HomeEn finir avec les Grecs ? Nicole Loraux : le travail de l’œuvre

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Published on Wednesday, May 17, 2023

Abstract

S’inscrivant dans le champ de l’anthropologie historique de la Grèce ancienne aux côtés de celles de Marcel Detienne, Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet, l’œuvre de Nicole Loraux (1943-2003) a connu un retentissement qui dépasse les mondes disciplinaires et leurs cloisonnements. Théorisant l’anachronisme en histoire, elle offre l’exemple d’une œuvre profondément indisciplinée et turbulente. Ce colloque anniversaire se veut, plus qu’un hommage, un examen et un inventaire des travaux que cette œuvre inclassable a produit en histoire, en philosophie, en études de genre, en anthropologie, de ce à quoi elle a donné naissance « hors d’elle » au cours des vingt dernières années.

Announcement

Présentation

S’inscrivant dans le champ de l’anthropologie historique de la Grèce ancienne aux côtés de celles de Marcel Detienne, Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet, l’œuvre de Nicole Loraux (1943-2003) a connu un retentissement qui dépasse les mondes disciplinaires et leurs cloisonnements. Dialoguant avec les penseurs majeurs de la seconde moitié du XXe siècle en philosophie (Foucault, Derrida, Lyotard, Lefort, Castoriadis, Rancière, Abensour) et en sciences humaines (Lévi-Strauss, Clastres, Benveniste, Lacan, Michel de Certeau), théorisant l’anachronisme en histoire, elle offre l’exemple d’une œuvre profondément indisciplinée et turbulente. Historienne de l’imaginaire grec tel qu’il s’invente dans des paroles dont bruissent des textes qu’il faut savoir écouter, Nicole Loraux entendait restituer à l’histoire sa part d’affect. Le tableau vivant qui s’en dégage interpelle d’autant plus la philosophie que celle-ci revendique son enracinement dans les humanités, dans un « miracle grec » avec lequel Nicole Loraux recommandait dès 1980 d’ « en finir ». Il y a dans son œuvre un effort d’archéologie et de déconstruction des assimilations identitaires dont la fécondité reste encore à mesurer aussi bien en histoire qu’en philosophie. Comment ne pas relire tout autrement, par exemple, les textes d’une première modernité hantée par les anciens ? Si Machiavel, Hobbes, Spinoza ou encore Rousseau opèrent une rupture avec les conceptions antiques, ils héritent également d’une certaine vision de la pratique démocratique sans ce que ces jeux d’opposition, d’occultation et d’exclusion ne soit clairement énoncés, ils sont comme nous autres contemporains, tributaires de récits dont il s’agit d’exhiber les ressorts plus ou moins conscients. Ce colloque anniversaire se veut, plus qu’un hommage, un examen et un inventaire des travaux que cette œuvre inclassable a produit en histoire, en philosophie, en études de genre, en anthropologie, de ce à quoi elle a donné naissance « hors d’elle » au cours des vingt dernières années.

Colloque organisé par Céline Hervet (université de Picardie Jules Verne – CURAPP-ESS &  Collège international de philosophie) et Vincent Azoulay (EHESS – ANHIMA)

Programme

Mardi 30 mai

9h30 : Accueil des participants

9h45 : Vincent Azoulay et Céline Hervet - Introduction du colloque

Session 1 : La démocratie et ses divisions chez Nicole Loraux. Problèmes d’épistémologie politique

Présidence de session : Céline Hervet (Université de Picardie Jules Verne, CIPh)

  • 10h : Sophie Wahnich (CNRS, PACTE) La mémoire barrée du conflit : problèmes grecs et contemporains de la démocratie
  • 10h40 : Geneviève Fraisse (CNRS, CRAL) Rester au centre

11h20 : Haud Guéguen (CNAM) La division du politique dans l’œuvre de Nicole Loraux

12h-14h : Déjeuner sur place

Session 2 : Que devient une passion dans la cité ? La douleur et la mort chez Nicole Loraux

Présidence de session : Michèle Cohen-Halimi (Université Paris 8)

  • 14h : Céline Hervet (Université de Picardie Jules Verne, CIPh) Ces morts qui comptent. Repolitiser le deuil, actualité d’un geste philosophique
  • 14h45 : Bernard Aspe (CIPh) La douleur sans nom
  • 15h15 : Mara Montanaro (Université Paris 8, CIPh) Façons tragiques de tuer une femme à l’épreuve de la machine féminicide

Mercredi 31 mai

Session 3 : Théâtralités et subversions du genre dans l’œuvre de Nicole Loraux

Présidence de session : Pauline Clochec (Université de Picardie Jules Verne)

  • 9h45 : Estelle Ferrarese (Université de Picardie Jules Verne, IUF) « Une femme est toujours cause de ses propres larmes ». Une lecture de Mères en deuil
  • 10h25 : Elena Anastasaki (Université de Thessalie, CIPh) Qui a peur d’une femme qui pleure ? Hécube et le pouvoir subversif des larmes
  • 11h05 : Estel Baudou (University of Lincoln, Royaume Uni) L'après et ailleurs du chœur tragique. De la « voix endeuillée » (Loraux, 1998) à une « politique queer de l'émotion » (Muñoz, 2009) 

11h45-13h30 : Déjeuner sur place

Session 4 : La mémoire, l’histoire, l’oubli. Passé et présent dans l’œuvre de Nicole Loraux

Présidence de session : Sophie Wahnich (CNRS, PACTE)

  • 13h30 : Martin Mégevand (Université Paris 8) Penser les enjeux de mémoire avec Nicole Loraux
  • 14h10 : Nicolas Poirier (Paris, SOPHIAPOL) « Ni trop loin, ni trop près du présent » : la réinvention d'Athènes
  • 14h50 : Michèle Riot-Sarcey (Université Paris 8) Éloge de l’anachronisme en histoire

15h30-15h40 : Pause café

Session 5 : Filiations, autochtonies et questions de genre. Apports de Nicole Loraux en anthropologie et sociologie

Présidence de session : Bertrand Ogilvie (Université Paris 8)

  • 15h40 : Claude Calame (Université de Lausanne, ANHIMA) Autochtonies entre études genre et écoféminismes : naissances citoyennes de la terre
  • 16h20 : Irène Théry (EHESS, CNE) Le lit, la guerre : l'œuvre de Nicole Loraux, un apport majeur pour la sociologie contemporaine

17h-20h : Cocktail dînatoire

Jeudi 1er juin

Session 6 : La cité et ses divisions. Nicole Loraux, lectrice de la philosophie grecque ancienne I

Présidence de session : Vincent Azoulay (EHESS, ANHIMA)

  • 9h30 : Arnaud Macé (Université de Franche-Comté) La cité fracturée. Platon et la violence politique
  • 10h10 : Esther Rogan (IEP Paris) Nicole Loraux, lectrice inconsciente de la stasis d’Aristote ?
  • 10h50 : Laura Moscarelli (Aix Marseille Université, CIPh) Un oubli dans la mémoire d'Athènes : le cas des sophistes en histoire de la philosophie grecque ancienne
  • 11h30 : Étienne Helmer (Université de Porto Rico, CIPh) Lire Platon avec Nicole Loraux : forces et limites du schème de la division

12h30 : Clôture du colloque suivie d’un déjeuner sur place

Argumentaire

L’œuvre de Nicole Loraux (1943-2003), historienne, helléniste, a connu un retentissement qui dépasse les mondes disciplinaires et leurs cloisonnements. S’inscrivant dans le champ de l’anthropologie historique de la Grèce ancienne aux côtés de Marcel Détienne, Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet, elle offre l’exemple d’une œuvre indisciplinée pourtant profondément ancrée dans l’histoire des hommes, des textes et des idées. Ce colloque anniversaire se veut, plus qu’un hommage, un examen et un inventaire des travaux que cette œuvre inclassable a produit en histoire, en philosophie, en études de genre, en anthropologie, de ce à quoi elle a donné naissance « hors d’elle ». Préférant les voies de traverses et l’entrelacement des sources et des corpus, le dialogue des disciplines qui, se rendant poreuses les unes aux autres, inventent ensemble, l’œuvre de Nicole Loraux se décline en textes courts et ciselés, issus d’interventions orales, nourris des échanges avec ses collègues hellénistes et historiens, mais aussi philosophes, anthropologues, psychanalystes, au sein d’ateliers, de laboratoires, séminaires et institutions plus ou moins informels mais toujours résolument interdisciplinaires (Centre Louis Gernet, EHESS, Collège international de philosophie, Groupe du 30 juin). La publication récente sous la direction de Michèle Cohen-Halimi d’un ensemble d’articles La Grèce hors d’elle[1], la réédition de L’invention d’Athènes[2] témoignent de l’actualité de cette œuvre, qui constitue une ressource féconde pour penser un certain nombre de questions posées aux sciences humaines et sociales et qui traversent la société civile : divisions et fractures du corps social, controverses mémorielles, identitaires, place et voix des femmes dans l’espace public, questions coloniales et post-coloniales, critique de la communication politique et des discours institutionnels, « inachèvement » ou « haine » de la démocratie à travers la rémanence d’instances oligarchiques dans le régime démocratique, rôle dévolu à la délibération au sein des institutions, place des passions et des affects dans la vie politique, etc. Autant de mises à l’épreuve de la recherche en sciences sociales dès lors qu’elle se confronte au politique et à ses divisions.

Ses travaux dialoguent constamment avec les penseurs majeurs de la seconde moitié du xxe siècle en philosophie (Foucault, Derrida, Lyotard, Lefort, Castoriadis, Rancière, Abensour) et en sciences sociales (Lévi-Strauss, Clastres, Benveniste, Lacan, Michel de Certeau). Suivant notamment les séminaires de Jacques Derrida, accompagnant en 1983 la naissance du Collège international de philosophie[3] dont la raison d’être est de croiser la philosophie et ses autres (psychanalyse, sciences sociales, arts, littérature), Nicole Loraux met sans cesse au travail l’ « objet grec » qui se ranime au croisement des disciplines elles-mêmes dynamisées par ces multiples déplacements. Se saisissant des textes philosophiques (le Ménexène de Platon, la Constitution d’Athènes d’Aristote notamment) en historienne et en philologue ou bien irriguant ses travaux sur la Grèce de psychanalyse freudienne, d’anthropologie et de philosophie (voir le rôle joué par Nietzsche dans la relecture de la tragédie comme anti-politique et l’importance de L’Homme Moïse et la religion monothéiste de Freud), les textes de Nicole Loraux révèlent une résistance farouche aux clivages disciplinaires et aux questions de territoires. La querelle des anciens et des modernes n’a plus court, pas plus qu’une idéalisation qui se figerait dans un « retour aux Grecs », ou un « aller sans retour ». C’est ainsi le zigzag, le « va et vient entre l’ancien et le nouveau » qui caractérise ce déplacement en Grèce ancienne, à la manière de l’anthropologue, c’est-à-dire « en terre inconnue ».

Ce regard lucide et cette écoute attentive des textes dévoilent une Grèce vivante, féconde jusque dans les histoires qu’elle se raconte sur elle-même, et qui au lieu d’inspirer comme un modèle ou de fournir des réponses aux problèmes du présent, fait surgir des questionnements brûlants. À ce titre, les événements politiques qui forment le contexte de l’écriture de cette œuvre – l’après-guerre et les travaux des historiens sur l’Occupation en réaction au retour des thèses révisionnistes et négationnistes dans le débat public au cours des années 70 et 80,  la guerre d’Algérie et la décolonisation, la fin de l’Apartheid en Afrique du Sud – résonnent profondément avec les questions de l’amnistie et de la mémoire, de l’oubli du conflit, de la place des étrangers dans la cité, sur lesquelles Nicole Loraux ne cesse de revenir.

Historienne de l’imaginaire grec tel qu’il s’invente moins dans des images que dans des paroles dont bruissent des textes (historiques, philosophiques, littéraires) qu’il faut savoir écouter et auxquels elle prête une oreille de mélomane, Nicole Loraux entendait restituer à l’histoire sa part d’affect[4], se demandant notamment dans Les mères en deuil ce « que devient une passion dans la cité ». Le tableau vivant qu’elle en dessine interpelle d’autant plus la philosophie que celle-ci revendique son enracinement dans les humanités, dans un « miracle grec » à la fois intellectuel et politique, dans un « peuple élu » de toutes les pensées occidentales de l’universel avec lequel Nicole Loraux recommandait dès 1980 d’ « en finir[5] ». Ce sont ces images d’Épinal, celles du beau et du bon gouvernés par le logos, effigies récupérées par les conservatismes les plus rances, qui dès lors se troublent, laissant affleurer d’autres histoires. Il y a dans l’œuvre de Nicole Loraux un effort d’archéologie et de déconstruction des assimilations identitaires dont la fécondité reste encore à mesurer vingt ans après sa disparition. Une telle déconstruction va de pair avec un changement profond opéré dans la pratique de l’histoire, qui s’autorise des anachronismes, des comparaisons, autant de transgressions opérant de l’intérieur de l’hellénisme, mais « à ses confins, à la lisière de son ordre », à ses bords, pour la faire surgir et en ranimer la force subversive. Il s’agit bien d’exhiber les ressorts langagiers de cette identification fantasmatique avec une Grèce dont le caractère fondateur est lui-même le résultat d’un récit effaçant ses aspérités et ses parts d’ombre, et ainsi d’en altérer le portrait. L’histoire ne se conçoit dès lors pas comme une quête des origines, ni comme un enchaînement chronologique de faits et d’événements relevant d’un réel introuvable, mais comme une enquête toujours ouverte sur les significations et les représentations, sur les opérations de pensée et les paroles qui en forment l’écho, y compris justement les récits des origines. Ainsi conçue et pratiquée, on comprend dès lors cette affinité qu’elle peut entretenir avec le temps suspendu de l’anthropologie, qu’il s’agit de raviver, ou celui sub specie aeternitatis de la philosophie lorsqu’il se déploie dans la méthode généalogique chère à Nietzsche ou à Walter Benjamin.

Comment ne pas relire tout autrement alors les textes d’une première modernité hantée par les anciens, Grecs bien sûr, mais aussi Romains, vers lesquels Nicole Loraux n’hésitait pas à se tourner pour les besoins de la comparaison ? Si Machiavel, Hobbes, Spinoza ou encore Rousseau, parmi les fondateurs de la théorie de l’État moderne, opèrent une rupture avec les conceptions antiques, ils héritent également d’une certaine vision de la pratique démocratique, que l’on a pu qualifier d’ « exclusive [6] » sans que ces jeux d’opposition, d’occultation et d’exclusion ne soient clairement énoncés. Les discours officiels, et notamment le cas décisif pour Nicole Loraux de l’oraison funèbre constituent des témoignages destinés non seulement aux citoyens contemporains mais aussi à la postérité : c’est comme une cité une, indivisible et en paix avec elle-même qu’Athènes veut apparaître pour les siècles suivants. La démocratie moderne dont l’idée se concrétise avec la Révolution française s’est parfaitement accommodée de l’exclusion des femmes, et de son caractère tacite, implicite, en contradiction là encore avec le discours sur l’égalisation des conditions.  Car le refoulement des étrangers, des esclaves et des femmes hors de la sphère du pouvoir et de la délibération politique est un oubli propre à la démocratie moderne clivée entre ce qu’elle énonce pour tous et ce qu’elle fait pour chacun, qui met au jour la part de récit et d’imaginaire sur laquelle se construisent les théories philosophiques de l’État. 

S’autorisant explicitement de l’anachronisme contrôlé ou raisonné dont elle fait non sans provocation un choix méthodologique, revendiquant une part d’incertitude et d’inachèvement et assumant le risque d’une pensée qui travaille dans l’hétérogène et le dissemblable, Nicole Loraux interpelle la philosophie dans son rapport à l’expérience, au temps historique, à l’universel et aux modèles dont elle hérite et sur lesquels elle réfléchit. Cet éloge de l’anachronisme qui consiste à poser à l’objet grec des questions qui ne sont pas les siennes, à soumettre le matériau antique au travail d’une pensée, à des découpages qui ne sont pas les siens concerne directement la philosophie dans son ambition généalogique, qu’elle s’applique à un retour aux Anciens ou à un détour par les Anciens inscrit dans le champ de l’histoire de la philosophie ancienne ou dans celui de la philosophie contemporaine[7]. L’élucidation de la généalogie des normes sur lesquelles se sont construites nos institutions, et de celles qui ont été occultées est pour la philosophie et l’histoire de la philosophie la condition d’une rupture avec l’idéologie et les usages abusifs de l’histoire. Les variations permises par l’analogie, l’usage de l’anachronisme et son caractère fécond constituent en propre des démarches de la conceptualité philosophique. Ainsi, au-delà du bouleversement opéré à l’intérieur des disciplines à travers la circulation constante des connaissances d’un corpus à l’autre, c’est une certaine idée de la recherche comme « désir d’exploration[8] » qui met au travail les frontières et inquiètent les territoires disciplinaires. Le terme de « turbulence » qu’affectionnait particulièrement Nicole Loraux implique bien cette instabilité consubstantielle à toute recherche et l’impossibilité de lui assigner un résultat prédéterminé, qui serait contractualisable. Nombre de ses écrits résultent de « commandes », d’invitations à poursuivre des cheminements passés ou de bifurquer à la faveur d’un objet autre, d’une occasion donnée par d’autres, conjuguant ainsi la subjectivité la plus affirmée et la dimension collective, ce qui constitue le fond de toute autonomie de la recherche.

Il faut mesurer aujourd’hui, alors que ces questions sont au cœur du débat public, l’importance de la publication en 1981 des Enfants d’Athéna : idées athéniennes sur la citoyenneté et la division des sexes, relecture du mythe athénien d’autochtonie dans lequel les hommes surgissent de la terre et s’offrent à la vierge déesse, où tout un peuple s’enfante sans femmes, les reléguant dès lors dans les mots comme dans les faits aux marges de la polis. C’est au politique que revient d’élaborer la séparation entre les sexes et le rôle qui leur est à chacun dévolu, tandis que d’autres discours moins « idéologiques » prennent en charge les échanges, les ambivalences et les inversions, brouillent les frontières, et viennent inquiéter la binarité et la répartition des rôles sociaux de genre. Ainsi Les expériences de Tirésias, le féminin et l’homme grec, paru en 1989 restitue ce qui dans l’homme grec, l’hoplite, le héros (Héraclès), mais aussi le dieu le plus guerrier (Arès) relève d’un autre féminin incorporé qui ressurgit dans les larmes, dans la vulnérabilité et la souffrance des corps. Les questions liées au genre (statut du féminin, rôle de la maternité, exclusion civique des femmes), tout comme le mythe d’autochtonie qui lui est indissolublement lié occupe une place centrale dans l’œuvre de Nicole Loraux, la différence des sexes apparaît même comme le paradigme de la division politique, le féminin, figure incarnant l’altérité indépassable porte la marque du conflit, stasis, ombre portée d’une cité qui se fantasme comme unie et en paix avec elle-même. L’ouvrage qu’elle considérait comme son livre par excellence, La cité divisée. L’oubli dans la mémoire d’Athènes, témoigne de cette inhérence du conflit à la cité elle-même, contre la volonté de rejeter la guerre hors de soi, la repolitisation de la cité consiste ainsi à faire une place au multiple, à prêter l’oreille à la diversité des registres d’énonciation, aux actes de langage sur lesquels la cité se construit en excluant, en délimitant ses propres frontières, à ce qui a été refoulé, à ce qu’il est nécessaire d’oublier pour continuer à coexister. La pluralité, la dualité doivent se résoudre à l’unité sous peine de détruire le lien qui tient ensemble les membres de la cité. Il en va même ainsi du vote, du processus de décision, du débat qui laisse s’exprimer dans l’assemblée les voix discordantes et que l’unanimité doit préférablement venir recouvrir et occulter. Cette approche du politique sur le mode de la division jetant le soupçon sur l’idéologie irénique qui survalorise le consensus, dans un contexte travaillé par les antagonismes sociaux, générationnels, territoriaux, comporte un potentiel à la fois herméneutique et critique qu’il est nécessaire de relire, à l’aune des travaux récents (Negri, Mouffe, Rancière, Aspe).

« Pour la cité grecque, vienne le temps des turbulences » : ainsi s’achevait « Repolitiser la cité », chapitre II de La Cité divisée. Ce sont précisément ces turbulences engendrées par les rapprochements fulgurants, les coups de sonde de l’œuvre de Nicole Loraux dont ce colloque entend mettre au jour les répercussions et les résonances dans la recherche en histoire, philosophie, anthropologie, études de genre, théorie politique, au cours des vingt dernières années.

Bibliographie

Les voix traversières de Nicole Loraux. Une helléniste à la croisée des sciences sociales, numéro conjoint des revues Clio et EspacesTemps, 2005.

Nicole Loraux. Une pensatrice del politico, Babelonline vol. 3, Rome, Roma Tre-Press, 2017.

Nicole Loraux, L’invention d’Athènes. Histoire de l’oraison funèbre dans la « cité classique », (1981), texte présenté par Vincent Azoulay et Paulin Ismard, Paris, Éditions de l’EHESS, 2022.

Nicole Loraux, Les enfants d’Athéna. Idées athéniennes sur la citoyenneté et la division des sexes, (1981), rééd. augmentée, Paris, Seuil, 1990.

Nicole Loraux, Façons tragiques de tuer une femme, Paris, Hachette, 1985.

Nicole Loraux, Les expériences de Tirésias. Le féminin et l’homme grec, Paris, Gallimard, 1989.

Nicole Loraux, Les mères en deuil, Paris, Seuil, 1990. 

Nicole Loraux (dir.), Figures de l’intellectuel en Grèce ancienne, Paris, Belin, 1998.

Nicole Loraux, Né de la terre. Mythe et politique à Athènes, Paris, Seuil, 1996. 

Nicole Loraux, La cité divisée. L’oubli dans la mémoire d’Athènes, Paris, Payot, 1997.

Nicole Loraux, La voix endeuillée. Essai sur la tragédie grecque, Paris, Gallimard, 1999.

Nicole Loraux (dir.), La Grèce au féminin, Paris, Belles Lettres, 2003.

Nicole Loraux, La tragédie d’Athènes. La politique entre l’ombre et l’utopie, Paris, Seuil, 2005.

Nicole Loraux, La Grèce hors d’elle et autres textes. Écrits 1973-2003, préface de Jean-Michel Rey, édition préparée par Michèle Cohen-Halimi, Paris, Klincksieck, coll. « Critique de la politique », 2021.

Notes

[1] La Grèce hors d’elle et autres textes. Écrits 1973-2003, préface de Jean-Michel Rey, textes rassemblés par Michèle Cohen-Halimi, Paris, Klincksieck, coll. « Critique de la politique », 2021.

[2] Nicole Loraux, L'invention d'Athènes. Histoire de l’oraison funèbre dans la « cité classique », texte présenté par Vincent Azoulay et Paulin Ismard, Paris, Éditions de l’EHESS, 2022.

[3] Elle contribue avec Patrice Loraux au tout premier numéro de Rue Descartes n°1-2 « Des Grecs », Paris, Albin Michel, 1990.

[4] La Tragédie d’Athènes, p. 38.

[5] « Le Grèce hors d’elle. À propos du livre de Marcel Détienne, Dionysos mis à mort », in L’Homme, janv-mars 1980, XX, p. 105.

[6] Il revient à Geneviève Fraisse d’avoir mis au jour le paradoxe de cette exclusion sous l’expression de « démocratie exclusive », non pas comme un inachèvement contingent de l’idéal démocratique, mais comme une dynamique principielle et structurante du politique, résultant d’une véritable logique, d’une fabrication. Cf. Muse de la raison. Démocratie et exclusion en France (1989), Gallimard, 1995 et La raison des femmes, Plon, 1992.

[7] Voir les analyses développées par Sandrine Alexandre, Haud Gueguen et Olivier Renaut dans leur « Introduction. Au détour des anciens » à l’ouvrage collectif Vie bonne, vulnérabilité, commun(s). Schèmes anciens et usages contemporains, Presses universitaires de Nanterre, 2019, p. 23-27.

[8] Jean-Michel Rey, Préface à Nicole Loraux, La Grèce hors d’elle et autres textes. Écrits 1973-2003, op. cit., p. 12.

Places

  • INHA, salle Vasari, 1er étage - 2 rue Vivienne
    Paris, France (75002)

Event attendance modalities

Full on-site event


Date(s)

  • Tuesday, May 30, 2023
  • Wednesday, May 31, 2023
  • Thursday, June 01, 2023

Keywords

  • histoire, grèce ancienne, démocratie, philosophie grecque, philosophie du XXe siècle, anthropologie, philosophie politique, études de genre, littérature, théâtre

Contact(s)

  • Céline Hervet
    courriel : celine [dot] hervet [at] gmail [dot] com

Information source

  • Céline Hervet
    courriel : celine [dot] hervet [at] gmail [dot] com

License

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To cite this announcement

« En finir avec les Grecs ? Nicole Loraux : le travail de l’œuvre », Conference, symposium, Calenda, Published on Wednesday, May 17, 2023, https://doi.org/10.58079/1b8p

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