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Jeunes et santé mentale

Les ressources disponibles et leur appropriation

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Published on Thursday, April 27, 2023

Abstract

Ce dossier de la revue Agora débats/jeunesses interroge la multiplicité des ressources actuellement disponibles pour nommer, accompagner, et donner du sens à des situations codées comme relevant de la santé mentale chez les jeunes. Ces ressources prennent une place croissante à la faveur des reconfigurations du champ de la santé mentale, et correspondent à des offres diverses à la fois institutionnelles et extra-institutionnelles, allant des prises en charge institutionnelles classiques aux contenus culturels partagés et discutés au sein de groupes de pairs. Ce dossier vise à documenter le fleurissement de ces différentes ressources, et la manière dont elles vont être réceptionnées et plus ou moins appropriées par les jeunes et leur entourage. 

Announcement

Argumentaire

Appel à proposition d’articles pour la revue Agora débats/jeunesses, No 97 (2024.2)

La santé mentale des jeunes fait actuellement l’objet d’une attention grandissante, au rythme des crises qui se succèdent ou se superposent et qui amènent à un repérage croissant de troubles psychiques. Il en va ainsi de la crise climatique, qui semble avoir trouvé un écho particulier au sein d’une partie de la jeunesse et provoqué des formes d’anxiété vis-à-vis de l’avenir (Hiridjee, 2022), mais aussi de la crise du COVID-19, qui a permis d’objectiver des difficultés en santé mentale parmi les jeunes, notamment parmi les étudiants et étudiantes. Plusieurs enquêtes statistiques ont ainsi porté sur la souffrance psychique des jeunes (Hazo et al., 2021 ; Peretti-Watel, Delespierre, 2022), et une communication politique, même tardive, a accolé à la condition étudiante l’idée d’une santé mentale dégradée, en lien avec des formes de précarité observées pendant le COVID-19, mais en réalité bien antérieures à cette crise sanitaire. Au-delà des jeunes scolarisés, la santé mentale des jeunes travailleurs ou des jeunes sans emploi ni formation a été peu investiguée, même si les recherches menées, dans divers contextes, sur l’adolescence ou l’entrée dans la vie adulte tendent à souligner les difficultés croissantes d’accès à la stabilité professionnelle ou personnelle, et ainsi de potentielles difficultés de santé mentale associées à l’incertitude, à la pression pour, par exemple, « se placer » dans l’emploi, ou pour « s’installer » dans les formes de conjugalité attendues par l’entourage social (Van de Velde, 2008). Par ailleurs, adolescents et jeunes adultes sont parfois aussi étiquetés comme étant à risque d’instabilité émotionnelle, voire comportementale, que ce soit dans le cadre d’une adolescence perçue à travers le prisme d’enjeux avant tout physiologiques (puberté et représentations naturalisées associées) ou encore d’une entrée dans la vie adulte parfois mal considérée par les générations antérieures, qui déplorent l’anomie de générations traversées par de nouvelles menaces, notamment liées aux réseaux sociaux, à une évolution du rapport au politique, ou à la redéfinition du rapport aux études et au travail (Lardeux, Tiberj, 2021).

Au-delà de ce contexte général, l’évidence du lien entre jeunesse et souffrance psychique s’ancre en partie dans les transformations du champ de la santé mentale. Ce dernier est traversé par l’évolution des institutions et des savoirs psychiatriques ainsi que par la diffusion d’une « culture psychologique de masse » (Castel, Cerf, 1980). Ces recompositions se retrouvent cristallisées dans l’expression du passage « de la psychiatrie vers la santé mentale » (Piel, Roelandt, 2001). La psychiatrie tend effectivement à devenir la face émergée d’un vaste « dispositif de santé mentale » (Brossard, Chandler, 2022, p. 3) qui regroupe des acteurs et des actrices de professions diverses : psychologues, travailleurs et travailleuses sociaux, divers thérapeutes et coachs, mais aussi, dans une certaine mesure, les enseignants et enseignantes (Morel, 2012). Ces dynamiques prennent également place, selon plusieurs travaux, au sein de sociétés dans lesquelles se diffusent des « cultures diagnostiques » (Brinkmann, 2016) qui permettent, à partir d’un registre explicatif psychologique, de donner du sens et de mettre en ordre certaines difficultés de l’existence. Ainsi, et au-delà des difficultés rencontrées parmi les jeunes, se pose la question d’une plus grande sensibilisation aux troubles, à l’instar de l’intérêt croissant pour le harcèlement scolaire et ses effets délétères, ou pour le repérage dès l’école maternelle de troubles pouvant perturber la scolarité. Cette attention aux troubles de santé mentale de jeunes comprend cependant un caractère socialement situé, et les « identifications cognitives » (Lignier, 2015) varient en fonction du positionnement social des jeunes – que ce soit en termes de classe sociale, de genre, d’âge, de race, ou encore de lieu de résidence – ainsi que des stratégies parentales associées.

Les différentes professions et institutions qui composent actuellement le champ de la santé mentale offrent ainsi des ressources pour dire et/ou prendre en charge la santé mentale des jeunes, même si elles demeurent socialement situées et inégalement distribuées sur le territoire. Au-delà de ces offres institutionnelles, que les politiques de santé mentale tentent actuellement d’organiser et de réguler (Demailly, 2022), les ressources concernant la santé mentale se retrouvent également dans des contenus culturels, comme des séries ou films, sur les réseaux sociaux, ou plus globalement dans des groupes de sociabilités. Du fait de la diffusion de la culture psychologique dans la jeunesse, le rôle des groupes de pairs comme ressources extra-institutionnelles en santé mentale est effectivement à considérer. Ces groupes peuvent, par exemple, jouer un rôle dans la dénonciation des violences scolaires et de leurs effets sur la santé mentale des jeunes, mais aussi dans les pratiques d’auto-diagnostic, ainsi que dans des formes de circulation et de construction de diagnostics au sein de communautés en ligne, dans ce qui peut parfois être nommé des mécanismes de « pair-diagnostic ». Ces aspects interrogent la tendance à la légitimation croissante, dans certains espaces, des ressources extra-institutionnelles et, en miroir, les processus actuels de « mise en crise » des institutions (Angeli Aguiton et al., 2019).

C’est à l’ensemble de ces ressources en santé mentale que ce dossier souhaite se consacrer. Ainsi, et pour rompre avec les discours et représentations indifférenciés sur les jeunes et la santé mentale, il s’agira d’interroger les transactions et relations concrètes entre, d’une part, les dispositifs ou institutions qui mettent à disposition des ressources permettant de nommer et de soigner la souffrance psychique des jeunes et, d’autre part, les formes de réception de ces ressources. En ce sens, le dossier vise à interroger la pluralité des logiques d’objectivation de la santé mentale des jeunes, actuellement traversées par des dimensions politiques et culturelles où s’entrecroisent des enjeux de gestion des populations et de culture psychologique (Castel, 1981 ; Lignier, 2012, p. 9-10). Ce questionnement permet ainsi d’explorer les « effets sociaux du passage d’un sentiment diffus, implicite – un malaise par exemple –  à l’état de discours verbal ou de discours écrit » (Bourdieu, 2019, p. 235) – ici défini comme relevant de la santé mentale[1].

On l’aura compris, il ne s’agit pas, dans ce dossier, de revenir sur les mesures épidémiologiques de l’état de santé des jeunes qui soulignent unanimement la dégradation de leur état de santé mentale. Il ne s’agit pas non plus de revenir sur le discours public en tant que tel, comme lorsque des soignants sonnent l’alarme de la dégradation des prises en charge pédopsychiatriques[2], ou lorsque des parents déplorent l’impossibilité de consulter au centre médico-psychologique dont ils dépendent par manque de professionnels disponibles. Le projet de ce dossier consiste bien davantage à analyser l’état des ressources réellement proposées aux jeunes et la manière dont ils et elles se les approprient. L’analyse de ces ressources, de leur distribution, mais aussi de leurs modalités d’accès et de réception, plus ou moins institutionnalisées, permet d’interroger et de conceptualiser les mécanismes concrets à partir desquels ces constats peuvent être produits.

  • Un premier axe se penchera sur les ressources institutionnelles et non institutionnelles qui s’offrent aux jeunes, en prenant bien soin de contextualiser à la fois leurs émergences, leurs évolutions et leurs usages. L’objectif est de définir et de saisir les conditions d’accès et les filtres sociaux qui orientent et sélectionnent certains jeunes, mais en excluent d’autres, ainsi que les enjeux territoriaux qui, à l’instar de l’ensemble du système social ou de soin, génèrent des inégalités. Pour les ressources non institutionnelles, par exemple les ressources des jeunes sur les réseaux sociaux ou l’information véhiculée via divers médias, il s’agira de se pencher sur le ciblage (ou non) de certaines catégories de jeunes, sur les conditions d’émergence de ces ressources, à l’instar des contenus dédiés à promouvoir la santé mentale des jeunes apparus dans le sillage de la crise sanitaire.
  • Un second axe sera consacré à la réception des ressources par les jeunes eux-mêmes et leur entourage. Partant du constat classique d’une inégalité sociale d’accès aux ressources en santé, tant par le capital économique (l’accès à des professionnels de santé non conventionnés par exemple) que par le capital scolaire et culturel (la capacité à s’orienter dans la recherche de ressources en ligne en cas de difficulté), on s’intéressera notamment aux propriétés sociales des jeunes lorsqu’ils ou elles ont accès à des ressources, ou aux jeunesses qui semblent dénuées de ces ressources pourtant accessibles à une partie de la jeunesse. Il s’agira ainsi de spécifier les différentes formes d’appropriation de catégories et savoirs « psys » en fonction des espaces sociaux où ils circulent et des positions sociales des jeunes.

Pour ces deux axes, le dossier accueillera avec grand intérêt des recherches menées sur l’ensemble de la jeunesse, de l’adolescence à l’entrée dans l’âge adulte, qu’il s’agisse de « la jeunesse » au sens large, toujours menacée par des atteintes en santé mentale dans les divers contextes de l’expérience juvénile (à l’école, dans les familles, dans la vie affective ou lors des premiers emplois), ou de jeunesses « repérées » comme spécifiquement concernées par des troubles de santé mentale : jeunes « repérés » par des dispositifs de soin (par exemple jeunes dits autistes, hyperactifs ou dépressifs), jeunes considérés comme plus à risque de développer des troubles (jeunes placés en institution, jeunes victimes de violences sexuelles, jeunes appartenant aux minorités sexuelles ou raciales). Les contributions de jeunes chercheurs et chercheuses sont bienvenues, et peuvent porter sur divers contextes nationaux.

Modalités de soumission

Envoi des propositions (1 à 2 pages avec la problématique, la méthodologie et le plan de l’article et une courte notice biographique) :

le 30 juin 2023

à ivan.garrec@ehess.fr et vuattoux@univ-paris13.fr

Calendrier prévisionnel

30 juin 2023 : remise des propositions d’articles

20 juillet 2023 : sélection des propositions d’articles et réponse aux auteurs et autrices.

10 octobre 2023 : remise des articles* aux coordinateurs : Évaluations et retours aux auteur·trices

Juin 2024 : parution du numéro.

* Les articles (env. 35 000 signes) préciseront la problématique, les données empiriques mobilisées, le cadre dans lequel la recherche a été menée, la méthodologie employée et les résultats obtenus.

Coordination du numéro

  • Ivan Garrec
  • Arthur Vuattoux

Rédaction d’Agora débats/jeunesses

  • Yaelle Amsellem Mainguy : yaelle.amsellem-mainguy@jeunesse-sports.gouv.fr
  • Marianne Autain : marianne.autain@jeunesse-sports.gouv.fr

Bibliographie indicative :

  • Angeli Aguiton S., Cabane L., Cornilleau L., 2019, « Politiques de la “mise en crise” », Critique internationale, no4, vol. 85, p. 9‑21.
  • Bourdieu P., 2019, Sociologie générale, Vol. 1. Cours au Collège de France (1981-1983), Paris, Points.
  • Brinkmann S., 2016, Diagnostic Cultures. A Cultural Approach to the Pathologization of Modern Life, Londres, Routledge (Classical and Contemporary Social Theory).
  • Brossard B., Chandler A., 2022, Explaining Mental Illness. Sociological Perspectives, Bristol, Bristol University Press.
  • Castel R., 1981, La gestion des risques. De l’anti-psychiatrie à l’après-psychanalyse, Paris, Minuit.
  • Castel R., Cerf J-F.L., 1980, « Le phénomène « psy » et la société française. 1. Vers une nouvelle culture psychologique », Le Débat, no1, vol. 1, p. 32‑45.
  • Demailly L., 2022, « Politiques de psychiatrie et de santé mentale de l’après-guerre à nos jours », Cahiers Français, 2022, p. 38‑47.
  • Hazo J.-B., Costemalle V., Warszawski J., Bajos N., Lamballerie X. de, Meyer L. et al., 2021, « Confinement du printemps 2020 : une hausse des syndromes dépressifs, surtout chez les 15-24 ans. Résultats issus de la 1re vague de l’enquête EpiCov et comparaison avec les enquêtes de santé européennes (EHIS) de 2014 et 2019 », DREES Études et résultats, n1185, p. 1‑8.
  • Hiridjee K., 2022, « L’éco-anxiété : entre angoisse et lucidité », Le Carnet Psy - Dossiers Cairn, n22.
  • Lardeux L., Tiberj V. (dir.), 2021, Générations désenchantées ? Jeunes et démocratie, Paris, La Documentation française/INJEP.
  • Lignier W., 2012, La petite noblesse de l’intelligence. Une sociologie des enfants surdoués, Paris, La Découverte.
  • Lignier W., 2015, « L’identification des enfants. Un modèle utile pour l’analyse des primes socialisations », Sociologie, no2, vol. 6, p. 177‑194.
  • Morel S., 2012, « Les professeurs des écoles et la psychologie », Sociétés contemporaines, no1, vol. 85, p. 133‑159.
  • Peretti-Watel P., Delespierre A., 2022, « Premier confinement. Quel impact sur la santé mentale des jeunes adultes ? », in Amsellem-Mainguy Y., Lardeux L. (dir.), Jeunesses. D'une crise à lautre, Paris, Presses de Sciences Po, p. 121‑134.
  • Piel E., Roelandt J.-L., 2001, « De la psychiatrie vers la santé mentale », Rapport pour le ministère de l’emploi et de la solidarité.
  • Van de Velde C., 2008, Devenir adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe, Paris, PUF.

Notes

[1] Dans son cours au Collège de France de 1981-1983, Bourdieu écrit ceci à propos de cette forme d’objectivation : « Qu’il s’agisse de politique ou de psychologie, le passage de l’expérience vécue, diffuse, confuse, du sentiment individuel ou collectif mal constitué à la déclaration et à la manifestation, c’est-à-dire à l’objectivation publique avec l’officialisation qu’elle implique, est un acte social de première importance qui ne fait rien puisque ce qui est dit existe déjà – “Tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais pas trouvé” [Pascal, Pensées, éd. Lafuma, 919 (553)], “Le prophète prêche des convertis”, etc. Mais le prophète qui dit des choses que les convertis demandaient à entendre exerce une action tout à fait capitale et extraordinaire en disant aux gens des choses qu’à la fois ils savaient et qu’ils ne savaient pas puisqu’ils ne savaient pas les dire. » (Bourdieu, 2019, p. 235).

[2] Voir par exemple cet article de presse de l’été 2022 : « Au CHU de Nantes, “prendre en charge un enfant qui veut absolument mourir, c’est une peur de tous les instants” », Libération, 7 juillet 2022 (en ligne).


Date(s)

  • Friday, June 30, 2023

Keywords

  • jeune, santé mentale, ressource, appropriation

Contact(s)

  • Arthur Vuattoux
    courriel : vuattoux [at] univ-paris13 [dot] fr
  • Ivan Garrec
    courriel : ivan [dot] garrec [at] ehess [dot] fr

Information source

  • Ivan Garrec
    courriel : ivan [dot] garrec [at] ehess [dot] fr

License

CC0-1.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons CC0 1.0 Universal.

To cite this announcement

« Jeunes et santé mentale », Call for papers, Calenda, Published on Thursday, April 27, 2023, https://doi.org/10.58079/1b22

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