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Progrès

Les Rencontres du XIXe siècle. Quatrième édition

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Published on Thursday, January 26, 2023

Abstract

Depuis 2019, avec le concours de la Société d’histoire de la révolution de 1848, Les Rencontres du XIXe siècle réunissent des jeunes chercheuses et chercheurs appartenant à tous les champs historiographiques pour discuter d’une notion spécifique. Après « Petites et grandes rencontres » (2019), « Populaire » (2021) et « Nature » (2022), cette quatrième édition portera sur la thématique du « Progrès ».

Announcement

Argumentaire

En 1807, dans la préface de la Phénoménologie de l’esprit, Hegel constate que son temps est celui « de la naissance et du passage à une nouvelle période » : « l’esprit du monde » ne se repose plus ; il est pris « dans un mouvement toujours en progrès ». Au moment où philosophe couche ces mots, une grande partie de l’Europe vient d’être bouleversée par la Révolution française, laquelle, selon Robespierre, fut mûrement préparée par « les progrès de la raison humaine ». Désormais, l’humanité s’acheminerait vers un avenir toujours meilleur : le progrès n’est plus un vain mot, il devient « une promesse pour l’avenir » [Grange, 2021].

Pour celles et ceux qui la défendent, la Révolution française est en effet synonyme de progrès politique. Une foi en l’avenir s’impose avec l’égalité en droit, la libéralisation de la société, la reconnaissance des « droits naturels » de l’homme ou encore l’expression du sentiment national. C’est pourquoi les révolutionnaires du XIXe siècle ont souvent gardé les yeux rivés sur 1789. Pour Karl Marx, cette date est celle du « triomphe de la bourgeoisie », mais ce triomphe est positif : c’est celui de la modernité, « des lumières sur la superstition », « du droit bourgeois sur les privilèges moyenâgeux ». Dans la perspective marxiste, il reste à dépasser le caractère « bourgeois » de cette révolution pour généraliser les progrès qu’elle a engendrés. Ce serait-là le sens de l’histoire.

De façon générale, les femmes et les hommes qui prônent l’émancipation (par la révolution ou par la réforme) utilisent souvent une rhétorique qui pose le progrès en horizon d’attente [Koselleck, 1990]. En 1830, Saint-Amand Bazard, l’un des fondateurs de la Charbonnerie française, est sans doute le premier à employer le qualificatif de « progressiste » pour désigner « les utopistes à tripe sociale » [Tournier, 2002]. Le mot « progressisme » fait d’ailleurs son apparition 12 ans plus tard, dans le Dictionnaire des mots nouveaux : il a pour sens « progrès continuel » ou « système de progrès ». En 1845, la seconde édition de ce dictionnaire précise que le progressiste est celui qui « propage le progrès » [Boutin, Dard, Rouvillois, 2022]. Cette idéologie est alors au fondement du « programme politique » des réformateurs sociaux, des socialistes et des républicains [Rassmusen, 2005].

En plus des progrès politiques et sociaux, nombreux sont ceux qui promeuvent les innovations scientifiques, techniques et industrielles. « La Science », au singulier et parée d’une majuscule, tend à devenir la garantie absolue du vrai [Carnino, 2015]. C’est elle qui permet la sophistication des techniques et l’émergence des technologies, voire l’avènement d’un monde technologisé, un « technocène » [Hornborg, 2015] où les inventeurs sont des héros [Galvez-Béhar, 2008; MacLeod, 2007]. Quant à l’industrie, elle se développe si vite que l’expression « révolution industrielle » se popularise dès la décennie 1830. Cette « révolution » a lieu dans les villes, dont certaines deviennent immenses, mais aussi dans le monde rural, qui se modernise peu à peu. C’est dans ce contexte que l’on pense, rêve et imagine le futur [Hartog, 2003], notamment lors des grandes expositions universelles. De plus en plus, les termes de progrès, d’industrie et de civilisation se confondent pour désigner une modernité occidentale conquérante et hégémonique.

De fait, grâce à ces innovations, l’humanité semble capable de réaliser des prodiges aussi impressionnants que l’abolition du temps et de l’espace, entraînant une « accélération de l’histoire » [Bouton, 2022]. En 1843, quand Henrich Heine assiste à l’inauguration des chemins de fer de Paris vers Rouen et Orléans, il croit « voir les montagnes et les forêts de tous les pays » marcher sur la capitale française. À ce propos, il est significatif que Marx ait affirmé que « les révolutions sont les locomotives de l’histoire », comme si les découvertes scientifiques et les inventions technologiques étaient intrinsèquement liées aux améliorations politiques et sociales. L’existence d’un tel lien est évidente dans le domaine médical : les progrès de l’hygiène et de la médecine font reculer la maladie et la mort, rendant meilleures les conditions de vie d’un nombre croissant de personnes. L’invention du vaccin antirabique en 1885, « l’une des plus belles découvertes dont puisse s’enorgueillir l’esprit humain » selon le Journal des débats, en est un exemple emblématique.

Cette imbrication entre les différents types de progrès a été pensée par des auteurs socialistes, souvent considérés comme utopistes. Par exemple, selon Robert Owen, Étienne Cabet ou Constantin Pecqueur, la technologie est capable d’assurer la libération des individus [Jarrige, 2016]. Si l’on en croit Saint-Simon, « les progrès de l’industrie sont les plus positifs de tous », et la prospérité « ne peut avoir lieu que par effet des progrès des sciences ». Les saint-simoniens en sont convaincus et prônent une véritable « religion industrielle » [Musso, 2017]. Les plus optimistes vont jusqu’à affirmer, avec Auguste Comte, que tous ces progrès doivent nécessairement s’accompagner du progrès moral de l’humanité.

Le progrès apparaît donc comme « l’idée capitale » du XIXe siècle, « celle qui lui appartient en propre », selon les mots de Pierre-Joseph Proudhon. Même les productions artistiques et culturelles sont jugées à cette aune : « l’art pour l’art peut être beau, mais l’art pour le progrès est plus beau encore », écrit Victor Hugo dans son William Shakespeare. Cette fascination n’a cependant jamais fait l’unanimité. À y regarder de plus près, le concept de progrès est aussi flou que polysémique. Son apparente évidence dissimule mal une grande malléabilité. En outre, dans un siècle encore marqué par la guerre, la maladie ou les inégalités (entre classes, genres, races, et peuples), il peut être difficile d’y adhérer. Le doute s’installe, distillant une « discordance des temps », une tension dans la manière dont le présent est vécu et le futur appréhendé [Charle, 2011]. Comme le résument Emmanuel Fureix et François Jarrige [2015], « l’enthousiasme pour le progrès a toujours suscité autant d’anxiété que d’espoirs, de nostalgie que de projection sur l’avenir […] ».

Ainsi, face aux partisans des principes de 1789, les contre-révolutionnaires, comme Louis de Bonald, Joseph de Maistre ou encore Edmund Burke, ont interprété la marche de l’histoire comme une décadence ou un déclin. Cette réaction s’inscrit dans la tradition des anti-Lumières, encore très influente au XIXe siècle. En 1864, c’est au nom de cette tradition que le pape Pie IX rédige le Syllabus, texte dans lequel il condamne explicitement le progrès comme espérance en un avenir délié de l’autorité de l’Église catholique. Cette controverse intellectuelle nourrit alors les conservatismes qui pensent « le progrès comme catastrophe » [Pranchère, 2017], ou bien seulement, à l’instar de Baudelaire, comme « diminution des traces du péché originel » [Compagnon, 2006].

Les conservateurs anti-Lumières ne sont pas les seuls à refuser de communier dans la religion du progrès. Contre les apologistes de l’innovation technique, des travailleurs et des intellectuels ont dénoncé l’aliénation que le machinisme provoquerait inévitablement [Jarrige, 2014]. « La Science » elle-même a fait l’objet de contestations : par ses pouvoirs démesurés, elle pourrait échapper aux savants et entraîner le monde à sa perte [Fressoz, 2010]. Enfin, plusieurs acteurs ont pu douter des bienfaits de la civilisation industrielle, qui a engendré la « question sociale » [Geerkens et al., 2019], des dégradations environnementales sans précédent [Jarrige, Le Roux, 2017] et un refus de la croissance sans borne [Jarrige, 2022]. C’est du reste au nom de cette civilisation que les nations occidentales se sont cru supérieures aux autres, légitimant l’entreprise coloniale et son cortège d’oppressions et de désespoirs.

« Qu’est-ce que le Progrès ? Un lumineux désastre. » Ce vers paradoxal de Victor Hugo illustre toute la complexité de la thématique du progrès au XIXe siècle. À travers ces Rencontres, nous souhaitons élucider ce paradoxe. Nous invitons à cette fin les jeunes chercheurs et chercheuses à exposer leurs réflexions. Le concept de progrès sera envisagé dans toutes ses dimensions. Les communications portant sur les aspects concrets du progrès, sur ses imaginaires et ses représentations, seront les bienvenues. Une attention particulière sera accordée aux interrogations sur les ambivalences du progrès, afin de saisir les utopies qu’il porte ainsi que ses parts d’ombre.

Modalités de contribution

Les propositions de communication (en français ou en anglais, de 2 000 signes maximum) devront être envoyées à l’adresse rencontres19eme@gmail.com accompagnées d’un court CV

avant le 10 mars 2023.

Les rencontres auront lieu les 14 et 15 juin 2023 à Science Po Lille.

Le logement (dans la mesure du possible) et deux repas seront pris en charge par l’organisation, mais les frais de déplacement seront à la charge des participant.e.s et/ou de leur laboratoire de rattachement.

Comité scientifique et d’organisation

Ces Rencontres des jeunes dix-neuviémistes (doctorant.e.s et jeunes docteur.e.s) sont organisées par :

  • Samy Bounoua (Université de Lille),
  • Arnaud Malaty (Université de Bourgogne),
  • Emma-Sophie Mouret (Université Grenoble 2),
  • Emma Sutcliffe (Université de Bourgogne),
  • Karl Zimmer (Le Mans université).

Elles se tiendront à Science Po Lille, avec le soutien de cet établissement, du Pr. Philippe Darriulat, de l’IRHiS (UMR 8529) et de la Société d’Histoire de la Révolution de 1848.

Bibliographie

Boutin Christophe, Dard Olivier, Rouvillois Frédéric (dir.), Le dictionnaire du progressisme, Paris, Éditions du Cerf, 2022

Bouton Christophe, L’accélération de l’histoire. Des Lumières à l’Anthropocène, Paris, Seuil, 2022

Carnino Guillaume, L’invention de la science. La nouvelle religion de l’âge industriel, Paris, Seuil, 2015

Charle Christophe, La discordance des temps. Une brève histoire de la modernité, Paris, Armand Colin, 2011

Compagnon Antoine, Les antimodernes de Joseph de Maistre à Roland Barthes, Paris, Gallimard, 2005

Fressoz Jean-Baptiste, « Eugène Huzar et l'invention du catastrophisme technologique », Romantisme, nº 150, avril 2010

Fureix Emmanuel, Jarrige François, La modernité désenchantée. Relire l’histoire du XIXe siècle français, Paris, La Découverte, 2015

Galvez-Behar Gabriel, La République des inventeurs. Propriété et organisation de l'innovation en France (1791-1922), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008

Geerkens Eric, Hatzfeld Nicolas, Lespinet-Moret Isabelle, Vigna Xavier (dir.), Les enquêtes ouvrières dans l’Europe contemporaine. Entre pratiques politiques et passions politiques, Paris, La Découverte, 2019

Grange Juliette, « L’idée de progrès, des Lumières au XIXe siècle », Parlement[s], Revue d'histoire politique, nº 35, janvier 2022

Hartog François, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, 2003

Hornborg Alf, « The political ecology of the technocene. Uncovering ecologically unequal exchange in the World-System, in Hamilton Clive, Bonneuil Christophe, Gemenne François (eds.), The Anthropocene and the Global Environmental Crisis: Rethinking Modernity in a New Epoch. Londres, Routledge, 2015

Jarrige François, Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, Paris, La Découverte, 2014

Id. (dir.), Dompter Prométhée. Technologie et socialisme à l’âge romantique (1820-1870), Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2016

Id., On arrête (parfois) le progrès. Histoire et décroissance, Paris, L’Échappée, 2022

Id., Le Roux Thomas, La contamination du monde. Une histoire des pollutions à l’âge industriel, Paris, Seuil, 2017

Koselleck Reinhart, Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, Éditions de l’EHESS, 1990

Macleod Christine, Heroes of invention. Technology, Liberalism and British Identity, 1750-1914, Cambridge, Cambridge University Press, 2007

Musso Pierre, La Religion industrielle. Monastère, manufacture, usine. Une généalogie de l’entreprise, Paris, Fayard, 2017

Pranchère Jean-Yves, « Le Progrès comme catastrophe. La pensée contre-révolutionnaire face à la déhiscence de l’histoire », Archives de Philosophie, nº 80, janvier 2017

Rasmussen Anne, « La gauche et le progrès », in Becker Jean-Jacques (éd.), Histoire des gauches en France. Volume 1. L’héritage du XIXe siècle Paris, 2005

Tournier Maurice, « Progressif, progressiste : évolutions et dévolutions », in Propos d’étymologie sociale. Tome 1. Des mots sur la grève, Lyon, ENS Lyon, 2002

Places

  • Sciences Po Lille
    Lille, France (59)

Event attendance modalities

Full on-site event


Date(s)

  • Friday, March 10, 2023

Keywords

  • progrès, XIXe siècle, histoire

Contact(s)

  • Rencontre XIXe siècle
    courriel : rencontres19eme [at] gmail [dot] com

Information source

  • Karl ZIMMER
    courriel : karl-alexandre [dot] zimmer [at] univ-leman [dot] fr

License

CC0-1.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons CC0 1.0 Universal.

To cite this announcement

« Progrès », Call for papers, Calenda, Published on Thursday, January 26, 2023, https://doi.org/10.58079/1aew

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