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Limites / frontières

N°81 de la revue « Terrain »

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Published on Monday, April 03, 2023

Abstract

Ce numéro de la revue Terrain proposé par le collectif antiAtlas des frontières en collaboration avec Locus Sonus s’adresse à la fois à des chercheurs en sciences humaines et sociales et à des artistes (arts visuels et sonores, spectacle vivant, netart, etc.) qui mènent des terrains d’enquête, mettent en œuvre des dispositifs ou des expérimentations portant sur des frontières et des limites de tous ordres, pas seulement territoriales, géographiques ou écologiques, mais aussi limites physiologiques des corps, invisibles ou immatérielles entre des mondes, psychiques (ou psycho-physiques) entre des univers mentaux.

Announcement

Coordination 

Jean Cristofol, Thierry Fournier, Anna Guilló, Cédric Parizot & Peter Sinclair

Publication prévue en septembre 2024

Argumentaire

Ce numéro de la revue Terrain proposé par le collectif antiAtlas des frontières en collaboration avec Locus Sonus s’adresse à la fois à des chercheurs en sciences humaines et sociales et à des artistes (arts visuels et sonores, spectacle vivant, netart, etc.) qui mènent des terrains d’enquête, mettent en œuvre des dispositifs ou des expérimentations portant sur des frontières et des limites de tous ordres, pas seulement territoriales, géographiques ou écologiques, mais aussi limites physiologiques des corps, invisibles ou immatérielles entre des mondes, psychiques (ou psycho-physiques) entre des univers mentaux. La mondialisation et la globalisation, le développement des réseaux informationnels ainsi que la crise écologique nous interpellent plus que jamais sur les redéploiements de nos corporéités et de nos milieux de vie entre espaces analogiques et numériques. Dans ce contexte on peut citer autant de cas où les frontières semblent se dissoudre sous l’effet de promesses d’infini (libre circulation de l’information, des capitaux, etc.) que d’exemples où elles semblent au contraire se renforcer, se rigidifier (limites territoriales, renforcement des contrôles aux frontières, difficulté des droits de passage, restriction de l’espace habitable ou vital des espèces, etc.). Nombreux sont par ailleurs les cas paradoxaux qui échappent complètement aux anciennes dichotomies, phénomènes de bord au sens topologique, ou de bulle, comme la bulle d’infinie liberté que procure son téléphone à n’importe quel utilisateur ou l’infini cloisonnement dans lequel peut le plonger son addiction aux réseaux sociaux. L’objectif de ce numéro sera de se situer « aux limites des frontières » et d’opérer si possible des déplacements extradisciplinaires, afin de rendre compte des manières dont s’expérimentent et se bornent nos espaces-temps contemporains (Parizot et al. 2014 ; Amilhat-Szary & Parizot 2021).

Se déplacer aux « limites des frontières », ou s’intéresser davantage aux « limites » qu’aux « frontières » est motivé par trois raisons. Premièrement, comme le rappelle Michel Agier (Agier 2013, 9) « [une frontière] est l’acte d’une institution : instituer un lieu propre, qu’il soit social ou sacré, consiste à le séparer d’un environnement [pour] inscrire un collectif donné, un “groupe” ou une “communauté” d’humains dans le monde social avec lequel, grâce à la frontière créée, il peut établir une relation et ainsi exister face aux autres ». Cette mise en ordre opère donc une délimitation du monde en sélectionnant certaines différences plutôt que d’autres. Outre le fait de conférer à une limite spécifique un statut hégémonique et institutionnel, ce processus soustrait de facto les autres à notre attention. Instituer une frontière ou penser en termes de frontières revêt donc une dimension esthétique. Il faut par conséquent aller au-delà de l’étude des frontières pour comprendre la multiplicité de nos espaces. Nous partons effectivement du principe qu’il est nécessaire de rompre avec la conception moderne d’un espace unifiable ou totalisable au profit de mondes multiples, multidimensionnels et irréductibles à un ordre graduel. Ces mondes s’articulent autour de spatialités coexistantes, traversées par des tensions, des luttes, des affrontements, mais aussi des modes inventifs d’habitabilités partagées, négociées, complémentaires et hétérarchiques (Crumley, 1995).

Deuxièmement, l’incapacité des frontières à offrir une vision compréhensive des bornages du monde est renforcée par les formes de communication et de représentations symboliques dans lesquelles s’inscrivent leur instauration et leur maintien. La plupart des limites qui prolifèrent et organisent nos espaces et nos déplacements quotidiens s’inscrivent non pas dans des logiques symboliques, mais indicielles (Kohn 2017). C’est effectivement à travers nos habitudes et nos pratiques ordinaires que nous repérons les indices des transitions entre tel et tel lieu ou que nous établissons et entretenons des bornages approximatifs entre ce qui relève du familier, de l’intimité par rapport à l’étrange et à l’altérité. Cependant, cette expérience indicielle des limites n’est pas totalement coupée de la production des frontières puisque c’est à travers les partages d’expérience autour de ces indices que nous modifions ou enrichissons collectivement les imaginaires symboliques. En somme, comme le suggère l’écrivain Patrick Suter dans un récent théâtre-essai (Suter 2014), les frontières n’englobent ni ne précèdent les autres limites, elles n’en fournissent que des actualisations très incomplètes.

Troisièmement, même lorsqu’elles sont très perceptibles, ces limites échappent souvent à la logique de la signification. Relevant du sensible, elles ne peuvent toujours être capturées ou explicitées par des mots. Comme le souligne François Laplantine (2018), on ne peut pas parler de tout, il faut parfois montrer, inviter à marcher, toucher, goûter, ou encore écouter pour ressentir ce qui n’est pas dicible. C’est souvent le cas lorsque nous abordons nos espaces les plus intimes. Que veut-dire « revenir chez soi » sinon réintégrer un nœud de relations, de pratiques et de manières d’être familières. Ce « chez-soi » relève ainsi plus d’un milieu que d’un site géographique ; de la répétition de mouvements, de relations et de vibrations. Passer d’un milieu à un autre amène alors à des changements de rythmes et des modulations d’intensité dans un flux continu articulant des modes d’existence disjoints et hétérogènes (Deleuze & Guattari 1980). On comprend dans ce sens pourquoi penser exclusivement en termes de « frontières » peut parfois faire obstacle à la perception et la compréhension des limites. Car faire « frontière », c’est s’inscrire dans une pensée paradigmatique, c’est-à-dire « découper [des choses, des éléments, des blocs] dans le flux du vivant et de la durée » et renforcer l’image d’un monde « arythmique » (Laplantine 2018 : 20).

Enfin, penser la limite en tant que modulation significative dans un flux permet de dépasser une fois pour toutes les constructions binaires du monde dérivées du Grand partage entre nature/culture. Nous pensons notamment à la tendance qui vise à opposer d’un côté, les limites géographiques, physiques, écologiques, et de l’autre les limites culturelles, sociales, économiques, et politiques ; tendance que l’on retrouve dans la distinction entre, d’un côté, les limites des corps et, de l’autre, celles des esprits. 

Nous invitons les contributeurs à formuler leurs propositions autour de trois questions. La première porte sur les dispositifs qui organisent leur expérience et leur approche des limites. Si les métaphores visuelles (lignes, réseaux, points, etc.) mobilisées dans la recherche orientent et informent nos questionnements (Tim Ingold 2016 ; Amilhat-Szary & Parizot 2021), c’est également le cas de nos dispositifs sensoriels. Aborder nos mondes à travers l’écoute, conduit par exemple d’autres appréhensions des espaces et des collectifs que nous étudions (Baltazar & Legrain 2020 ; Puig 2017). Les limites cessent d’être pensées en termes de ruptures, pour être appréhendées comme des modulations significatives dans des flux continus (Bull 2005 ; Biserna 2017 ; Joy & Sinclair 2015). De même, on bascule d’une approche formelle à une approche modale (Laplantine 2018).

La seconde question porte sur ce qui fait limite et comment les limites peuvent se constituer dans des mondes consubstantiels, interdépendants, enchevêtrés et pourtant disjoints, voire inconscients de l’existence des autres. Si l’action et l’agentivité ne sont jamais exclusivement situées dans une personne ni ne sont uniquement humaines (Law & Mol 2008), alors comment envisager les mécanismes relationnels qui contribuent à faire émerger ces bornages et ces milieux. Cette question ouvre sur une autre, à savoir, comment nous habitons ces mondes communs et comment s’organisent nos relations de dépendance avec les autres vivants. Habiter, c’est évoluer dans le tissage des autres (Morizot 2020). Au-delà des vivants, il convient aussi d’envisager d’autres modes d’existence. Dans notre condition post-numérique (Fournier, Sennewald & Goulet 2016), les algorithmes et l’intelligence artificielle accompagnent constamment nos circulations, nos actions et (re)configurent notre présence informationnelle (Merzeau 2009). 

Enfin, notre troisième question porte sur l’articulation entre temporalité et limites. En effet, si l’on part du principe que le temps est une dimension de l’espace et l’espace aussi une dimension du temps (Poincaré 1906), il s’agira de réfléchir à la manière dont la temporalité affecte la perception, la production et l’expansion des limites.

Les contributeurs sont invités à faire des propositions articulant texte et médias (images, vidéos, audio). L’enjeu est de rendre compte de la dimension esthétique des études sur les frontières. De tels formats permettront aussi de conférer aux articles une dimension à la fois discursive et sensible. Le format papier de la revue Terrain et son design permettra de mettre en relation étroite images et textes, tout en renvoyant à des vidéos ou des enregistrements audio grâce à son site internet.

Outre des articles académiques (8 000 mots), le numéro comptera des portfolios conçus comme de courts essais construits sur un corpus d’images. Des récits courts (4 000 mots) enfin, prenant la forme de vignettes descriptives, rendront compte d’événements documentés dans des archives ou directement observés dans le cadre d’un terrain ethnographique.

Modalités de contribution

Les propositions de contributions devront être envoyées sous forme d’un résumé (300 mots environ) à la rédaction de la revue Terrain : terrain.redaction@cnrs.fr

avant le 3 mai 2023.

Les articles complets sont à remettre pour le 1er septembre 2023.

Publication prévue en septembre 2024.

Processus d’évaluation

Après un premier examen par le conseil de rédaction, les textes soumis sont évalués par des pairs en double aveugle : deux évaluateurs internes et un évaluateur externe. L’anonymat des auteurs et des évaluateurs est préservé. Les auteurs reçoivent une réponse dans les deux mois, pour une publication dans les six mois après acceptation. Les articles refusés ne sont ni conservés ni retournés.

Les consignes aux auteurs sont consultables en suivant ce lien.

Composition du conseil de rédaction

À consulter à l’adresse suivante : https://journals.openedition.org/terrain/2661

Références bibliographiques

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AMILHAT-SZARY ANNE-LAURE & CEDRIC PARIZOT, 2021.« Logique des frontières, poétique des frontières, antiAtlas des frontières », dans Poétique des frontières dans les littératures de langue française (XXe-XXIe siècles), Patrick Suter & Corrine Fournier-Kiss (ed.). Metrispresses.

BALTAZAR MARIE & LAURENT LEGRAIN, 2020.« Acoustémologie et empreinte sonore. Faire avec et faire par les sons. Être avec et être par les sons », Cahiers de littérature orale, no 87, p. 175-194. https://doi.org/10.4000/clo.8595

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BULL MICHAEL, 2005.« Auditory », dans Caroline A Jones (dir.). Sensorium. Embodied Experience, Technology, and Contemporary Art, Cambridge, MIT Press.

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GUILLÓ ANNA, 2016.« Border art et frontières de l’art : une approche extra-disciplinaire », antiAtlas Journal, #1. En ligne : https://www.antiatlas-journal.net/01-border-art-et-frontieres-de-l-art/

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MORIZOT BAPTISTE, 2020. Manières d’être vivant : enquêtes sur la vie à travers nous, Arles, Actes Sud.

PARIZOT CEDRIC, ANNE-LAURE AMILHAT-SZARY, GABRIEL POPESCU, ISABELLE ARVERS, THOMAS CANTENS, JEAN CRISTOFOL, NICOLA MAI & JOANA MOLL, 2014.« The antiAtlas of Borders, A Manifesto », Journal of Borderlands Studies, vol. 29, no 4, p. 503-512. https://doi.org/10.1080/08865655.2014.983302

POINCARÉ HENRI, 1906.« La relativité de l’espace », L’Année psychologique, no 13, p. 1‑17. https://doi.org/10.3406/psy.1906.1285

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SUTER PATRICK, 2014.Frontières, Guern, Passage d’encres, coll. « Trace(s) ».

Places

  • MSH Mondes - Pôle éditorial 21, allée de l’université
    Nanterre, France (92)

Event attendance modalities

Full online event


Date(s)

  • Wednesday, May 03, 2023

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Keywords

  • frontière, limite, temporalité

Contact(s)

  • Marie Morel
    courriel : terrain [dot] redaction [at] cnrs [dot] fr

Reference Urls

Information source

  • Revue Terrain
    courriel : terrain [dot] redaction [at] cnrs [dot] fr

License

CC0-1.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons CC0 1.0 Universal.

To cite this announcement

« Limites / frontières », Call for papers, Calenda, Published on Monday, April 03, 2023, https://doi.org/10.58079/1avi

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