiriques inédites sur les transformations du monde paysan. La journée d’étude en perspective envisage d’aborder les sociétés paysannes du Cameroun en dehors des cadres et diktats des politiques agricoles, environnementales, alimentaires ou, à tout le moins sans partir des questions que (im)posent ces cadres.

Announcement

Argumentaire

Les pratiques et discours sur le développement continueraient à écraser à la fois la « paysannerie » et sa connaissance réelle. Plutôt que de ressasser la critique rituelle du développement appliqué au monde rural et qui serait extraverti, imposé ou encore inadapté, l’enjeu de la journée de réflexion à venir est de promouvoir des recherches empiriques inédites sur les transformations du monde paysan (Mendras, 1967). Si on admet que ce monde bouge et change avec, sans ou contre les faits et clichés qui se penchent sur lui, il demeure qu’on en sait peu de choses au bout du compte sur ce qu’il est réellement. La journée d’étude en perspective envisage d’aborder les sociétés paysannes du Cameroun en dehors des cadres et diktats des politiques agricoles, environnementales, alimentaires ou, à tout le moins sans partir des questions que (im)posent ces cadres.

L’approche adoptée part du fait qu’à l’instar des pays dits du Sud appelés à rattraper leur retard vis-à-vis de l’Occident, le monde paysan africain apparaît dans la littérature scientifique sous le prisme d’un problème. Au Cameroun, ce discours a alimenté des pratiques et réflexions projetées sur ce monde à travers la sémantique du retard, du désespoir et de l’espérance. Très souvent, les paysans sont dépeints comme les « damnées de la terre » (Fanon, 2002) qui végètent dans une misère chronique tout en subissant des contraintes exercées par les pouvoirs publics, les Ong, partenaires de développement et les effets pervers de la mondialisation (Courade, 1994). Quelques rares fois, ce monde est perçu comme porteur d’espoir face au désenchantement du monde et autres désillusions véhiculées par le discours sur le progrès et l’aliénation néolibérale (Hyden, 1985). Globalement, le monde paysan est toujours perçu comme un patient à la quête d’un remède-miracle provenant de l’extérieur. Le problème majeur avec ce discours classique est celui d’une quasi-absence du vécu des paysans, dont les référents et ressorts existentiels demeurent invisibilisés du fait des vagues interminables d’idées reçues (Courade, 2006). Il convient de transcender la dialectique pessimiste/ espérantiste qui domine la littérature spécialisée. Les contributeurs sont en cela encouragés à (re)centrer la réflexion sur l’univers paysan vers ce qu’il est réellement en  vue de montrer à quel point certains concepts importés lui feraient ombrage en fin de compte.

Par-delà la lecture pessimiste 

La lecture pessimiste domine grandement la littérature africaniste sur le monde paysan. Au Cameroun, elle aborde la paysannerie sous l’angle de l’exclusion, de son incorporation à la logique dominante de reproduction socio-économique. Quand l’investissement et la production ne sont pas déplorés, c’est la faible protection de l’Etat qui est dénoncée, notamment sa tendance à la « centralisation des moyens de production visant à échapper aux logiques de reproduction du monde paysan » (Wautelet, 1995, p. 90). De même qu’il est continuellement affecté par les apories liées à la distribution du crédit agricole institutionnel (Foko, 1994), le monde paysan est décrit comme principal victime de la détérioration des termes de l’échange au niveau mondial, à l’instar de la chute continue du prix du cacao (Bopda, 1993) ou du café (Guillermou, 2005). Bien plus, même les Ong sensées proposer un meilleur encadrement réhabilitent des rapports souvent inégaux et peu propices à une « collaboration efficace » avec les organisations paysannes (idem). En un mot, ce courant dominant insiste sur la faible place accordée aux acteurs paysans aux niveaux méso-économique et macro-économique, et donc sur le peu d’espace qui leur est réservé dans les perspectives de définition de nouveaux projets de société (Courade et al., 1991 ; Wautelet, 1995). 

Ce “courant” ouvre ainsi la voie aux suggestions et réflexions promouvant des modèles participatifs qui assureraient aux paysans une présence dans les interventions censées faire face à leurs défis. On pourrait ainsi voir le lien avec l’essor de pratiques participatives populaires en milieu rural entre les années 1980 et 2000 autour du « communautaire » ou du « participatif ». D’une part, les réactions communautaires, associatives engagées par les paysans pour faire face à ce qui apparait comme un « désengagement de l’État », sont décrites comme insuffisantes afin d’atteindre un niveau de développement défini sur la base de l’idée du progrès (Moupou et Mbanga, 2008). D’autre part, l’intégration à des échelles diverses de la paysannerie au marché, peut avoir des effets positifs sur le niveau de vie mais en retour elle peut s’accompagner d’inégalités plus importantes sur la possession et le déploiement des moyens de production (Guillermou, 2015). Ces deux cas suggèrent une manière curieuse, sinon biaisée, de questionner les évolutions de la paysannerie et semblent, en cela, conforter l’urgence de prendre quelques distances vis-à-vis de la notion de développement. Car même à travers leurs réactions, les individus qui constituent le monde paysan sont toujours vus comme piégés par des dynamiques qui les échappent ou dépassent (ici le marché, là-bas l’impossibilité d’avoir des moyens suffisants pour s’en sortir en l’absence de l’État).

Quid de la posture assistantialiste ?

La lecture pessimiste résonne avec l’autre thèse importante, d’orientation assistantialiste. Dès le départ, elle a su identifier une confrontation de logiques contraires entre « développeurs et « développés » (Boiral, Lanteri et Olivier de Sardan, 1995). D’une certaine manière, elle rappelle le contexte de naissance et d’évolution de la sociologie rurale française où l’après-guerre a nourri un « besoin de connaissances qu’exigent la planification et l’élaboration des politiques de modernisation, agricoles et rurales » (Alphandéry et Sencébé, 2009). Tout comme la première, la lecture assistantialiste abonde sur les désillusions consommées des paysans qui seraient désormais astreints à affûter des stratégies de survie pour « gérer le quotidien », à hiérarchiser leurs besoins, et à espérer un renversement des politiques de redistribution nationale des biens d’équipement sociaux et des services qui, jusqu’ici, « défavorisent fortement les zones rurales, au profit des villes et surtout des grandes métropoles » (Ekomo Engolo, 2001, p. 291). 

Le parfum assistantialiste fait l’apologie de la mobilisation internationale et citadine en faveur des campagnes tout en appelant l’Etat à prendre ses responsabilités vis-à-vis du monde rural en portant « assistance aux paysans », à « assurer leur formation intellectuelle et technique afin de les préparer à mieux affronter les conditions politiques et économiques du milieu dans lequel ils vivent » (Kegne Fodouop, 2003, p. 205). Le discours de l’assistanat performe à plusieurs échelles. A l’échelle nationale, il accorde une prééminence à l’État et ses structures techniques dont on sait bien qu’elles participent aussi à rendre l’État présent auprès de ces cibles- sujets supposément loin de son contrôle (Ela, 1990). A l’échelle internationale, ce discours est incarné par les structures de coopération et dont les ONG sont parties prenantes et parfois même l’État. Globalement, les lectures pessimiste et assistantialiste poussent sur la même tige que la posture espérantiste qui, bien que recentrant l’analyse sur des dynamiques paysannes, flirte avec le canon développementaliste.

Une lecture espérantiste au demeurant inféodée à l’approche normative du développement

À première vue, la lecture espérantiste semble restituer l’histoire aux sociétés paysannes en centrant l’analyse sur les dynamiques endogènes (Ela, 1980 et 1994). On retrouve également ici les travaux sur le « rural » (qui incorpore la paysannerie) qui s’intéressent aux savoirs locaux, aux savoirs agricoles qui peuvent par exemple être vus comme des atouts pour la protection contre l’environnement (Séhoueto, 2006 ; Paul Richards, 1985, sur l’Afrique de l’Ouest). À cet effet, ce courant constitue un premier effort de dépassement des clichés et idées reçues pour présenter des paysans et paysannes comme des acteurs à part entière. Mais à l’instar des autres travaux, le sort du monde paysan demeure fonction du conditionnement extérieur, quand bien même la lecture espérantiste invite les paysan(ne)s à devenir davantage auteur(e)s de leur propre vie et acteurs de leur monde. Néanmoins, les travaux de ce courant procurent un matériau assez original, à partir duquel une réflexion plus fouillée peut être engagée sur les logiques cachées du monde paysan. Ces auteurs ont surtout le mérite d’explorer les mutations inhérentes à ce monde en les ajustant aux changements contextuels, notamment les effets induits du changement climatique sur les rapports de genre et les équilibres séculaires (Tiwa, 2017), les mutations comportementales face à l’irruption de nouveaux enjeux liés à la pression foncière, à la montée de l’entrepreneuriat féminin ou encore à l’affaiblissement du statut masculin dans le ménage et dans la collectivité (Engolo Ekomo, 2001).

En dépit de ses apports notables, la lecture espérantiste s’inscrit dans le même canon que les autres courants, car elle aborde la paysannerie à l’aulne d’un modèle de développement conçu comme une séquence algorithmique d’événements (Macamo, inédit). Or cette vision normative du concept de développement est construite par les développeurs comme horizon à atteindre par les sociétés du Sud en vue de se hisser au niveau des sociétés occidentales considérées de facto comme des modèles. Encadrée par ce canon idéologique, la littérature sur le monde paysan pose d’emblée un diagnostic critique de la situation de ces hommes, femmes et enfants, pour ensuite « s’interroger sur les conditions à réunir pour que les paysans maîtrisent mieux leur avenir » (Devèze, 1996, p. 10). Dès lors, l’analyse se trouve orientée dans un créneau normativiste et axiologique qui amène à « imaginer ce que pourraient être les futurs rapports des paysanneries avec leurs partenaires », à décrire ce que devrait être le rôle des Etats et des bailleurs de fonds, en un mot, ce que doit être le milieu rural africain. En plaçant les paysans dans une posture de subordonnée, ce Grand discours accorde aux autres le privilège de leur dire comment organiser leur vie (Escobar, 1998).

Partir de l’histoire locale pour mieux rendre compte des mutations inhérentes au monde paysan

Les lectures pessimiste, assistantialiste et espérantiste montrent chacune des aspects importants du monde paysan. Elles demeurent néanmoins assez muettes sur des conditions à travers lesquelles leurs thèses peuvent être considérées comme plausibles. Ce faisant, elles tendent à rendre invisible d’autres aspects non moins importants du monde paysan, aspects qui le plus souvent s’inscrivent dans la routine et la banalité des rapports quotidien que ce monde entretient avec lui-même et avec l’extérieur. Si l’on en sait assez sur ce que l’Etat, la technologie, les partenaires de développement ou même la science sont supposées apporter à la paysannerie (Temple et al., 2017), on en sait fort peu, finalement, sur ce qu’est réellement le monde paysan, sur l’idée que ces acteurs se font de leur univers, et sur ce que ce monde a à dire à la technologie, au monde externe et surtout, à l’épistémologie des sciences. C’est cette insuffisance que le présent appel se propose de combler.

Si le raisonnement déductif est accepté à condition d’être mené de manière rigoureuse, nous préconisons d’abord une approche résolument inductive, qui consiste à partir de l’histoire locale pour appréhender le monde paysan. Il est surtout indiqué de partir du terrain, de le questionner de manière profonde en vue d’esquisser des modèles théoriques à même de titiller la littérature dominante et qui puissent permettre de poser un regard autre sur le monde paysan. Bien évidemment, il ne s’agit pas non plus de célébrer une « incontestable réussite » d’une coopérative (Courade et al., 1991) ou d’une socialisation entrepreneuriale (Meliki, 2015). Il s’agit encore moins de magnifier le rôle d’une organisation paysanne (Oyono et al.,2003, Bosc, 2005), ou de montrer les bienfaits d’une action ancrée sur des savoirs et des pratiques existantes (Gautier et Seignobos, 2003). Car il est communément reconnu que « les producteurs ne seront correctement défendus que par leurs délégués dûment patentés et contrôlés et qu’aucun expert, développeur ou citadin ne le fera à leur place, aussi bien intentionné soit-il » (Courade et al., op.cit, p. 890).

La réflexion consiste indirectement à renouveler le regard porté le monde rural en vue de restituer l’histoire aux sociétés rurales locales. 

En lieu et place de ce qui devrait être fait, il s’agit d’abord de décrire rigoureusement ce qui est, d’explorer comment cela s’est produit, ou du moins dans quelles circonstances ce qui est, est donné ou advient. Il s’agit d’une invitation à rentrer dans cet univers et esquisser une traduction de ce que celui-ci révèle comme manière d’être, de penser, d’agir, bref de sentir le monde ; et qui pourrait se traduire par une vision de ce qu’est une « vie bonne » (Butler, 2014). Il convient à cet effet d’explorer comment les mutations qui s’opèrent dans les milieux paysans camerounais permettent de conceptualiser et/ou de théoriser la transformation sociale en dehors des canons analytiques véhiculés par une approche linéaire et non moins idéologique de la modernisation. Plutôt que d’occuper une place centrale comme ça a presque toujours été le cas de manière directe ou indirecte, la notion de développement rural, par exemple, sera traité de manière rigoureuse au même titre que d’autres notions ou problématiques telles que la cosmogonie locale, les dynamiques de socialisation et de subjectivation, l’entrepreneuriat, la gestion des conflits, les rapports avec les pouvoirs, les réactions face à l’intervention externe, face à la crise, ou encore la transformation des rapports de genre et le rapport au religieux, à la tradition et à la modernité.

Il s’agit en complément d’interroger comment les spécificités socio-institutionnelles de « communs » propres aux sociétés africaines (Nubupko, 2022) déterminent la gouvernance des ressources naturelles (eau, foncier, forestières, cynégétiques, halieutique, biodiversité…), socioéconomiques (solidarités collectives, réciprocité, capital, connaissances, informations,..)  redéfinissent, des trajectoires technologiques endogènes à la réalisation des potentialités agroécologiques (Kerr, R. B., 2021) des socio-écosystèmes (Gillet et al.,2011). Cela en liens avec l’évolution des pratiques agraires (agroforesterie, gestion de la santé des écosystèmes et des plantes). 

Soumettre une propositions de communication

Les propositions de communication provenant des diverses disciplines sont attendues (agronomie, sociologie, histoire, geographie, droit, science politique, economie, STS, etc.). Elles devraient être les plus innovantes (originales) possible Elles devraient de préférence s’inscrire dans le cadre des reflexions definit par le présent appel. Une proposition d’environ 500 mots en français ou en anglais devra comprendre les noms des auteurs, email, leur titre et leurs institutions de rattachement. Le résumé devrait mentionner l’idée générale de la communication, ainsi qu’un ou deux objectifs de recherche, un cadre conceptuel ou de référence, la méthodologie ainsi que des résultats de recherche annoncés ou attendus. Les propositions de communication doivent être envoyées uniquement à : lemondepaysan2023@gmail.com    

au plus tard le 15 fevrier 2023.

Les participants retenus seront informés le 25 fevrier 2023.

La journée d’étude se tiendra en présentiel et distanciel le 30 mars 2023.

Les meilleures communications feront l’objet d’une publication à définir au sein d’une revue des sciences sociales. 

Comité scientifique

  • ABE Claude, Université Catholique d’Afrique Centrale
  • AMOUGOU Gerard, Université de Yaoundé II
  • AMOUGOU Thierry, Université Catholique de Louvain
  • BOMBELA Jean Daniel, Université de Yaoundé II
  • EYENGA Georges Macaire, Université de Dschang
  • LEKA ESSOMBA Armand, Université de Yaoundé I
  • MANGA Jean-Marcelin, Université de Yaoundé II
  • MELIKI Morell, Université de Yaoundé I
  • MINFEGUE ASSOUGA Calvin, Université Catholique d’Afrique Centrale
  • PONCELET Marc, Université de Liège
  • TEMPLE Ludovic , CIRAD Montpellier

Places

  • Département de sociologie - Université de Yaoundé 1
    Yaoundé, Cameroon

Event attendance modalities

Hybrid event (on site and online)


Date(s)

  • Wednesday, February 15, 2023

Keywords

  • paysannerie, agricole, développement, néolibéralisme, alimentation, travail, production

Contact(s)

  • Gérard Amougou
    courriel : lemondepaysan2023 [at] gmail [dot] com

Information source

  • Gérard Amougou
    courriel : lemondepaysan2023 [at] gmail [dot] com

License

CC0-1.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons CC0 1.0 Universal.

To cite this announcement

« Les sociétés paysannes dans le Cameroun contemporain », Call for papers, Calenda, Published on Wednesday, December 21, 2022, https://doi.org/10.58079/1a8a

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