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Responsabilités et services publics en Afrique

Comprendre les pratiques de privatisation et de clientélisme autour du patrimoine de l’État

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Published on Tuesday, March 14, 2023

Abstract

Le présent dossier de la RECSO entend revisiter les services publics africains afin de décrypter leur fonctionnement à la fois organisationnel, pratique, managérial, relationnel et symbolique. Qu’il s’agisse des champs particuliers de la santé, de l’éducation, de la sécurité, du transport, de la douane, de la justice, les États africains apparaissent comme des terrains de recherche féconds où les biens et services publics se présentent comme des lieux d’expression des déviances de toutes sortes, orchestrées par des personnes qui doivent pourtant incarner le sens noble de responsabilité.

Announcement

Dossier thématique no5, à paraître en décembre 2023

Coordination

  • Ibrahim Bienvenu MOULIOM MOUNGBAKOU, Maître de Conférences, Université de Maroua
  • Gérard AMOUGOU, Chargé de Cours, Université de Yaoundé II

Supervisé par le Département de Sociologie, Université de Yaoundé 1 (Cameroun)

Argumentaire

Au cours des trois dernières décennies, des chercheurs africains ou africanistes, ont ouvertement fait un bilan controversé d’un Etat africain clientéliste, prédateur, sorcier, sous-développé, patrimonial, néo-patrimonial, malfaiteur, importé, kleptocrate, fragmentaire, criminel (Medard1977, 1981, 1990 ; Hours 1985 ; Bayart 1989, 1999 ; Darbon 1990 ; Badié 1992 ; Geschiere 1995). La thèse qui domine la littérature insiste davantage sur le fait que l’Etat dans les pays africains est un champ de luttes et de querelles où la classe dirigeante, peu responsable, est davantage dominée par des urgences de survie et d’accumulation effrénée des richesses ou des biens. Cette littérature établie sur les logiques qui structurent la « gouvernementalité » en Afrique noire, insiste sur le fait que gérer les services et les biens publics est pour de nombreux responsables (fonctionnaires, gouvernants, administrateurs) synonyme d’accumuler, d’exploiter, de détourner, de voler, de « manger » et même d’attaquer ou de tuer en sorcellerie. Les contours de l’Etat et de ses services dans les sociétés africaines postcoloniales se résumeraient manifestementaux pratiques déviantes englobant la corruption, le tribalisme, les luttes d’influence, les conflits d’intérêts, les détournements de fonds publics, l’irresponsabilité, la privatisation des services et des biens publics.

Cette « caractérisation » de l’Etat africain bien que stimulante, mérite cependant d’être considérée avec une certaine vigilance épistémologique. Les auteurs semblent mettre en avant une sorte de « catastrophisme » qui n’est pas toujours documenté avec des données empiriques ou ethnographiques minutieuses collectées auprès des acteurs et des usagers des administrations africaines. En reprenant Olivier de Sardan (2004), l’on peut dire que les travaux produits sur l’Etat africain postcolonial, ne relèvent pas toujours des données empiriques intensives ou rigoureuses. Pour Olivier de Sardan (2004),il s’agit, dans la plupart des cas, des travaux élaborés à partir des données de seconde main, des enquêtes brèves et des analyses érudites ou impressionnistes. Cet « essayisme », d’après l’auteur, relève en particulier de la science politique, construite elle-même à partir des bases théoriques idéologiques.

Pour mieux comprendre les mutations et les dysfonctionnements qui caractérisent réellement l’Etat africain aujourd’hui, il serait important de procéder à un renouvellement des approches et des méthodes. Il y a une véritable urgence à faire une profonde «socio-anthropologie» des services publics ou de l’Etat afin de procéder à une analyse empirique plus objective des pratiques, des logiques d’actions et d’interactions entre différents acteurs responsables qui fréquentent ou constituent l’Etat.

Le présent dossier de la RECSO entend revisiter les services publics africains afin de décrypter leur fonctionnement à la fois organisationnel, pratique, managérial, relationnel et symbolique. Qu’il s’agisse des champs particuliers de la santé, de l’éducation, de la sécurité, du transport, de la douane, de la justice, les Etats africains apparaissent comme des terrains de recherche féconds où les biens et services publics se présentent comme des lieux d’expression des déviances de toutes sortes, orchestrées par des personnes qui doivent pourtant incarner le sens noble de responsabilité. Dans la quasi-totalité des services publics, il est devenu par exemple courant de «suivre son dossier» à cause non seulement des lenteurs administratives mais surtout de l’opacité créée par des acteurs sensés servir l’État.  Qu’il s’agisse des services liés aux dossiers d’affectation, d’allocations familiales, d’avancements, de salaires ou de regroupements familiaux, la célérité de leur traitement reste influencée ou conditionnée par des logiques de soutien, de contournement ou des «mesures d’accompagnement» (cadeaux, pots de vin, argent, loges). Même là où la vie humaine est menacée (comme dans les services hospitaliers), la privatisation du service prend de plus en plus le dessus. De nombreuses carences et incohérences ont transformé la plupart des services publics africains en un environnement difficile où l’usager dépourvu de ressources sociales et relationnelles (Mercklé, 2004 ; Lazega, 1998 ; Cabin, 2005), ne jouit ni des privilèges des services dits publics, ni de la gestion collective des biens communs. Les services publics ici, apparaissent comme un espace peu ouvert où n’accèdent que des acteurs ayant des marges de manœuvre manifestes ou latentes. Les observateurs vigilants constatent aujourd’hui une émergence paradoxale des pratiques de privatisation des services publics Relève par exemple de la privatisation, toute pratique observée dans les services publics et dont la finalité est de permettre aux pratiquants d’accumuler des privilèges ou des ressources privées, ceci au détriment de l’intérêt collectif. La tendance générale consiste pour le personnel des services publics à pratiquer l’ « exfiltration » des biens communs pour son propre compte. L’on observe par exemple dans les hôpitaux publics une privatisation des appareils et des équipements, biens communs. Le personnel médical rentre du service en emportant avec lui des matériels (thermomètre, stéthoscope, ciseau, lame, alcool, coton) destinés aux services publics. Dans les services spécialisés d’analyses médicales, d’écographie, de radiologie, d’ophtalmologie, le personnel privilégie des « malades privés » qui arrivent clandestinement pour des examens frauduleux, non-inscrits dans les registres hospitaliers. Dans le champ de la santé, une autre forme de privatisation, de plus en plus courante, consiste pour les médecins des services publics à « désorienter » les malades des hôpitaux vers leurs réseaux et cliniques privés. Chez certaines infirmières, les bureaux de consultations sont devenus plutôt des « espaces marchands » où elles vendent à titre privé, quantité de produits dont les bijoux, les pagnes, les produits de beauté.

Ces pratiques qui relèvent de la privatisation des biens publics ou communs, sont plurielles et prennent des formes complexes et dynamiques. Les fonctionnaires, à diverses échelles, perdent le sens de responsabilité au profit d’une « mainbasse » sur les ressources collectives. On assiste progressivement à un réel « accaparement », à titre privé,  du temps, des locaux et des biens des services publics (Olivier de Sardan et al. 2007 : 237). Dans diverses administrations publiques, la privatisation des biens communs va jusqu’aux simples rames de format ou boîtes d’encre qui, loin d’être utilisées pour le service public, sont replacées dans des réseaux de (re)vente parallèle. Il est inutile d’évoquer ici les mésusages faits des équipements de mobilité à l’instar des véhicules administratifs dits de service.

En contexte africain aujourd’hui, aucun secteur public n’échappe manifestement à ces pratiques de privatisation. Dans les ministères, universités, hôpitaux, commissariats, gendarmeries et autres grandes structures de l’Etat, les pratiques de privatisation des services et des biens communs s’enracinent progressivement. Globalement, ce phénomène de la privatisation des biens dans les services publics soulève des questions sociologiques importantes liées à la fois à la « gouvernance », aux politiques de gestion ou de management. En effet, diverses interrogations méritent d’être soulevées : Quels sont les facteurs manifestes ou latents qui déterminent ce phénomène émergent de privatisation des ressources communes dans les services publics? Quelles sont les logiques qui structurent la gouvernance et la bureaucratie des services publics? Comment le phénomène de clientélisme ou de privatisation des biens publics s’est-il historiquement construit dans différents secteurs en Afrique ? Comment les acteurs construisent et perçoivent-ils les exigences de responsabilité ? Quels sont les stratégies et réseaux développés par les acteurs des différents services pour entretenir ces pratiques qui dégradent leur sens de responsabilité ? Quelles sont les stratégies mises en œuvre dans les structures publiques pour exclure ou pour lutter contreces pratiques de privatisation ? Quelles sont les représentations sociales construites autour des biens communs dans les services publics? Comment les responsables institutionnels construisent-ils dans les services publics ces « valeursprestigieuses » que sont la vérité et la transparence, l’intégrité, la responsabilité?

Une meilleure compréhension des services publics africains est réellement urgente et exige davantage d’observations empiriques minutieuses et rigoureuses, à partir des faits banal, habituel, quotidien, routinier. Il serait intéressant de se départir des approches globalisantes et réductionnistes adoptées hier par les spécialistes des sciences politiques, pour interroger ces espaces publics dans leurs dimensions les plus visibles, les plus fonctionnelles ou les plus concrètes.  Globalement, cet argumentaire de la RECSO invite les chercheurs des sciences sociales (sociologie, anthropologie, management, histoire…) à se pencher profondément sur divers axes pouvant apporter un éclairage spécifique et détaillé sur les pratiques quotidiennes de clientélisme et de privatisation des biens communs dans les services publicsafricains.

Quelques axes (non exhaustifs) qui pourront être abordés par les potentiels auteurs :

  • Responsabilités et services publics
  • Perception des services publics par les usagers
  • Perceptions des services publics ou des biens communs par les fonctionnaires de l’Etat
  • Responsabilités et services publics dans les hôpitaux
  • Responsabilités et services publics dans les universités/écoles
  • Responsabilités et services publics dans les structures de sécurité (commissariat, gendarmerie)
  • Responsabilités et services publics dans les sociétés publiques et parapubliques
  • Services publics etauxiliaires de justice(avocats, notaires, huissiers, police, gardiens de prison)
  • Historique des pratiques de privatisation dans les services publics
  • Réseaux et pratiques clientélistes.
  • Rapports entre administrations et administrés, entre services publics et usagers
  • Représentations sociales autour du fonctionnaire et de l’Etat
  • Principes de « bonne gouvernance» et pratiques clientélistes
  • Grande corruption et petite corruption dans les services publics
  • Dispositions et exigences de responsabilités dans les services publics,

Ces quelques axes de réflexion sus-présentés ne sont pas exhaustifs. Les chercheurs, d’identités et spécialisations variées, pourront se pencher sur diverses  autres dimensions profondes. Par ailleurs, le comité scientifique accordera un intérêt particulier aux propositions qui cèderont une place prépondérante aux travaux/résultats de terrain.

Modalités de contribution

Les propositions d’article(s) doivent parvenir au secrétariat de la revue RECSO au plus tard le 30 mars 2023.

Elles doivent comprendre un titre, le nom du ou des auteurs et leurs affiliations institutionnelles. Le résumé de 1000 mots maximum doit bien souligner l’axe de réflexion, les aspects de la problématique, les objectifs, le cadre théorique, l’approche méthodologique et les principaux résultats attendus.

Les auteurs des propositions retenues seront informés au plus tard le 10 avril 2023.

Les contributions définitives (35 000 caractères, espacescompris, incluant les références bibliographiques, soit 15 pages au maximum) devront être envoyées au plus tard le 31 juin 2023

NB: Les normes de rédaction seront envoyées aux auteurs retenus.

Les expertises (deux évaluateurs) seront menées et les remarques prises en compte par les auteurs au cours des mois de septembre et octobre 2023.

La publication du dossier estenvisagéepour le mois de décembre2023.

Adresse: Les propositions de résumés ou d’articles doivent être soumises aux adresses principales suivantes: depart.socio@gmail.com; feudjioyb@yahoo.fr avec copie à armandleka@yahoo.fr

Comité scientifique

  • Pr. Jean NZHIE ENGONO (Université de Yaoundé I-Cameroun)
  • Pr. Joseph-Marie ZAMBO BELINGA (Université de Yaoundé I-Cameroun)
  • Pr. Lucien AYISSI (Université de Yaoundé I-Cameroun)
  • Pr. Laurent Charles BOYOMO ASSALA (Université de Yaoundé II-Cameroun)
  • Pr. Valentin NGA NDONGO (Université de Yaoundé I-Cameroun)
  • Pr. MBONJI EDJENGUÈLÈ (Université de Yaoundé I-Cameroun)
  • Pr. Michel MAFFESOLI (Institut Universitaire de France)
  • Pr. Patrick TACUSSEL (Université Paul Valéry Montpellier III-France)
  • Pr. Ali AÎT ABDELMALEK (Université de Rennes 2-France)
  • Pr. Patrick WATIER (Université de Strasbourg-France)
  • Pr. Christian SUTER (Université de Neuchâtel-Suisse)
  • Pr. Emmanuel KAMDEM (Université de Douala-Cameroun)
  • Pr. Paul TCHAWA (Université de Yaoundé I-Cameroun)
  • Pr. Luc MEBENGA TAMBA (Université de Yaoundé I-Cameroun)
  • Pr. Emmanuel YENSHU VUBO (University of Buea-Cameroun)
  • Pr. Jean-Emet NODEM (Université de Dschang-Cameroun)
  • Pr. Antoine SOCPA (Université de Yaoundé I-Cameroun)
  • Pr. Armand LEKA ESSOMBA (Université de Yaoundé I-Cameroun)
  • Pr. Samuel Béni ELLA ELLA (Université de Yaoundé I-Cameroun)
  • Pr. Honoré MIMCHE (Université de Yaoundé II-Cameroun)
  • Pr. Pierre François EDONGO NTEDE (Université de Yaoundé I-Cameroun)
  • Pr. Nathan ONANA NOAH (Université de Maroua-Cameroun)
  • Pr. Yves Bertrand DJOUDA (Université de Yaoundé I-Cameroun)
  • Pr. Alain Roger BOULLA MEVA’A (Université de Dschang-Cameroun)
  • Pr. Christian BIOS NELEM (Université de Yaoundé I-Cameroun)
  • Pr NGADJIFNA (Université de Douala-Cameroun)
  • Pr. Ibrahim B. MOULIOM MOUNGBAKOU (Université de Maroua-Cameroun)
  • Pr Jacques YOMB, Université de Douala-Cameroun
  • Pr Robert TEFE, Université de Douala-Cameroun
  • Pr. Vivien MELI MELI(Université de Dschang-Cameroun)
  • Pr Henri TEKO TEDONGMO (Université de Yaoundé I-Cameroun)
  • Pr Robert-Marie MBA (Université de Yaoundé I-Cameroun)
  • Pr Albert NNA NTIMBAN (Université de Yaoundé I-Cameroun)
  • Pr Edmond MBALLA ELANGA VII, Université de Douala-Cameroun
  • Comité de lecture
  • Dr Jeannette LEUMAKO (Université de Yaoundé I-Cameroun)
  • Dr Solange ESSOMBA EBELA (Université de Yaoundé I-Cameroun)
  • Dr Ferdinand MBEN LISSOUCK (Université de Yaoundé I-Cameroun)
  • Dr Hughes Morell MELIKI (Université de Yaoundé I-Cameroun)

Références bibliographiques

o  Badie, B. 1992 L'Etat importé, Paris, Fayard.

o  Bayart, J-F. et al., 1999, La criminalisation de l’Etat en Afrique, Paris, Editions complexes.

o  Bayart, J-F., 1989, L’Etat en Afrique. La politique du ventre, Paris, Fayart.

o  Blundo, G., 2003, « Décrire le caché autour du cas de la corruption », in Pratiques de la description, Paris, EHESS, pp. 75-111.

o  Cabin, P., 2005, « De la Hiérarchie au réseau », in Cabin, P. et Choc, B., (eds), Les organisations. Etat des savoirs, Paris, Sciences Humaines,  pp. 261-266.

o  Darbon, D., 1990, « L’Etat prédateur », in Politique Africaine, 39, pp. 37-45.

o  Geschiere, P., 1995, Sorcellerie et politique en Afrique : la viande des autres, Paris, Karthala.

o  Hours, B., 1986, L’Etat sorcier. Santé publique et société au Cameroun, Paris, L’Harmattan.

o  Lazega, E., 1998, Réseaux sociaux et structures relationnelles, Paris, PUF.

o  Mercklé, P., 2004, Sociologie des réseaux sociaux, Paris, La Découverte.

o  Médard, J-F., 1977, « L’Etat sous-développé au Cameroun », L’Année africaine, Paris, Pédone, pp. 35-84.

o  Médard, J.F., 1981, « L’Etat clientéliste transcendé », in Politique Africaine, 1, pp. 120-124.

o  Médard, J.F., 1990, « L’Etatpatrimonial », in Politique Africaine, 39, pp. 25-36.

o  Olivier De Dardan J.-P., 2007, « De la nouvelle anthropologie du développement à la socioanthropologie des espaces publics africains », in Revue tiers monde, N° 191 - juillet-septembre, pp. 1-10.

o  Olivier De Dardan J.-P., 2004, « Etat, bureaucratie et gouvernance en Afrique de l’Ouest francophone. Un diagnostic empirique, une perspective historique », in Politique Africaine, no 96, pp. 139-162.

Subjects


Date(s)

  • Thursday, March 30, 2023

Attached files

Keywords

  • responsabilité, service public, privatisation, clientélisme, patrimoine de l’état

Information source

  • Ibrahim Bienvenu MOULIOM MOUNGBAKOU
    courriel : ibrahimmouliom [at] gmail [dot] com

License

CC0-1.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons CC0 1.0 Universal.

To cite this announcement

« Responsabilités et services publics en Afrique », Call for papers, Calenda, Published on Tuesday, March 14, 2023, https://doi.org/10.58079/1arb

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