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Le bonheur, une histoire d’images ?

Revue Déméter, théories et pratiques artistiques contemporaines

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Published on Tuesday, March 14, 2023

Abstract

Ce numéro thématique de la revue Déméter, Théories et pratiques artistiques contemporaines souhaite interroger les représentations collectivement partagées du bonheur, dans ses formats les plus quotidiens – photos de famille, publicités, images touristiques, Instagram – comme dans ses reprises artistiques. Comment les images viennent-elles cristalliser, mais aussi propager une certaine vision du bonheur ? Comment circulent-elles, quelles normes diffusent-elles ? Peut-on en retracer l’évolution, en saisir les variations ? Comment les artistes travaillent-ils à partir de cet imaginaire déjà constitué ? L’imaginaire du bonheur peut-il être autre chose qu’une imagerie close, structurée autour de motifs récurrents ? Les contributions pourront être issues aussi bien de l’histoire et de la théorie des arts, que des études visuelles, de la philosophie, de la sociologie ou de l’anthropologie.

 

Announcement

Présentation de la revue

Déméter est une revue scientifique interdisciplinaire à comité de lecture. La revue, semestrielle, privilégie le dialogue entre les arts (arts plastiques, cinéma, théâtre, danse, musique), ainsi qu’avec les sciences humaines en général (philosophie, histoire, sociologie, anthropologie). La revue est vouée à réfléchir les articulations entre théorie et pratique (pratique artistique ou pratique de l’analyse), entre discours scientifiques et gestes créateurs, entre savoir et imagination.

Argumentaire

« Le bonheur n’a pas d’histoire et les conteurs de tous les pays l’ont si bien compris que cette phrase : Ils furent heureux! termine toutes les aventures d’amour » : par cette phrase célèbre, tirée de Splendeurs et misères des courtisanes, Balzac reprend un des lieux communs du bonheur, qui l’associe à une forme de totalité close, sans failles ni rebondissements, littéralement sans drame. Les gens heureux se ressembleraient tous, fondus dans l’horizon des contes qui finissent bien. Si le bonheur apparaît comme « sans histoire », il n’est pourtant pas sans images. Plus ou moins stéréotypées, empruntées à l’histoire de l’art comme à la société de consommation, ces images circulent en nous et informent nos désirs les plus individuels : scènes idylliques évoquant un âge d’or mythique, où les corps s’enlacent, se prélassent et dansent dans une nature harmonieuse (Paul Signac, Au temps d’harmonie, 1893 ; Henri Matisse, La joie de vivre, 1905); bords de mer et pique-niques champêtres ; paysages de cartes postales, soleils couchants et rêves d’ailleurs ; photographies de mariage et de familles unies et souriantes ; et, plus récemment, mises en scène de l’intime et de moments photogéniques sur les réseaux sociaux.  

Pourquoi l’imaginaire du bonheur se donne-t-il presque systématiquement sous la forme de clichés ? Que penser de ces images en apparence lisses et pourtant profondément normatives ? Dans un article intitulé « Matisse et le bonheur de vivre » (1955), Roland Barthes critique une telle représentation générique et stéréotypée du bonheur, « hygiénique et gaie comme un appartement moderne » : une vision somme toute moderne, entretenue par les magazines, mais qui ignore « l’histoire et ses combats », entretenant le « mythe lénifiant du bonheur de vivre ». Dans la période des Trente Glorieuses, le bonheur est bien, comme le montre Jean Baudrillard, « inscrit en lettres de feu derrière la moindre publicité pour les Canaries ou les sels de bain » (La Société de consommation, 1970). Il forme l’horizon idéalisé d’une euphorie consumériste et trouve dans le kitsch une esthétique à la fois saturée et factice (Abraham Moles, Psychologie du kitsch, l’art du bonheur, 1971). Aux États-Unis, pendant plus de quarante ans, un dispositif monumental installé par l’entreprise Kodak dans la gare ferroviaire de Manhattan projette en continu des images qui mettent en scène la famille idéale – nucléaire, blanche, patriarcale – illustrant de manière spectaculaire l’American way of life. Cette imagerie, très ritualisée, est reprise en grande partie par Agnès Varda dans son film Le Bonheur (1964) qui décline les lieux communs du bonheur familial (promenades dans les bois, pique-niques et repas de famille) tout en instillant d’emblée un doute au cœur des images. En 1970, Jacques Demy réalise Peau d’âne et reprend un à un les clichés du bonheur dans une chanson célèbre, « Rêves secrets d’un prince et d’une princesse » sur la musique de Michel Legrand. Quelques années plus tard, Annette Messager propose, avec Le Bonheur illustré (1975), une version faussement ingénue du bonheur, issue d’images trouvées dans des brochures touristiques, des emballages, des cartes postales ou des dépliants de voyage.

Depuis les années 1980, les « sciences du bonheur » et les théories du développement personnel sont en plein essor, entraînant une profusion de livres, guides, magazines, feel good movies, recommandations et exercices pratiques de toutes sortes. Bien loin d’être lié aux circonstances de la vie ou à l’absence de chagrin, le bonheur est désormais envisagé comme un état psychologique susceptible d’être maîtrisé et entretenu par l’exercice et la volonté. En réaction à ce modèle dominant se sont multipliés, plus récemment, des ouvrages critiques mettant en cause l’injonction sociale au bonheur, qui s’applique autant à la vie intime qu’au management des ressources humaines. Les sociologues Eva Illouz et Edgar Cabanas montrent ainsi comment l’économie du bonheur réifie constamment le moi et forge un nouveau type d’individu, « l’happycondriaque », qui ne cesse de se façonner et de s’ausculter, soucieux de présenter en permanence, dans la vie sociale comme sur les réseaux, son « meilleur moi possible et imaginable » (Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, 2018). Depuis les années 2000, de grandes photothèques comme Getty Images ou Corbis, ou, plus récemment, les nouvelles banques d’images low-cost alimentent le quotidien de notre univers visuel (publicités, emballages, écrans, magazines). Quel que soit le sujet et en dépit de leur extrême diversité, elles mettent en scène une représentation lisse, dé-singularisée et culturellement hégémonique des métiers et réalités sociales d’aujourd’hui : « Des livreurs souriants, jeunes, beaux, bien coiffés, bien habillés et fraîchement sortis de la douche portent des colis tout propres à des clients tout aussi souriants » (Stéphane Degoutin et Gwenola Wagon, « Le blanchiment des images », 2022, voir également des mêmes artistes, Atlas of the Cloud, 2021, https://d-w.fr/en/projects/atlas/). Ces images forment la matière première de gestes artistiques qui viennent fondre les sourires en un flux hypnotique (Guillaume Paris, We are the children, 2004), les inquiéter au sein d’une narration dystopique (Clément Cogitore, The Evil Eye, 2018), ou révéler, sur la scène théâtrale, l’absurdité des rôles féminins véhiculés par certains mèmes (Sheila Callaghan, Women Laughing Alone with Salad, 2018).

Si le bonheur est interrogé aujourd’hui dans ses dimensions économiques et politiques, dans ses dérives comme dans ses pathologies, la question des images du bonheur et de ses codes reste pourtant peu investie. Or le bonheur est peut-être d’abord une histoire d’images. Une histoire d’apparences, de signes, de représentations, qui nous traversent lorsque nous nous conformons à certains modèles, mais que nous alimentons aussi, en produisant et partageant constamment nos photographies sur Instagram ou en ponctuant nos messages de smileys riant aux larmes. Performer le bonheur, c’est tendre vers sa mise en image, qui le réalise tout en le fictionnalisant, et à laquelle on adhère sans y croire totalement.,

Aussi, dans ce numéro thématique #11 de la revue Déméter. Théories et pratiques artistiques contemporaines, c’est la question des représentations collectivement partagées du bonheur que nous souhaitons interroger, dans ses formats les plus quotidiens (photos de famille, publicités, images touristiques, Instagram) comme dans ses reprises artistiques. Comment les images viennent-elles cristalliser, mais aussi propager une certaine vision du bonheur ? Comment circulent-elles, quelles normes diffusent-elles ? Comment les artistes travaillent-ils à partir de cet imaginaire déjà constitué ? L’imaginaire du bonheur peut-il être autre chose qu’une imagerie close, structurée autour de motifs récurrents ?

Cette thématique, appelant des contributions issues aussi bien de l’histoire et de la théorie des arts, des études visuelles, de la philosophie, de la sociologie que de l’anthropologie, pourra être abordée à partir des axes suivants :

  • Peut-on saisir des évolutions comme des constantes dans les modes de représentation du bonheur ? Depuis quand sourit-on sur les photos ? Comment la photographie de groupe, qui symbolisait l’unité et le bonheur familial (Pierre Bourdieu, Un art moyen. Essai sur les usages sociaux de la photographie, 1965) a-t-elle laissé place aux clichés plus intimes, aux selfies, associant l’authenticité du bonheur à la spontanéité de l’image prise sur le vif ? Quels sont les dispositifs contemporains de la mise en scène de soi ? La réflexion pourra porter sur les codes et les normes de la représentation du bonheur, en interrogeant la double puissance de fascination et de modélisation de ces images. Se voulant génériques, voire universelles, ces images restent pourtant historiquement et culturellement situées. Les images du bonheur s’inscrivent de fait dans des configurations économiques et sociales données qu’il convient d’interroger. Dans quelle mesure ces représentations participent-elles, davantage que n’importe quel autre type d’image, à l’imposition d’un modèle de société occidentale ?
  • Comment les artistes, de leur côté, réinvestissent-ils cet imaginaire du bonheur, le retravaillent-ils de l’intérieur ? Par quels procédés nous donnent-ils à voir ces images vues et revues ? Comment la banalité de ces images se trouve-t-elle recontextualisée par ces gestes, qui lui donnent une nouvelle prise, parfois critique ou ironique ? On pourra s’intéresser aux reprises artistiques de cet imaginaire du bonheur, qu’il s’agisse, par exemple, de souligner la facticité des poses amoureuses (Florence Chevallier, Le bonheur, 1993), d’accumuler les clichés de couchers de soleil (Oriol Vilanova, Sunsets from…, 2012), de rejouer l’imagerie mièvre des cartes de la Saint-Valentin avec des couples afro-américains (Kerry James Marshall, Study for vignette, 2004), de dérouler le récit d’une journée en feuilletant un catalogue de vente par correspondance (Valérie Mréjen, Manufrance, 2005), ou de performer les indices et autres quantifications contemporaines du bonheur (Magali Desbazeille, L’Année Mondiale de l’Indice Postérieur Net et du Bonheur National Brut, 2016).
  • Comment, enfin, passer de l’imaginaire à l’imagination, de l’imagerie répétitive à la production d’images singulières, qui inspirent de nouvelles manières de vivre ? Même dans ses versions les plus individualistes, l’imaginaire du bonheur engage en effet une certaine vision du collectif et du vivre ensemble. La remise en cause actuelle des habitudes consuméristes interroge notre conception du bonheur matériel et met en jeu la puissance des images : comment produire de nouvelles images du bonheur, qui soient à même d’incarner un idéal de sobriété ? Comment redessiner un bonheur profondément relationnel, qui ferait poids à la vision habituelle du bien-être matériel ? Quels liens penser entre les représentations du bonheur et la possibilité de nouvelles utopies ?

Soumission des contributions

Les propositions de contribution seront soumises aux coordinatrices du numéro thématique

le 26 mai 2023 au plus tard.

Les auteurs dont la proposition aura été acceptée en seront informés début juin et devront adresser leur article le 29 septembre 2023 au plus tard.

Les propositions d’une page environ (soit 3 000 signes), accompagnées d’une courte présentation bio-bibliographique de l’auteur et d’une bibliographie indicative, doivent être envoyées en format Word (.doc) ou PDF aux adresses suivantes :

  • revue-demeter@univ-lille.fr
  • sarah.troche@univ-lille.fr
  • geraldine.sfez@univ-lille.fr

Coordination

Ce numéro thématique de la revue Déméter, Théories et pratiques artistiques contemporaines est conçu dans le cadre d’un projet de recherche en partenariat avec l’Institut pour la Photographie des Hauts-de-France, et est coordonné par Sarah Troche, maîtresse de conférences en Philosophie (STL — Savoirs, Textes, Langages, UMR 8163, Université de Lille) et Géraldine Sfez, maîtresse de conférences en Études cinématographiques (CEAC — Centre d’Études des Arts Contemporains, ULR 3587, Université de Lille).


Date(s)

  • Friday, May 26, 2023

Keywords

  • bonheur, image, imaginaire, cliché, stéréotype, norme, modèle, photogénie, publicité, reprise artistique

Contact(s)

  • Géraldine Sfez
    courriel : geraldine [dot] sfez [at] univ-lille [dot] fr
  • Sarah Troche
    courriel : sarah [dot] troche [at] univ-lille [dot] fr

Information source

  • Sarah Troche
    courriel : sarah [dot] troche [at] univ-lille [dot] fr

License

CC0-1.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons CC0 1.0 Universal.

To cite this announcement

« Le bonheur, une histoire d’images ? », Call for papers, Calenda, Published on Tuesday, March 14, 2023, https://doi.org/10.58079/1aph

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