HomeLittérature et silence

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Published on Monday, February 13, 2023

Abstract

Cet appel à contribution vise à l'organisation d’une journée d’étude consacrée aux liens entre littérature et silence. Le silence, qu’on pourrait définir en premier lieu comme l’absence de parole mais aussi de bruit, apparaît paradoxalement comme l’envers et la condition même de la littérature. Du désir de silence à la nécessité de le briser, cette journée d’étude propose d’interroger les rapports multiples de la littérature et du silence à travers les siècles.

Announcement

Appel à communication pour la journée d’étude « Littérature et silence », organisée par les doctorant·es de l’école doctorale III de Sorbonne Université et destinée aux doctorant·es et jeunes docteur·es, à Sorbonne Université, Samedi 13 mai 2023, 9h-12h, amphithéâtre Cauchy

Argumentaire

Pour la linguiste Eni Puccinelli Orlandi, le « silence fondateur » est celui qui, « nécessaire au sens », produit les conditions de la signification. « Sans silence, écrit-elle, il n’y a pas de sens (il y aurait un trop plein de langage). […] Le silence comme horizon, comme imminence du sens, est le souffle de la signification pour que le sens fasse sens.[1] » Dans cette perspective, le silence - qu’on pourrait définir en premier lieu comme l’absence de parole mais aussi de bruit - apparaît alors paradoxalement comme l’envers et la condition même de la littérature. Du désir de silence à la nécessité de le briser, cette journée d’étude propose d’interroger les rapports multiples de la littérature et du silence à travers les siècles. Les propositions de communication pourront s’inspirer librement des pistes de réflexion suivantes.

Silence, intimité et subjectivité

Alors que la littérature apparaît de prime abord comme art de la parole, nourri par une culture rhétorique dont l’une des fonctions était de fournir de quoi ne jamais rester court, elle fait aussi place au silence comme espace de l’intime. La pratique de la lecture in silentio, si elle existe dès l’Antiquité et se trouve par exemple évoquée par saint Augustin dans Les Confessions[2], se généralise au Moyen-Âge et s’impose dans les siècles suivants. On pourra par exemple s’interroger sur les conséquences de cette pratique qui favorise, par la consommation solitaire du livre et la retraite dans l’espace intime du cabinet, de la bibliothèque ou de la chambre, une démarche d’introspection. La recherche du silence, nécessaire à la méditation (religieuse ou non) mais aussi à la création, apparaît comme un topos qu’on retrouve aussi bien dans l’idéal classique de l’otium ou d’un lieu « loin du monde et du bruit[3] », que dans la pensée de Susan Sontag qui voit dans cette quête du silence l’expression de la spiritualité artistique moderne.

On pourra s’intéresser à l’association thématique entre silence et recueillement intime du personnage, mouvement de retrait dans son for intérieur (que l’on songe par exemple au topos de l’amour courtois qui fait du mutisme le symptôme de la maladie d’amour). Le silence apparaît aussi comme le lieu de collusion du sujet avec l’autre et représente parfois l’échec ou l’impossibilité de la communication. Il hante alors le texte même et les passages de logorrhée verbale, ce qu’illustrent par exemple le silence constant de l’interlocuteur de la narratrice de Lettre Morte (Linda Lê) ou l’impossibilité pour Louis de se confier et de couper court aux bavardages familiaux dans Juste la fin du monde (Jean-Luc Lagarce). Par ses expérimentations, son travail du sous-texte, de la « sous-conversation » (Nathalie Sarraute) ou encore des substances préverbales qui se cachent sous le mot, le Nouveau Roman interroge la charge sémantique du silence : s’ouvrant aux domaines de la psychanalyse, la littérature accueille en elle les tabous et non-dits sur lesquels s’inscrivent rapports de force et angoisses existentielles[4].

La littérature et l’indicible

« Exprimer cela seulement qui ne peut l’être », c’est la tâche que Maurice Blanchot incombe à la littérature dans L’attente, l’oubli. Nombre de penseurs·euses de la modernité littéraire du XXe siècle ont en effet érigé le silence en absolu de la littérature, en tant que celle-ci se définirait par son rapport avec « l’impossible », « l’innommable » ou « l’inavouable ». Pierre Van Den Heuvel, dans Parole, mot, silence, évoque ainsi la « tentation du silence » qui traverse, selon lui, les œuvres de Kafka, Joyce, Bataille ou Beckett[5]. On pourra s’interroger sur les enjeux de ce motif de l’indicible, étudier en quoi il permet à toute une génération de critiques de fonder celui de l’absolu littéraire, mais aussi plus largement s’intéresser au rôle du silence dans la définition de la littérature, de la littérarité et du style.

La question de l’indicible renvoie aussi à la tradition de l’écriture mystique qui, comme l’a montré Michel de Certeau[6], s’interroge sans cesse sur l’impossibilité du langage à dire le divin et déploie une série de stratégies rhétoriques pour contourner les limites de la langue, de l’oxymore à l’approximation assumée. Dans les grandes épopées mystiques, l’impossibilité à représenter la grandeur divine et la profusion de la création constitue un véritable topos.

Silence et politique

Mais envisager le silence en littérature revient aussi nécessairement à considérer les situations dans lesquelles les écrivain·es se trouvent sommé·es de se taire. Que se passe-t-il quand le silence leur est imposé par un contexte politique et social qui établit des normes morales, quand il ne délimite pas autoritairement l’espace de la parole ?

Ainsi, le problème de la censure morale ou politique pourra être abordé, et à travers lui les stratégies de contournement mises en place par les écrivain·es, qui s’obstinent à dire tout en feignant de se taire[7]. Les auteurs et autrices de l’Ancien Régime et notamment des Lumières fournissent dans cette perspective un corpus particulièrement riche. On pourra aussi s’interroger sur les silences des écrivain·es et poser ainsi la question de leur engagement politique : dans quelle mesure et quels contextes la responsabilité de l’écrivain·e ne lui permet-elle pas de garder le silence mais l’oblige à prendre la parole ? Au contraire, dans quelles conditions le silence peut-il être non pas subi, mais se faire, comme le montre l’exemple du Bartleby de Melville, le vecteur d’une résistance[8] ?

La question de l’autocensure pourra également être posée. Les auteurs et autrices classiques ont ainsi souvent considéré qu’il n’était pas bon de tout représenter en littérature au nom d’impératifs moraux, craignant que l’évocation ou la monstration d’actions immorales ne corrompent l’imagination et le désir d’un public qui sans cela serait resté vertueux. On pourra d’autre part se demander quels sujets, du XIXe au XXIe siècle, ont fait l’objet de tabous, d’autocensure de la part des écrivain·es ou de rejets de la part du lectorat et de la critique. Que se passe-t-il quand auteurs ou autrices brisent le silence qui pèse sur certains sujets de société (on pense notamment aux questions de l’avortement, de la sexualité féminine, du viol, de l’inceste... telles qu’elles furent par exemple abordées par des autrices comme Annie Ernaux ou Françoise Sagan) ? Le silence apparaît ainsi souvent comme une image pertinente pour penser l’oppression politique et systémique (Gayatri Chakravorty Spivak évoque par exemple le « silent, silenced center »[9]), et la prise de parole se fait dès lors contre-pouvoir. Les communications pourront ainsi, notamment dans la perspective des études de genre ou postcoloniales, réfléchir à la manière dont la littérature peut aussi bien participer à l’étouffement de certaines voix, qu’à en rendre audibles d’autres qui étaient jusque-là ignorées du politique. Le concept de silenciation, qui désigne les « processus de réduction au silence[10] », nous invite ainsi à nous interroger sur l’invisibilisation de certains discours, en s’intéressant par exemple aux mécanismes d’exclusion et de valorisation du champ politico-littéraire.

Figurations stylistiques du silence et variations génériques

On pourra enfin s’intéresser aux modalités de figuration de ce silence au sein du texte et de la parole littéraires, et notamment aux figures et procédés rhétoriques à travers lesquels le silence s’insère dans le texte, tandis que le non-dit se fait éloquent : aposiopèses et ellipses qui trouent la parole du narrateur ou des personnages, prétéritions et litotes inscrivant une part de silence au sein même du discours, mais aussi ironie, doubles sens, allusions et jeux intertextuels par lesquels le texte suggère sans dire ouvertement, s’exprime entre les lignes et les mots, dans un demi-silence qui permet au lecteur de jouer un rôle actif.

Les différences génériques supposent également des variations dans la figuration et la matérialisation du silence :  on pense ainsi aux blancs typographiques qui entourent le poème et matérialisent visuellement le silence sur l’espace de la page, notamment depuis la fin du XIXe siècle ; à la place du silence dans la mise en scène théâtrale, où des signes non-verbaux (gestes, tableaux, pantomimes...) se substituent parfois à la parole, tandis que le théâtre contemporain nous invite à déceler derrière une parole tournant à vide l’angoisse suscitée par le silence ontologique et métaphysique d’un monde devenu absurde. Dans le genre romanesque, le silence peut se poser en termes narratologiques dans la mesure où le romancier, par ses choix en matière d’instance narrative (mode, voix, ordre, vitesse...), choisit de dire ou de taire et circonscrit plus ou moins l’espace de la parole.

Enfin, et de manière plus large, on pourra se demander en quoi le silence et sa rupture peuvent se constituer en élément diégétique moteur de l’intrigue, que celle-ci soit romanesque ou théâtrale[11].

Modalités de contribution

Date limite d’envoi des propositions de communication : 15 mars 2023

Longueur des propositions de communication : 250 mots maximum, accompagnés d’une courte biobibliographie

Profil des intervenants : doctorant·es ou jeunes docteur·es

Réponse : fin mars 2023Date de la journée d’étude : 13 mai 2023

Durée des communications : 15 minutes

Adresse d’envoi : doctoralesed3@gmail.com

Organisation 

  • Bérengère Darlison,
  • Clara Filippe,
  • Yuwei Gong,
  • Marie Janin-Sartor,
  • Lucas Kervegan,
  • Pauline La Burthe,
  • Louis Mai,
  • Typhaine Sacch

Bibliographie indicative

Alkemie, revue semestrielle de littérature et philosophie, Le Silence, Classique Garnier, n°13, 2014.

BINDEMAN, Steven L., Silence in philosophy, literature, and art, Boston, Brill-Rodopi, 2017.

CHESTIER, Alain, La Littérature du silence, essai sur Mallarmé, Camus et Beckett, Paris, L’Harmattan, 2003.

CORBIN, Alain, Histoire du silence, de la Renaissance à nos jours, Paris, Albin Michel, 2017.

EDOUARD, Sindie, « Dire les silences - De la subversion à l'identité », « Littérature-Monde » francophone en mutation, Paris, L'Harmattan, 2009.

GENETTE, Gérard, Palimpsestes, Paris, Seuil, 1982.

HANUS, Françoise et NAZAROVA, Nina (dir.), Le Silence en littérature de Mauriac à Houellebecq, Paris, L’Harmattan, 2013.

HERTMANS, Stefan, Poétique du silence, trad. du néerlandais par Isabelle Rosselin, Paris, Gallimard, coll. « Arcades », 2022.

LE MEUR, Cyril, « Le silence du texte. La fondation du langage adressé », Poétique, 2011/1 (n° 165), p. 73-89.

PUCCINELLI ORLANDI, Eni, Les Formes du silence, Paris, éditions des Cendres, 2004.

PUCCINELLI ORLANDI, Eni, « Rumeurs et silences. Les trajets des sens, les parcours du dire », Hypothèses, 2001/1 (4), p. 257-266.

SONTAG, Susan, « The Aesthetics of Silence », Styles of Radical Will [1969], Londres, Penguin Modern Classics, 2013.

VAN DEN HEUVEL, Pierre, Parole, mot, silence : pour une poétique de l’énonciation, Paris, José Corti, 1985.

Notes

[1] Eni Puccinelli Orlandi, « Rumeurs et silences. Les trajets des sens, les parcours du dire », Hypothèses, 2001/1 (4), p. 257.

[2] Saint Augustin, Les Confessions (V, 3) : « Quand il lisait, ses yeux parcouraient la page et son cœur examinait la signification, mais sa voix restait muette et sa langue immobile. N'importe qui pouvait l'approcher librement et les visiteurs n'étaient en général pas annoncés, si bien que souvent, lorsque nous venions lui rendre visite, nous le trouvions occupé à lire ainsi en silence car il ne lisait jamais à haute voix. »

[3] Jean de La Fontaine, « Le Songe d’un habitant du Mongol », Les Fables, livre XI [1678], Paris, Folio classiques, 2015.

[4] Nathalie Sarraute, Pour un oui pour un non [1982], Paris, Folio théâtre, 1999.

[5] Pierre Van Den Heuvel, Parole, mot, silence : pour une poétique de l’énonciation, Paris, José Corti, 1985, p. 84

[6] Michel de Certeau, La Fable mystique. XVIe-XVIIesiècle, [1982], Paris, Gallimard, 2013.

[7] Jean de La Fontaine, « L’Homme et la Couleuvre », Les Fables, livre X [1678], Paris, Folio classiques, 2015 : « Mais que faut-il donc faire ?/ Parler de loin ; ou bien se taire. »

[8] Le protagoniste de Bartleby, d’Herman Melville, a pu être regardé comme une illustration de la stratégie de la fuite que certains, comme Toni Negri, préconisent dans la lutte politique. Voir notamment Toni Negri et Michael Hardt, Empire, Paris, Exils, coll. « Essais », 2000, p. 255-256 et Gilles Deleuze et Claire Parnet, Dialogues, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 1996, p. 164-165.

[9] Gayatri Chakravorty Spivak, « Can the subaltern speak? », Colonial Discourse and Post-colonial Theory: A Reader, Patrick Williams et Laura Chrisman (dir.), Londres, Routledge, 2013, p. 78.

[10] Marys Renné Hertiman et Élise Huchet, « Silence », publié le 5 janvier 2023, Dictionnaire du genre en traduction [en ligne], https://worldgender.cnrs.fr/notices/silence/ [consulté le 30 janvier 2023].

[11] Roland Barthes, « Phèdre », Sur Racine, éditions du Seuil, 1963.

Places

  • Sorbonne Université, amphithéâtre Cauchy - 17, rue de la Sorbonne
    Paris, France (75005)

Date(s)

  • Wednesday, March 15, 2023

Keywords

  • littérature, silence

Contact(s)

  • Doctorales de l'ED 3
    courriel : doctoralesed3 [at] gmail [dot] com

Reference Urls

Information source

  • Lucas Kervegan
    courriel : lucaskervegan [at] hotmail [dot] fr

License

CC0-1.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons CC0 1.0 Universal.

To cite this announcement

« Littérature et silence », Call for papers, Calenda, Published on Monday, February 13, 2023, https://doi.org/10.58079/1aj4

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