Home« Freaks » : trouble dans le corps

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Published on Tuesday, May 16, 2023

Abstract

Loin d’être des reliques du passé, les freak shows continuent de fonctionner, exhibant des personnes hors-normes dans des spectacles désormais volontairement subversifs et mettant en scène les mutations des normes corporelles dominantes. Dans une logique d’interdisciplinarité, nous interrogerons la fabrique de la figure du monstre et du freak comme une construction sociale et culturelle, un enjeu politique et esthétique afin de saisir les ruptures et les continuités entre la scène contemporaine et le freak shows dix-neuvièmistes.

Announcement

Argumentaire

Bien que perçu comme une pratique archaïque et dégradante, le freak show et son imaginaire connaissent aujourd’hui un regain de popularité dans les arts contemporains. Cette pratique d’exhibition de corps considérés comme anormaux, exceptionnels ou monstrueux ne fut abrogée qu’en 1984 par la loi américaine, signant donc un changement de mentalités aussi radical que récent (Bogdan, 1994). Pourtant, malgré des prédictions répétées quant à la disparition imminente des freak shows, ces dernières années ont été marquées par une réinvention de ces spectacles, avec des groupes tels que le Jim Rose Circus Sideshow, le Circus Amok, le Happy Side Show, les Tokyo Shock Boys, le Kamikaze Freak Show et le one-man-show de Mat Fraser, "Sealboy : Freak" (Stephens, 2005). Plus encore, des personnes trans, des pratiquant·e·s BDSM, des adeptes des modifications corporelles extrêmes, des personnes crips, créatures ou cyborg, beaucoup se retrouvent ou trouvent communauté dans la référence à la monstruosité, jusqu’à l’ériger en porte-étendard de leurs revendications politiques et sociales – comme manière de rendre visible, de donner chair, à leurs « corps qui n’existe[nt] pas » (Preciado, 2020) selon les catégorisations médicales et juridiques couramment admises. Partant du constat que l’histoire de cette pratique est représentative des mutations plus larges dans les normes corporelles dominantes, nous souhaitons interroger les modalités selon lesquelles le freak show est repris et adapté à l’époque contemporaine. Quelle a été, historiquement, l’originalité de ces spectacles ? Ont-ils constitué, par exemple, des codes esthétiques qui leur sont propres ?  En quoi consiste leur héritage trouble ? En somme, qui sont les nouveaux freaks ? 

L’exposition du corps considéré comme anormal dans une société donnée est un phénomène qui est à la fois spécifique aux circonstances historiques de domination et lié au besoin impérieux de conférer une signification aux corps. Le XIXe siècle a été témoin de d’évolutions radicales des regards portés sur le « monstre humain », le faisant passer du registre du merveilleux à celui de l’erreur, puis estompant la référence à la monstruosité au profit de la pathologie ou de l’infirmité. En tant que telle, la fascination populaire pour les corps identifiés comme extraordinaires coïncide généralement avec des périodes pendant lesquelles les concepts dominants de la corporéité, les définitions de ce qui constitue un corps « normal » ou « anormal », font l’objet d’une réévaluation soutenue. Ainsi, Rosemarie Garland-Thomson (1996) a cherché à exposer la logique derrière les pratiques impliquées dans la construction de la différence corporelle en ancrant son analyse dans les systèmes sociaux du handicap, de la race, du genre, de la classe et de la sexualité, pour en faire ressortir les différents procédés de mise en scène. Plus encore, son analyse, tributaire d’une relecture désessentialisante du freak, dissocie le corps pouvant être perçu comme monstrueux de l’artifice de mise en scène qui le fabrique en tant que signe nécessitant lecture et interprétation (Bogdan, 1994). Ainsi, tout corps représenté dans un freak show fait l’objet d’une construction par le regard qui lui est porté. En ce sens, l’histoire des exhibitions de freaks fournit un contexte exceptionnellement riche pour examiner la manière dont les normes corporelles sont établies et appliquées.

Leslie Fiedler (1978) et Mary Russo (1994) ont soutenu que le freak show est réapparu dans les années 1960 comme une forme américaine de dissidence : l’identification au freak en a fait la métaphore d’un acte de volonté personnelle,   le terme « freaking out » résumant la non-conformité d’un individu aux modes de pensée et de comportement dominants. Plus récemment, Robin Blyn (2013) a parlé d’une « Freak-Garde » pour parler d’un ensemble d’artistes du XXe siècle qui se sont appropriés l’héritage du spectacle des phénomènes de foire pour critiquer le capitalisme libéral. Renate Lorenz (2014) appelle au développement d’une « théorie Freak » dans l’art queer, qui « ne devrait pas (seulement) s’occuper de l’histoire “des freaks”, mais [...] elle-même “être freaky” – agir et analyser de façon freak ». Ainsi, le terme « freak » ne marque aucune position fixe dans la marge, mais plutôt un mouvement de distanciation face à la norme. En ce sens, Robert McRuer (2006) explore la façon dont certaines performances subvertissent les distinctions normal/handicapé, tout en exposant les points de résonance avec le « crip » et le « queer ». 

Face aux freaks du XIXe siècle adviennent les « self-made freaks » (Stephens, 2005) qui, contrairement à leurs prédécesseur·euse·s, sont maître·esse·s et auteur·ice·s de leur propre transformation. Ainsi, de par la subversion des normes et l’agentivité revendiquée par les performeur·euse·s, l’acte d’enfreakment, en tant que devenir-freak, est un geste révolutionnaire. Davantage qu’une simple réappropriation de son corps dans sa dimension purement physique, organique, technique ou hormonale, il s’agit de rendre son incarnation elle-même abjecte, de faire « infraction aux lois dans son existence même » (Foucault, 1999). Si le freak se propose comme une identité sans essence, uniquement caractérisée par son pouvoir de subversion, peut-il servir de figure de ralliement pour toute personne en dehors de normes ? Peut-on échapper au poids historique de ce système d’oppression qu’a originellement été le freak show, pour faire des pratiques freak une forme de subversion ? Ou plutôt que de s’approprier et de retourner encore une fois le stigmate, le moment est-il venu d’en appeler simplement à « la fin des monstres  » (Madesta, 2023) ? 

Est ainsi bienvenue toute communication qui considérerait les points suivants :

1) Non-conformité incarnée : la rencontre avec les phénomènes exposés dans les freak shows interroge les fondements grâce auxquels nous décrivons l’expérience de notre vécu du corps ainsi que les normes qui s’y glissent insidieusement : remise en cause de l’individualité par  les « jumeaux siamois », de la complétude avec les cas « d’hermaphrodisme » et renvoie à la peur de l’hybridation avec des phénomènes présentés comme « femme-singe » ou « homme-loup ». Supposant un rapport immédiat au corps ainsi qu’une fluidité dans les rapports avec le monde, les théories phénoménologiques échouent à saisir les freaks, en tant que ceux-ci, à travers les regards qu’ils suscitent et les expériences corporelles hors-normes qu’ils accumulent, ne peuvent faire abstraction de leur corps. De plus, le vécu du corps est parfois dévalué ou présenté comme illégitime par les instances médicales ou de pouvoir, désireuses de faire rentrer le corps indiscipliné dans un cadre normatif : ce qui participe à faire de la chair des freaks un lieu privilégié de revendications sociales et politiques. Mettant à mal ce qui était tenu pour universellement partagé, les corps des freaks ont pu faire l’objet de reprises au sein de mouvements sociaux qui contestaient la naturalité de certaines normes. Quels dispositifs et discours normatifs cette « non-conformité incarnée » (Garland-Thomson, 2017)  met-elle en lumière et comment a-t-elle été récupérée dans les luttes politiques pour faire de la chair du freak le lieu d’une subversion ?

2) Pratiques et limites de l’« enfreakment » : si certaines interventions esthétiques sur le corps se sont normalisées – pensons aux tatouages et aux piercings –, certaines modifications rompent avec le régime de la visibilité commune. Jusqu’où peut-on aller dans l’enfreakment de soi-même au quotidien ? Dans un contexte de consommation de masse et de développement technologique rapide (implants, prothèses, injections hormonales, Internet), les pratiques de modification corporelle peuvent être appréhendées par le prisme du posthumain, mêlant art, technologie et science-fiction (Baron, 2008). Un nouveau rapport s’établit ainsi entre la nature et l’artifice, que ce soit au travers de pratiques scientifiques (biotechnologie, nanotechnologie, bionique) qui manipulent le vivant, ou par le virtuel dématérialisant et transformant le corps. Comment un freak peut-il se donner à voir au moyen de ces nouvelles technologies, sans véritablement mettre le public en présence d’un corps ? Quel impact cela produit-il sur les processus d’identification ?

3) Esthétique et subversion : pouvons-nous délimiter une esthétique propre au freak show ? Dans quelle mesure celle-ci a-t-elle été mise en œuvre au sein de champs culturels dominants (comme certaines œuvres littéraires du XIXe siècle étudiées par Évanghélia Stead) ou associée à une certaine marginalité (comme les clichés de Diane Arbus) ?  Comment le corps monstrueux a-t-il été historiquement signifié, et une resignification est-elle possible ? Peut-on reproduire le dispositif scénique du freak show sans rejouer du même coup la violence qui lui a été associée ? Y a-t-il des modalités de spectacularisation des corps handicapés, racisés, sexisés, qui pourraient porter un véritable discours critique sans reproduire une structure oppressive et voyeuriste ?

4) Des identités multiples : ce dernier point invite à interroger les possibles croisements entre les différentes identités marginalisées que désigne le signifiant pluriel « freak ». Dans l’histoire des freak shows, ce terme a recouvert une grande diversité de corps exhibés sous une  même catégorie d’anomalie ou de curiosité : comment analyser rétrospectivement cette uniformisation de tous les corps qui s’éloignent diversement de la norme (blanche, bourgeoise, valide, cishétérosexuelle) ? Constitue-t-elle un obstacle à l’étude des différentes oppressions ou permet-elle au contraire d’envisager leurs croisements ? Se réapproprier ce terme aujourd’hui, malgré ses ambiguïtés, peut-il permettre un dialogue ou une convergence entre différentes identités marginalisées, et à quelles conditions ?  

Modalités de proposition

Les présentations d’environ 20 minutes se feront en ligne/hybride (présentiel et distanciel) sur le site de l’antenne parisienne de l’université de New York, le vendredi 15 septembre 2023, et seront inscrites dans différentes disciplines de sciences humaines et sociales.

Les propositions de communication comprennent un titre et un résumé d’environ 3000 signes espaces compris, une bibliographie ainsi qu’une brève bio-bibliographie avec les coordonnées de l’auteur·rice. Elles doivent être envoyées au format .doc ou .pdf, au plus tard

le 1 juillet 2023

à Quentin Petit Dit Duhal (quentinpetitdd@hotmail.fr), Arthur Ségard (arthur.segard@nyu.edu) et Anna Maria Sienicka (annamariasienicka@gmail.com).

Comité scientifique

  • Quentin Petit Dit Duhal (docteur en histoire de l'art, université de Nanterre)
  • Arthur Ségard (doctorant en littérature française, université de New York)
  • Anna Maria Sienicka (doctorante en philosophie, université de Bourgogne)

Bibliographie indicative

  • Adams, Rachel. Sideshow USA: Freaks and the American Cultural Imagination. Chicago, University of Chicago Press, 2001.
  • Ancet, Pierre. Phénoménologie des corps monstrueux. Paris, Presses universitaires de France, 2015.
  • Barad, Karen & Mona Gérardin-Laverge. "TransMatérialités." Multitudes 82.1 (2021): 184-195.
  • Baron, Denis. La chair mutante : fabrique d’un posthumain. Paris, Éditions Dis voir, 2008.
  • Bogdan, Robert. Freak Show: Presenting Human Oddities for Amusement and Profit. Chicago, University of Chicago Press, 1990.
  • Blyn, Robin. The Freak-garde: Extraordinary Bodies and Revolutionary Art in America. Minneapolis, University of Minnesota Press, 2013.
  • Chemers, Michael. Staging Stigma: A Critical Examination of the American Freak Show. New York, Palgrave Macmillan, 2008.
  • Clare, Eli. Exile and Pride: Disability, Queerness and Liberation. Cambridge, (MA), South End, 1999.
  • Clair, Jean. Hubris. La fabrique du monstre dans l’art moderne. Homoncules, géants et acéphales. Paris, Gallimard, 2012.
  • Coulombe, Maxime. Imaginer le posthumain. Sociologie de l’art et archéologie d’un vertige. Québec, Presses de l’Université Laval, 2009.
  • Fiedler, Leslie A. Freaks: Myths and Images of the Secret Self. New York, Simon & Schuster, 1978.
  • Foucault, Michel. Les Anormaux: Cours au collège de France. 1974-1975. Gallimard/Le Seuil, 1999.
  • Goodley, Dan. Disability Studies: An Interdisciplinary Introduction. Londres, Sage, 2011.
  • Jimenez, Marc, Art et technosciences : bioart - neuroesthétique. Paris, Klincksieck, 2016.
  • Lambert, Xavier (dir.). Le post-humain et les enjeux du sujet. Paris, L’Harmattan, 2012.
  • Lascault, Gilbert. Le monstre dans l’art occidental : un problème esthétique. Paris, Klincksieck, 1973.
  • Le Breton, David. "Signes d'identité: tatouages, piercings, etc." Journal français de psychiatrie 24.1 (2006): 17-19.
  • Lindenmeyer, Cristina (dir.), L’humain et ses prothèses. Savoirs et pratiques du corps transformé. Paris, CNRS Éditions, 2017.
  • Lorenz, Renate. Art Queer. Pour une théorie freak. Paris, Éditions b42, 2018.
  • Madesta, Tal. La fin des monstres. Récit d’une trajectoire trans. Paris, La Déferlante, 2023.
  • Martinez, Aurélie. Images du corps monstrueux. Paris, L’Harmattan, 2011.
  • McRuer, Robert. Crip Theory: Cultural Signs of Queerness and Disability. New York, NYUress, 2006.
  • Muñoz, José Esteban. Disidentifications: Queers of Color and the Performance of Politics. University of Minnesota Press, 1999.
  • Preciado, Paul B. Je suis un monstre qui vous parle. Rapport pour une académie de psychanalystes. Paris, Grasset, 2020.
  • Russo, Mary J. The Female Grotesque: Risk, Excess and Modernity. Londres, Routledge, 1994.
  • Shildrick, Margrit. Embodying the Monster: Encounters with the Vulnerable Self. Londres, Sage Publication, 2002.
  • Stead, Évanghélia. Le monstre, le singe et le fœtus. Tératogonie et Décadence dans l’Europe fin-de-siècle. Genève, Droz, 2004.
  • Stephens, Elizabeth. "Twenty-first century freak show: Recent transformations in the exhibition of non-normative bodies." Disability studies quarterly 25.3 (2005).
  • Stephens, Elizabeth. "Cultural fixions of the freak body: Coney Island and the postmodern sideshow." Continuum 20.4 (2006): 485-498.
  • Thomson, Rosemarie Garland [dir.]. Freakery: Cultural Spectacles of the Extraordinary Body. New York, NYU Press, 1996.
  • Thomson, Rosemarie Garland. Extraordinary bodies: Figuring Physical Disability in American Culture and Literature. New York, Columbia University Press, 2017.

Places

  • Antenne parisienne de la NYU
    Paris, France (75)

Event attendance modalities

Hybrid event (on site and online)


Date(s)

  • Saturday, July 01, 2023

Keywords

  • freak, monstre, corps, esthétique

Contact(s)

  • Quentin Petit Dit Duhal
    courriel : quentinpetitdd [at] hotmail [dot] fr
  • Anna Maria Sienicka
    courriel : annamariasienicka [at] gmail [dot] com
  • Arthur Ségard
    courriel : arthur [dot] segard [at] nyu [dot] edu

Information source

  • Anna Maria Sienicka
    courriel : annamariasienicka [at] gmail [dot] com

License

CC0-1.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons CC0 1.0 Universal.

To cite this announcement

« « Freaks » : trouble dans le corps », Call for papers, Calenda, Published on Tuesday, May 16, 2023, https://doi.org/10.58079/1b5d

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