HomeSource, poison ou accident : comprendre le document dans les sciences historiques

HomeSource, poison ou accident : comprendre le document dans les sciences historiques

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Published on Thursday, June 08, 2023

Abstract

« Il faut toujours citer ses sources » : cette injonction résonne pour tout étudiant comme une maxime l’invitant à se référer toujours à l’autorité lui permettant d’affirmer un fait ou une idée. Souvent associée au document textuel, la source est un concept particulièrement prégnant dans les sciences historiques et considérée comme le moyen d’accès par excellence à la connaissance du passé. Pourtant, l’autorité des sources ne peut être construite que par l’élimination de ce qui est jugé invalide. En cohérence avec les travaux du Centre Jean Mabillon (EA 3624) menés dans la tradition initiée par les bénédictins de Saint-Maur et représentée entre autres par l’École nationale des chartes, l’objectif de notre journée d’étude est d’aborder les sources comme objet à part entière et d’étudier leur appropriation pour la recherche dans les sciences historiques.

Announcement

Présentation

« Il faut toujours citer ses sources » : cette injonction résonne pour tout étudiant comme une maxime l’invitant à se référer toujours à l’autorité lui permettant d’affirmer un fait ou une idée. Souvent associée au document textuel, la source est un concept particulièrement prégnant dans les sciences historiques et considérée comme le moyen d’accès par excellence à la connaissance du passé. Son utilisation dépasse cependant largement ce cadre pour irriguer l’ensemble des sciences humaines et sociales, allant parfois jusqu’à définir une partie du savoir universitaire comme la connaissance des sources. Le travail de recherche consisterait alors principalement à apprendre comment on aborde et utilise les sources à notre disposition afin d’absorber ces informations à la base de notre savoir.

Pourtant, l’autorité des sources ne peut être construite que par l’élimination de ce qui est jugé invalide. La connaissance des sources devient par conséquent une connaissance partielle, voire partiale de ce que l’autorité productrice veut nous montrer et au détriment de tout ce qui est mis de côté, que ce soit volontairement, arbitrairement ou accidentellement. Le travail universitaire consiste donc, en même temps que de remonter aux sources, à apprendre à les critiquer, les compléter et les dépasser pour traiter un sujet d’étude au-delà de ce que Joseph Morsel appelle le « poison de l’historien ». Chaque étape de la sélection, de la conservation, de la diffusion et de la numérisation des sources devient alors autant d'enjeux à appréhender pour compléter une démarche de recherche et aborder ces sources dans ce qu’elles sont réellement : un cadre qu’il s’agit de dépasser.

En cohérence avec les travaux du Centre Jean Mabillon (EA 3624) menés dans la tradition initiée par les bénédictins de Saint-Maur et représentée entre autres par l’École nationale des chartes, l’objectif de notre journée d’études est d’aborder les sources comme objet à part entière et d’étudier leur appropriation pour la recherche dans les sciences historiques.

Remonter à la source... de la source

La source occupe une place fondamentale dans la méthode historienne au point de paraître, aux yeux du chercheur, porteuse d’une vérité absolue qui peut se révéler cependant trompeuse. La capacité de garder une certaine distance et d’éviter une identification à l’objet étudié, comme le souligne Arlette Farge dans Le goût de l’archive, devient donc primordiale. Ce recul s’avère d’autant plus efficace devant l’obstacle très fréquent de la fiabilité des sources. Une autre réalité, aussi courante que déroutante, est représentée par l’absence d’informations : faut-il ainsi se résigner au silence des sources ? ou bien faut-il réagir à ce défi imposé par l’histoire et tenter de combler l’absence d’informations, « faire parler les choses muettes » comme le suggérait Lucien Febvre dans Combats pour l’Histoire ? Ainsi, revenir à la source permet de construire une méthode scientifique à partir du contexte de production du document pour changer le paradigme de compréhension de ce matériau.

Depuis le début du XXIe siècle, le « tournant archivistique » propose, à partir de réflexions archivistiques et anthropologiques, une compréhension des archives comme un ensemble de documents qui peuvent autant être utilisés comme sources historiques que ne pas l’être, et qui peuvent par conséquent se présenter indépendamment de toute construction historiographique. Dans le même temps, mais dans un contexte épistémologique différent, le « tournant documentaire » se constitue comme un mouvement principalement européen envisageant « les fonds d’archives comme des objets historiques à part entière, producteurs de sens social, politique ou culturel » (Poncet, 2019). Ces deux mouvements mettent ainsi l’accent sur la nécessité d’analyser et de débattre les effets des opérations archivistiques sur la construction du savoir historique, les archivistes étant les premiers interprètes et organisateurs de la configuration des fonds d’archives et, par conséquent, de la représentation prospective de l’usage de la source.

Ces réflexions conduisent à parler d’archéologie des sources afin de repenser les points de confluence entre l’histoire et l’archivistique et de tracer, construire et débattre un parcours épistémologique et méthodologique pour reconstituer les fonds d’archives et les sources dans leur globalité (information et matérialité) et leurs usages dans le temps. Sélectionnées et rassemblées par l’historien, ces « sources » forment ainsi un « système d’appropriation du passé » (Kuchenbuch, 2004) qu’il convient d’historiciser et envisager comme point d'arrivée et non comme unique point de départ.

Une pratique des sources au filtre du numérique

Les outils numériques sont intégrés depuis plusieurs décennies dans l'apprentissage universitaire et sont devenus essentiels pour réaliser des analyses quantitatives et traiter des données. Le développement rapide de l'intelligence artificielle ces dernières années a également élargi le potentiel d'automatisation des tâches. De la reconnaissance d'image aux robots conversationnels en passant par la reconnaissance d'écriture manuscrite, les applications pour l'analyse de documents d'archives sont légion (Himanis, Lectaurep...).

Si cette effervescence d’outils permet de réaliser des traitements sur des masses documentaires réputées inaccessibles aux chercheurs, le remplacement de l’œil humain par celui de la machine n’est pas sans incidences sur la manière d’aborder les sources. La mise en œuvre d’un projet numérique nécessite en effet une bonne connaissance préalable des documents et des outils utilisés afin d’opérer dès la conception les choix nécessaires pour adapter le résultat aux questionnements initiaux. De plus, la réutilisation de ces données demande de comprendre chaque étape de la mise en œuvre du projet afin d’en percevoir les enjeux et les limites. Ce besoin invite donc à repenser nos méthodes de travail dans une logique de transparence et d'interopérabilité.

La gestion par la masse des données prélevées à partir de documents nécessite également de questionner leur comparabilité en vérifiant l’homogénéité de leur contenu et en permettant de prendre en compte le contexte de production de chaque élément. Cet enjeu est particulièrement prégnant pour les documents nativement numériques, pour lesquels les métadonnées sont parfois la seule source d’information permettant d’en critiquer l’authenticité et d'appréhender les effets de redondance. Ces questionnements nous conduisent enfin vers la place accordée au détail et à la donnée en tant qu’unité prise dans son contexte, faisant ainsi planer le risque d’un nouveau filtre numérique dans la lecture des sources accompagnée par l’ordinateur.

Le hasard des sources : sérendipité et temporalité de la recherche

Le paradigme indiciaire, tel que l’envisage Carlo Ginzburg en 1979, conduit à penser les « traces » dans un processus de création d’hypothèses par l’inférence. La connaissance peut s’appuyer sur l’individualité et la mise en série de ces signes au cours de l’enquête historienne. Le chercheur questionne et interprète ce qui est présent dans les sources, dans les textes, dans les œuvres. Lors de pérégrinations documentaires, l’inattendu peut aussi surgir malgré un processus contemporain de la recherche qui requiert presque de connaître les découvertes avant de se plonger dans les sources. Ainsi, les chercheurs arrivent avec un questionnaire devant les sources ; ils peuvent également faire face à des interrogations nouvelles et inattendues une fois devant les documents.

La notion de sérendipité n’occupe pas le champ de la recherche en histoire. Le hasard pose aussi une question méthodologique autour de la temporalité du chercheur : peut-on encore s’étonner et prêter attention à ces hasards qui contiennent potentiellement de nouvelles voies de réflexion ? Un document découvert dans une liasse, un fonds encore à l’état de vrac, un mot-clé ou un nom rencontrés lors d’une recherche en plein texte dans une édition numérique... Comment écrire le discours scientifique après ces découvertes faites par sérendipité ? Ce hasard est d’ailleurs soutenu par la formation historienne, car il permet de se mettre « en position d'étonnement » (Catellin, 2004) et de comprendre les raisons de la surprise. La temporalité du chercheur se fonde aussi sur des moments de questionnement, de réflexion et d’hypothèses souvent masqués dans le résultat final. Une méthodologie de la réflexivité face au hasard des sources offrirait à la fois les moyens d’un discours scientifique et d’un dialogue entre les disciplines des sciences humaines et sociales. Cette ouverture pourrait aussi se faire avec la science archivistique où les enjeux des directives de classement et de tri et les hasards de l’histoire entre catastrophes, oublis ou actes délibérés sont prégnants, dans des perspectives remontant aux premières phases actives de conservation des actes au Moyen Âge.

Modalités de réponse

Les propositions de communication, de 500 mots maximum (titre et résumé), accompagnées d’une courte présentation (statut, situation institutionnelle, domaine de recherche) sont à envoyer obligatoirement au format PDF aux deux adresses suivantes : Corentin Durand (corentin.durand@chartes.psl.eu) et Novella Franco (novella.franco@chartes.psl.eu)

avant le vendredi 7 juillet 2023, 12h00.

La journée aura lieu le jeudi 19 octobre 2023 au campus Condorcet.

Comité d’organisation

Corentin Durand, Novella Franco, Virgile Reignier, Abel Rodrigues (école des chartes).

Comité scientifique

Emmanuelle Bermès, Christine Bénévent, Olivier Poncet, Édouard Vasseur (école des chartes).

Bibliographie indicative

ANHEIM Étienne, « L’historien au pays des merveilles ? », L’Homme, 203-204, 2012 [en ligne]. DOI : https://doi.org/10.4000/lhomme.23239. (consulté le 24 février 2023)

CATELLIN Sylvie, « Sérendipité et réflexivité », Alliage, n° 70, 2012 [en ligne]. URL : http://revel.unice.fr/alliage/index.html?id=4061. (consulté le 15 février 2023)

DUVAL Frédéric (éd.), En quête de sources : dictionnaire critique, Paris : École nationale des chartes, 2021.

FARGE Arlette, Le goût de l’archive, Paris : Seuil, 1997.

GARNER Guillaume, LIENHARD Thomas, « Le silence des sources en histoire / Das Schweigen der Quellen in der Geschichtswissenschaft », Revue de l'IFHA, 2, 2010 [en ligne]. DOI : https://doi.org/10.4000/ifha.225. (consulté le 05 avril 2023)

GINZBURG Carlo, « Signes, traces, pistes. Racines d'un paradigme de l'indice », Le Débat, vol. 6, n° 6, 1980, pp. 3-44 [en ligne]. DOI : https://doi.org/10.3917/deba.006.0003. (consulté le 15 février 2023)

LEJEUNE Edgar, Médiévistes et ordinateurs. Organisations collectives, pratiques des sources et conséquences historiographiques (1966-1990), thèse de doctorat d’histoire et de philosophie des sciences, dir. par Karine CHEMLA et Shirley CARTER-THOMAS, Paris, Université de Paris, 2021 [en ligne]. URL : https://shs.hal.science/tel-03598652. (consulté le 3 mars 2023)

KUCHENBUCH Ludolf, « Sources ou documents ? Contribution à l'histoire d'une évidence méthodologique », Hypothèses, 2004/1 (7), pp. 287-315 [en ligne]. DOI : https://doi.org/10.3917/hyp.031.0287. (consulté le 26 février 2023)

MORSEL Joseph, « Les sources sont-elles « le pain de l'historien »? », Hypothèses, 2004/1 (7), pp. 271-286 [en ligne]. DOI : https://doi.org/10.3917/hyp.031.0271. (consulté le 15 février 2023)

PONCET Olivier, « Archives et histoire : dépasser les tournants », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2019/3-4, pp. 711-743 [en ligne]. DOI : https://doi.org/10.1017/ahss.2020.50. (consulté le 10 février 2023)

VOGELER Georg, « “Standing-off Trees and Graphs”: On the Affordance of Technologies for the Assertive Edition » Graph Data-Models and Semantic Web Technologies in Scholarly Digital Editing, Norderstedt : BoD, 2021, pp. 73-94 [en ligne]. URL : https://kups.ub.uni-koeln.de/55227/1/Vogeler.pdf. (consulté le 3 mars 2023)

Places

  • Campus Condorcet
    Aubervilliers, France (93)

Date(s)

  • Friday, July 07, 2023

Keywords

  • source, usage, document, archive, histoire, méthode historique

Contact(s)

  • Corentin DURAND
    courriel : corentin [dot] durand [at] sciencespo [dot] fr
  • Novella Francp
    courriel : novella [dot] franco [at] chartes [dot] psl [dot] eu

Information source

  • Corentin DURAND
    courriel : corentin [dot] durand [at] sciencespo [dot] fr

License

CC0-1.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons CC0 1.0 Universal.

To cite this announcement

« Source, poison ou accident : comprendre le document dans les sciences historiques », Call for papers, Calenda, Published on Thursday, June 08, 2023, https://doi.org/10.58079/1bav

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