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Rupture(s)

Doctoriales de l’Europe médiane, de l’espace russe et (post-)soviétique (DEMEPS 2023)

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Published on Wednesday, May 10, 2023

Abstract

En raison de cette omniprésence du concept de rupture dans les discours et analyses des problématiques liées à notre époque, qu’elles soient d’ordre politique, économique, social, écologique ou technologique, nous avons choisi de consacrer l’édition 2023 de nos Doctoriales à ce même concept dont l’actualité et les enjeux ne sont pas étrangers aux populations, sociétés et langues des régions que nous étudions. 

Announcement

Argumentaire

L’invasion soudaine et brutale de l’Ukraine par la Fédération de Russie en février 2022 constitue une « rupture » majeure en Europe et dans le monde. Bien que ce conflit soit en cours depuis le printemps 2014 avec l’annexion de la Crimée et l’intervention de l’armée russe dans le Donbass en soutien aux mouvements sécessionnistes pro-russes, son escalade brutale a pris de court la communauté internationale et ses observateurs. Si les alertes répétées des différents services de renseignement et la détérioration croissante des relations entre les pays occidentaux et la Russie depuis 2008 peuvent être considérées a posteriori comme autant de signes avant-coureurs, le choc et l’ampleur des transformations résultant de ce conflit semblent marquer l’avènement d’une nouvelle ère. Plusieurs termes peuvent retranscrire ces mutations plurielles. Certains préfèrent l’emploi des termes « basculement », « bouleversement » ou même « interrègne », pour reprendre la dénomination gramscienne dérivée du marxisme ; nous nous en remettrons à celui de « rupture » pour rendre aussi bien compte de l’état de sidération dans lequel les spécialistes de nos aires culturelles et linguistiques ont été plongés au matin du jeudi 24 février 2022, que des répercussions de l’invasion russe à toutes les échelles, du local au global.

En raison de cette omniprésence du concept de rupture dans les discours et analyses des problématiques liées à notre époque, qu’elles soient d’ordre politique, économique, social, écologique ou technologique, nous avons choisi de consacrer l’édition 2023 de nos Doctoriales à ce même concept dont l’actualité et les enjeux ne sont pas étrangers aux populations, sociétés et langues des régions que nous étudions. Au-delà de leurs propres trajectoires historiques, les peuples d’Europe médiane et de l’espace de l’ex-URSS partagent une expérience commune faite de ruptures et de renversements de tous ordres : guerres et guerres civiles, retournements d’alliances, changements de statut des territoires et effondrements d’empires, révolutions (y compris artistiques et littéraires) et révoltes, changements de régime et crises politiques, économiques et sociales, famines et épidémies, violences et répressions contre des groupes de population, catastrophes écologiques, industrielles et naturelles, etc.

Le mot vient du latin ruptura, dérivé de ruptum qui signifie « rompre, briser, casser ». Parmi les différentes définitions de « rupture », il y a « la fracture d’une chose solide (…) sous l’effet d’efforts ou de contraintes trop intenses[1] » ainsi que la « destruction due à la pression d’une force supérieure à la résistance qui lui est opposée[2] ». Ces premières descriptions offrent déjà des pistes de réflexion à celles et ceux qui travaillent aussi bien sur les questions de morcellements et recompositions politiques et culturelles que celles des continuités et héritages, notamment impériaux, en Europe médiane et dans l’espace (post-)soviétiques,. On pense tout particulièrement aux guerres, entre États, civiles ou coloniales, aux indépendances nationales obtenues ou entravées d’un coup, mais également aux révolutions et aux révoltes, voire à des réformes majeures qui ont imposé ou favorisé des changements de régime et de système économique et social, voire d’idéologie, de langue, de religion, de normes et de cultures.

La rupture consiste ainsi, pour l’histoire, en l’interruption brutale d’un processus d’identification, d’une situation ou d’un événements inscrit dans la durée[3]. Dans leur ouvrage Penser la rupture : Définitions et représentations, Mathieu Dubois, Marc Michaud et Gwénola Sebaux font de la rupture un « instrument d’articulation entre continu et discontinu ». En Europe centrale et orientale, il est courant qu’une seule génération ait connu plusieurs régimes politiques, des changements linguistiques et de nationalité, des déplacements de frontières et de populations ainsi que l’effondrement des empires. Dès lors se pose la question de l’impact de ces ruptures sur les sociétés de l’Europe médiane et de l’espace (post-)soviétiques. Quel rôle jouent-elles dans les constructions étatiques et interétatiques, dans les évolutions et les structures sociales, économiques et politiques ou géopolitiques, dans les processus culturels, linguistiques et identitaires à l’œuvre dans ces aires ? Comment évaluer la part d’incertitude et de flottement qu’elles génèrent, attendu qu’elles ne s’imposent pas de manière homogène et uniforme à tous les espaces, individus et groupes ? Et comment tenir ensemble les ruptures décisives ou jugées comme telles par les acteurs, et celles qui sont ou ont été effacées, contrebalancées par les continuités, les inerties et les conservatismes ? À quels obstacles les sociétés d’Europe médiane et de l’espace post-soviétiques ont-elles été confrontées lors de leurs transitions vers de nouvelles normes et valeurs ? Ces dernières ont-elles été vecteur d’intégration et de reconfiguration des identités et des mentalités ? Les nouvelles générations sont-elles toujours marquées par les représentations de soi et des autres de leurs aînés ?

Nous nous interrogerons enfin sur la manière dont la rupture fait irruption et se donne à voir. Dans le domaine des arts et de la littérature par exemple, la rupture des codes et des normes interroge le spectateur et mène à de nouvelles réflexions tout en défiant un pouvoir susceptible de recourir à la censure, que ce soit sous les empires tsariste, allemand et austro-hongrois, ou en URSS et dans certains États successeurs. Les révoltes d’ancien régime, celles des XVIIIe et XIXe siècle, comme celles du XXe siècle dans l’espace soviétique et dans les pays dits de « démocratie populaire » entendaient rompre avec ce qui était vécu jusqu’alors. Insubordination, rébellion, subversion et transgression sont des concepts que nous souhaiterions ainsi voir aborder par les participants afin de mieux saisir dans leur diversité les façons dont comment s’organisent et se produisent et se déploient les ruptures.

Plusieurs pistes de réflexions interdisciplinaires pourront être envisagées (liste non exhaustive) :

  • Axe 1. Rupture(s) et fracassements d’empires

Cet axe propose de revenir sur les grandes ruptures historiques, y compris dans un temps très contemporain, qui ont marqué les pays de l’Europe médiane et de l’espace russe et (post-)soviétique, qu’elles soient d’ordre politique, social, économique, culturel, (linguistique), religieux, artistique, idéologique, scientifique, technique, environnemental. Il s’agira de s’intéresser à la manière dont la rupture s’impose en détruisant l’ordre impérial établi. On pense par exemple aux révolutions russes de 1905 et de 1917, aux effondrements de l’État polono-lituanien en 1795, de l’empire tsariste en 1917, de l’Autriche-Hongrie et de l’empire Ottoman en 1918, du Reich allemand en 1918 et en 1945, et enfin de l’URSS en 1991 aux guerres et à leurs conséquences sur les États et les sociétés, mais aussi à la rupture Est-Ouest qui suivit la Seconde Guerre mondiale, ou plus récemment à celle entre la Russie et d’ anciennes républiques de l’URSS, dont l’Ukraine attaquée par Moscou depuis la Révolution du Maïdan en 2014. Ces grandes ruptures scandent l’histoire de l’Europe médiane et de l’espace de l’ex-URSS. La mise en récit de ces chocs provoque parfois des conflits mémoriels, surtout quand les manipulations et oublis de l’histoire officielle ont laissé des « taches blanches » que les historien-ne-s tentent de combler malgré les éventuelles pressions politiques, qui sont parfois de véritables persécutions comme en Russie et au Belarus.

  • Axe 2. La rupture comme changement et ses limites

La rupture entraîne le changement entre ce qui « était » et ce qui « sera ». Cet axe propose d’envisager la rupture comme le moteur de transformations politiques, idéologiques, économiques, sociales, culturelles et artistiques. Comment les ruptures sont-elles évaluées par les acteurs, les témoins et les générations suivantes ? Comment s’articulent changements et éléments de continuité ? Sous couvert de ruptures, d’anciennes réalités peuvent perdurer ou se métamorphoser. On pense par exemple aux anciens membres de l’élite dirigeante communiste qui, dans certains pays, ont su se maintenir au pouvoir politique et économique après la rupture de 1989-91. Quid de la permanence des représentations collectives par-delà les changements et de leur lente et difficile adaptation aux nouvelles configurations ? Quid enfin des moyens et des formes de résistances aux ruptures ?

La place de la rupture dans l’historiographie mérite également d’être questionnée. Dans les domaines littéraires et artistiques, Hans Rober Jauss souligne dans Pour une esthétique de la réception que l’historiographie ne retient qu’un certain nombre de noms, œuvres et mouvements comme points de rupture, tout en laissant dans l’ombre les productions qui ne s’inscriraient pas dans cette logique. Pourtant, une nouvelle réflexion ou esthétique n’apparaît pas de nulle part et n’annule pas les œuvres existantes : elles coexistent plutôt ensemble dans le champ artistique.

  • Axe 3. Rupture des liens et séparations

Les Doctoriales entendent également donner la parole à celles et ceux dont les histoires personnelles et familiales ont été marquées par les événements politiques qui touchaient leur pays. Que l’on pense aux déportations, emprisonnements, exils forcés et mobilisations, combien sont celles et ceux dont les liens ont été rompus et les séparations forcées ? Qu’il s’agisse des lignes de front lors des guerres, des frontières fermées entre Etats et a fortiori de l’ancien Rideau de fer pendant la Guerre froide, ces formes de rupture spatiale ont marqué les vies et les mémoires des aires concernées. Pendant des décennies, les contacts des citoyens séparés par une frontière arbitraire mais aussi mentale furent réduits, voire empêchés, pour des raisons politiques et idéologiques. Des frontières mentales se sont maintenues, là aussi, entre l’Est et l’Ouest de l’Europe, entre pays d’Asie centrale ou du Caucase, d’autres se créent suite à la guerre d’invasion et d’annexion de la Russie en Ukraine.

D’autres ruptures sont liées, au cours du XXe siècle, à l’exode rural qui touche profondément les régions agricoles, le mode de vie citadin introduisant une coupure culturelle et écologique avec le monde naturel (même anthropisé). Des catastrophes environnementales rompent elles aussi des liens parfois très anciens entre les populations et leurs milieux, nécessitant une séparation brutale et traumatisante dans certains cas, comme après Tchernobyl en Ukraine, au Bélarus et en Russie dans les zones d’exclusion.

  • Axe 4. Épuisement des ressources, pénuries et ruptures de stock

« Être en rupture de » signifie « manquer de ». Les pays d’Europe médiane et de l’ex-URSS se souviennent des pénuries et des longues files d’attente devant les magasins. En Pologne, l’expression « Monsieur, vous n’étiez pas là » (« Pan tu nie stał ») est devenue une phrase culte pour la génération qui n’a pas connu l’époque où il fallait veiller à ne pas se faire doubler sous peine de rentrer les mains vides.

Le terme rupture est également synonyme d’épuisement. Alors que le défi majeur du XXIe est celui de la conservation de nos ressources naturelles et de la lutte contre le changement climatique, les propositions abordant les questions environnementales et la manière dont les États et les sociétés de la région s’en saisissent seront les bienvenues.

Enfin, la pandémie de Covid-19 puis l’invasion de l’Ukraine par la Russie ont entraîné des pénuries et des ruptures de stock à l’échelle régionale comme mondiale. Acheminement des matières premières et approvisionnements énergétiques sont redevenus des questions de premier plan. En Ukraine, où les infrastructures civiles sont bombardées par l’armée russe, les habitants sont victimes de coupures d’électricité tandis que les biens viennent à manquer dans certaines zones du front. S’y ajoutent les besoins toujours plus grands en armement, pour l’armée ukrainienne comme pour l’armée russe, qui voit ses stocks de véhicules et de munitions diminuer fortement, malgré les réserves gigantesques accumulées depuis la période de la course aux armements et au-delà. Les propositions ethnographiques et sociologiques sur ces sujets d’actualité seront accueillies avec intérêt.

  • Axe 5. Rupture et transgression / subversion à toutes les époques artistiques

Le thème de la rupture pourra être abordé sous l’angle de la production artistique (littérature, théâtre, cinéma, peinture, sculpture, etc.), confrontée à des interdictions et tabous intrinsèquement liés à ses modes de production et aux contextes historiques et sociaux dans lesquels elle est engagée. En Tchécoslovaquie, l’émergence de la scène « noise rock » avec des artistes comme The Platic People of the Universe fait aussi bien écho dans ses sonorités qu’au message relayé à une dénonciation des canons du réalisme socialiste et au désir incandescent d’émancipation du carcan normatif communiste. De même que le cinéaste Andreï Tarkovsky manie, en brouillant les lignes, les standards esthétiques de la science-fiction occidentale et du film historique jusqu’à produire une œuvre originale éloignée du cahier des charges des grands studios tels que Mosfilm. Comment les modes de production de l’œuvre influent-ils à la fois sur sa qualité artistique et sur son potentiel transgressif ? Comment les interdits et les tabous définissent-ils les contours de la rupture et de la transgression artistique ? Comment la censure limite-t-elle ou au contraire amplifie-t-elle le potentiel de rupture d’une œuvre ? L’aspect artistique de l’œuvre peut-il permettre de partiellement contourner la censure, ne fût-ce que partiellement, ou l’assujettie-t-il à un contrôle renforcé ?

Modalités de contribution

Les propositions devront être envoyées à l’adresse : doctoriales-demeps@inalco.fr

avant le 1er septembre 2023.

Elles comporteront les éléments suivants :

  • Titre de la proposition
  • Directrice/directeur de thèse
  • Laboratoire de rattachement
  • Année de thèse
  • Champ disciplinaire
  • Résumé du papier (3 500 signes, plus ou moins 10%)
  • Mots-clés (5)
  • Bibliographie indicative (max. 10 références)

Comité scientifique

  • Étienne BOISSERIE (Inalco, CREE)
  • Emmanuelle BOULINEAU (ENS Lyon, UMR EVS)
  • Boris CZERNY (Université Caen Normandie, ERLIS)
  • Françoise DAUCÉ (EHESS, UMR CERCEC)
  • Catherine GÉRY (Inalco, CREE)
  • Catherine GOUSSEFF (EHESS, UMR CERCEC)
  • Paul GRADVOHL (Université Paris-I Panthéon-Sorbonne, UMR SIRICE)
  • Luba JURGENSON (Sorbonne Université, UMR Eur’Orbem)
  • Irina KOR-CHAHINE (Université de Nice Sophia Antipolis, UMR BCL)
  • Svetlana KRYLOSOVA (Inalco, CREE)
  • Alexandru MARDALE (Inalco, UMR SeDyL)
  • Antoine MARÈS (émérite, Université Paris-I Panthéon-Sorbonne, UMR SIRICE)
  • Antoine NIVIÈRE (Université de Lorraine, CERCLE)
  • Nadège RAGARU (CERI, Sciences Po) 
  • Marie-Pierre REY (Université Paris-I Panthéon-Sorbonne, UMR SIRICE)
  • Catherine SERVANT (CREE, Inalco)

Comité d’organisation

  • Étienne BOISSERIE (Inalco, CREE)
  • Catherine GÉRY (Inalco, CREE)
  • Richelli AFONSO (EHESS, Cercec)
  • Adrien NONJON (Inalco, CREE)
  • Léa XAILLY (Inalco, CREE)

Gestionnaire : Stéphane LONDERO (Inalco, CREE)

Notes

[1] « Rupture », Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL), CNRS et ATILF.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

Places

  • Paris, France (75)

Date(s)

  • Friday, September 01, 2023

Attached files

Keywords

  • doctoriales, europe médiane, espace russe, URSS, post-soviétique, rupture

Contact(s)

  • Léa Xailly
    courriel : lea [dot] xailly [at] inalco [dot] fr
  • Richelli Afonso
    courriel : richelli [dot] afonso [at] ehess [dot] fr
  • Adrien Nonjon
    courriel : Adrien [dot] Nonjon [at] inalco [dot] fr

Information source

  • Léa Xailly
    courriel : lea [dot] xailly [at] inalco [dot] fr

License

CC0-1.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons CC0 1.0 Universal.

To cite this announcement

« Rupture(s) », Call for papers, Calenda, Published on Wednesday, May 10, 2023, https://doi.org/10.58079/1b53

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