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Marcel Mauss, figure inspirante pour l’éducation

Le don, le symbolique et le sacré : vers une science sociale totale ?

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Published on Wednesday, June 14, 2023

Abstract

Marcel Mauss (1872-1950) est considéré comme le père de l’anthropologie. Certes, sa mère est la sœur d’Émile Durkheim et l’on connait l’influence de l’oncle sur la pensée et la carrière du neveu. Mais au-delà de cette filiation qui intéresse fondamentalement nos colloques, c’est l’œuvre, la pensée, la méthode qu’il conviendra d’explorer, dans les dimensions articulant le passé, le présent et, pourquoi pas, les perspectives d’avenir. La triple obligation, le potlatch, les rites et rituels, l’ensemble de ses productions et positionnements qu’il a mis en évidence et analysés seront à comprendre dans ses liens et ses conséquences pour l’éducation. Des divers courants en anthropologie de l’éducation à l’anthropologie de l’école ou de l’éducation, y compris dans les approches nord-américaines, nul doute que Marcel Mauss, directement ou de façon analogique, est une figure inspirante pour l’éducation.

Announcement

Présentation des colloques « figures inspirantes pour l'éducation »

Nul élève ne doit être vu comme une cire vierge. Qu'en est-il de ceux qui cherchent, guident, accompagnent, enseignent et managent ? Les maîtres ont eu des maîtres. Chacun, un jour ou l'autre n'a-t-il pas été pris par la main ? Il convient alors de jeter un regard rétrospectif et projectif, empreint de gratitude comme de critiques, sur ceux qui furent les maîtres à penser. Car, suivant la métaphore attribuée à Bernard de Chartres, nous sommes tels des nains juchés sur les épaules de géants. Plus proche de nous, Donna Harraway invite à rechercher nos parentèles spirituelles. Il est alors temps de réfléchir à nos origines idéologiques, pragmatiques et académiques. Et plus que de chercher nos pères, très souvent parmi nos pairs, de rechercher nos grands-pères, ceux qui ont construit les paradigmes dans lesquels se déploient nos pensées, nos axes et nos actes.

Telle est la vocation de cette rencontre, comme de toutes celles qui composent la série de colloques des « figures inspirantes pour l'éducation ». Et c'est l'ambition de l'ADISAVED, association de diffusion des savoirs en éducation que de favoriser les inspirations multiples, les croisements évidents pour certains, étranges voire incongrus pour d'autres.

Ce colloque international cherche à comprendre en quoi la figure inspirante, sa personne, son œuvre, ses positions, ses concepts et ses écrits sont aujourd'hui encore inspirants ou en quoi ils ont été inspirants de pensées et pratiques. En quoi cette personne, en tant qu'homme ou femme, théoricien et praticien marque notre époque, directement ou indirectement, dans les différents champs qu'il a abordés ? En quoi fait-il école ? Dans quels domaines, selon quelles modalités et dans quelles institutions trouve-t-on des traces, des marqueurs de sa pensée ?

Mais, avec et au-delà de la personne, il s'agit de penser les concepts, les idées, les épistémologies, les méthodologies qu'elle a développées.

Il s'agit donc essentiellement de reconnaître et d'interroger les filiations, les généalogies, les cultures et, à travers elles, la construction identitaire de chacun en tant que sujet, acteur social et institutionnel, chercheur et enseignant.

Sans doute n’échappera-t-on pas à la dimension partielle voire partiale, peut-être même à une instrumentalisation de ce qui est inspirant. Il faudra alors l’accepter, l’assumer, la justifier mais aussi l’analyser et la mettre en perspective avec les données historiques et les connaissances contemporaines. Le colloque se veut aussi être un espace de dispute intellectuelle. Sans doute faudra-t-il également essayer de ne pas reproduire ce qui a déjà été fait, et bien fait, à travers l'exploration systématique ou ponctuelle de la personnalité ou de l'œuvre des figures inspirantes. Le colloque se veut ainsi un espace de recontextualisation plus que de revisite. Il invite autant à penser la figure inspirante qu’à partir de la figure inspirante.

Il s'agit alors pour le professionnel, quel que soit son terrain d'exercice –université, institution, cabinet–, son statut ou sa fonction de dévoiler, penser, révéler, analyser, critiquer, mettre en perspective les figures inspirantes à travers leur vie, leurs écrits, leurs idées.

Argumentaire du colloque sur Marcel Mauss

Plus de soixante-dix ans après sa mort, Marcel Mauss serait-il devenu une figure inspirante précieuse, peut-être même incontournable, pour penser l’éducation et la formation ?

Pour ses apports divers propres ou dans la collaboration avec son oncle Émile Durkheim, Marcel Mauss est désormais reconnu comme l’un des principaux fondateurs des sciences humaines et sociales en France, particulièrement en ethnologie et anthropologie. À la différence de Durkheim, il semble cependant que cet auteur soit encore insuffisamment connu et vulgarisé dans la formation des enseignants. Cela est d’autant plus regrettable que devant les crises que doit affronter la société aujourd’hui, crises écologique, économique, sociale, politique, épistémologique, crise de l’éducation, crise anthropologique, crise totale, devant les enjeux énormes et urgents d’apporter des réponses dynamisantes pour résister aux destructivités plurielles de l’Anthropocène (ou capitalocène), la réflexion maussienne est prometteuse, pleine de ressources inattendues quoique sans doute espérées.

Nous faisons l’hypothèse d’un double intérêt de questionnement à privilégier devant les urgences actuelles :

  • compte tenu de l’incapacité actuelle du politique à résoudre et même à penser ces crises, l’éducation et la formation, comme domaines du symbolique susceptibles de toucher chacune et chacun, sont propices à dynamiser les personnes dans leur prise de conscience et leurs actions.
  • compte tenu de l’affrontement qu’il a vécu aux situations de crise totale des deux guerres mondiales du XXème siècle, Mauss a été conduit à proposer une série de pistes théoriques à la fois géniales et souvent encore mal connues, capables d’inspirer l’éducation et d’instiller des dynamiques de résistance et d’invention. Parmi les ressources théoriques élaborées par Mauss et ses différents collaborateurs passés et actuels (MAUSS, Tarot, et autres…), citons une puissante théorie du don et du sacrifice, une réflexion sur la place majeure de domaines symboliques comme la science mais aussi la magie, le religieux, la technique, le politique et leur rôle dans la cité. Sans oublier une approche renouvelée de la personne, du corps et de ses techniques, des émotions, de la mort, etc.

Aussi nous a-t-il semblé important de permettre aujourd’hui une rencontre entre les questions de l’éducation et de la formation dans leurs renouvellements et les apports d’une anthropologie maussienne du sacré et du symbolique.

En lien avec le programme d’étude sur les figures inspirantes1 et tout un ensemble de travaux sur diverses « figures inspirantes », notre projet est d’animer un chantier de réflexions, communications et publications sur « Mauss figure inspirante pour l’éducation et la formation ». Un colloque et un certain nombre de projets de publications sur la pensée maussienne et l’éducation et la formation sont en cours ici. Nous souhaiterions tout particulièrement, donner la parole à celles et ceux qui, venus de divers horizons, depuis longtemps ou plus récemment, plus ou moins explicitement, théorisent ou pratiquent des pistes maussiennes en éducation et formation

Nous présentons brièvement la pensée de Marcel Mauss et quelques repères sur sa vie et son œuvre, avant de proposer quelques directions pour la réflexion et l’appel à communications.

1.   Penser le social avec Marcel Mauss

Il a pu être dit de Marcel Mauss qu’il était un illustre méconnu (Baillargeon, 1994) ou encore un inconnu célébrissime2, deux formules qui ont en outre l’avantage de nous faire entrer de plain-pied dans un domaine du paradoxe qui ne quittera ensuite guère celui qui s’intéresse plus avant à cette trajectoire originale au sein des sciences humaines et sociales et à ses multiples contributions décisives à leur édification même telles que nous les connaissons aujourd’hui (Tarot, 2003, p. 3). Très cité, source d’inspiration constante, génération après génération, d’un grand nombre de chercheurs, Mauss ne bénéficie pas pour autant de la tradition de lecture systématique et par « écoles » d’un Durkheim, l’oncle qui eut tant d’importance dans sa propre vie. Curieux de tout, menant de front plusieurs vies d’enseignant, de chercheur et de militant, célèbre pour les retards légendaires de ses remises de textes et pour le nombre de ses projets rédactionnels inachevés (thèse comprise), il n’a pas produit de son vivant de synthèse systématique de sa pensée ni de magnum opus imposant en nombre de pages comme en contenu et dominant le reste de l’œuvre (Caillé, 2018, p. 55).

Lui qui soutenait pourtant que la sociologie telle qu’il la comprenait et la pratiquait – si intriquée en particulier avec l’anthropologie, l’ethnologie et les préoccupations civiques du temps que l’on peut se risquer à parler d’anthropologie sociale ou d’anthropologie politique – était « le moyen principal d’éducation de la société » (cité par Fournier, dans Mauss, 1997, p. 55), et que l’on présente souvent comme le père de l’anthropologie et de l’ethnologie françaises, n’a, en un sens, guère simplifié la tâche de ceux qui souhaiteraient se mettre à son école et à sa suite pour continuer sa quête de l’homme total (Karsenti, 2011). Peut-être, cependant, ce geste a-t-il lui-même une vertu pédagogique, comme une invitation de celui qui fut un infatigable défricheur de territoires nouveaux et qui a tant rué dans les brancards durkheimiens – mais sans jamais renier cette inspiration fondatrice – à se laisser inspirer à sa suite par la curiosité, l’initiative, le refus de laisser enfermer la compréhension du social dans des chapelles de pensée ou des frontières disciplinaires trop rigides.

Dans ce colloque international, il s’agira donc de mettre en évidence et en perspective ce que l’œuvre maussienne nous offre pour penser, pratiquer et questionner l’éducation et ses inscriptions sociales, anthropologiques, politiques, symboliques aujourd’hui, lui qui n’a pas souvent, pas particulièrement, pas directement, inspiré la pensée de l’éducation jusque-là. « Mauss sait tout », disaient en leurs temps ses étudiants admiratifs (König, 1972/2014, p. 1), mais que nous a-t-il appris et qu’a-t-il encore à nous apprendre face aux défis éducatifs et formatifs du temps ? Autrement dit, on s’intéressera à l’influence que l’œuvre de Mauss – en même temps que sa trajectoire intellectuelle et biographique – a pu, peut encore et pourrait à l’avenir avoir pour appréhender les principes, valeurs, normes, pratiques, objectifs et ressources de l’éducation, en même temps que la dimension intrinsèquement sociale et politique de l’existence humaine.

2.   Marcel Mauss, repères sur la vie et l’œuvre

Marcel Israël Mauss naît à Épinal, préfecture des Vosges, le 10 mai 1872. Mauss, par son père, Gerson Mauss, qui fait commerce de textile, et par sa mère, Rosine Durkheim, qui n’est autre que l’aînée de dix ans d’Émile Durkheim (qui a donc quatorze ans à la naissance de son neveu), est issu d’une double et illustre lignée de rabbins. Originaire de Bischwiller, en Alsace, la famille Mauss subit les conséquences de la guerre franco-prussienne de 1870 aboutissant à la perte par la France de l’Alsace-Moselle et aux mouvements de populations ainsi induits. L’enfance du jeune Marcel Mauss se déroule ainsi sur fond de bouleversements, et donc de tiraillements entre tradition et modernité, entre une forme de vie passée récemment perdue et de nouvelles formes de vie à construire, entre diverses influences culturelles. Bref, il est très tôt un « homme des frontières, qui les pense et qui les passe » (Tarot, 2003, p. 8).

En 1890, le jeune étudiant Mauss quitte l’Est pour Bordeaux – ville où son oncle Durkheim enseigne les sciences sociales et la pédagogie depuis 1887 – et où il passera une licence de philosophie et fera une année d’études de droit. Il y rencontre d’autres professeurs influents, tels le philosophe Hamelin (philosophe néo-critique disciple de Renouvier) ou l’éthologue Lespinas, mais aussi des hommes politiques comme Cachin, future figure du Parti Communiste Français alors au Parti Ouvrier Français, auquel Mauss adhère en même temps qu’il fréquente le Groupe des étudiants socialistes. Il mêle ces premiers engagements militants avec la préparation en Sorbonne d’une agrégation de philosophie qu’il obtient (3ème) en 1895.

Plutôt que de démarrer une carrière d’enseignant dans le secondaire (comme son oncle le fit de 1882 à 1887), il s’inscrit à la rentrée 1895 à l’École Pratiques des Hautes Études pour y suivre les enseignements en sciences historiques et philologie (IVème section) et sciences religieuses (Vème section), deux champs d’intérêt intellectuel qui ne le quitteront plus. L’ambition d’étudier sociologiquement la religion, en particulier au sein de L’Année sociologique, est alors forte chez Durkheim qui compte sur son neveu pour l’aider à mener cette tâche. Ces années sont aussi celles du deuil pour le jeune Mauss qui perd son père en 1896 et en reste profondément meurtri. Il n’en entreprend pas moins de décembre 1897 à juillet 1898 un important voyage d’étude en Hollande et en Angleterre, rencontrant notamment d’éminents spécialistes en religiologie de son temps tels Calland, Winternitz ou Frazer, tout en commençant lui-même à travailler à ce qui deviendra l’Essai sur la nature et les fonctions du sacrifice (1899) avec son ami et « jumeau de travail » (Tarot, 2003, p. 38) Henri Hubert.

Tandis que l’affaire Dreyfus occupe l’espace public et que Durkheim et Mauss mènent leurs travaux de recherche parallèlement avec un engagement dreyfusard, Mauss fait ses premiers pas d’enseignant supérieur sous la houlette de l’indologue Sylvain Lévi – le « second oncle » (Tarot, 2003, p. 25), d’intellect et de cœur à défaut de l’être à l’état civil – en suppléant Foucher à la Vème section de l’É.P.H.É. (École Pratique des Hautes Études) en 1900- 1901 puis en étant élu comme professeur de « religions des peuples non civilisés » en 1901. Il entame ainsi une curieuse carrière de grand professeur sans thèse, puisque celle qu’il envisage depuis 1898 dans le domaine de l’ethnographie religieuse, sur le thème de la prière orale chez les australiens – qu’il abandonnera en 1909 (en publiant de manière très éphémère les deux premiers livres sous le titre La prière) – ne sera jamais achevée.

C’est dans L’Année sociologique, revue fondée en 1896 par Durkheim où Mauss sera bientôt chargé avec Hubert de la section touchant à la sociologie de la religion, qu’il écrit alors son œuvre d’avant-guerre. De 1898 à 1913, près d’un sixième des contributions publiées sont de sa plume, soit une part comparable à celle de son oncle Durkheim, directeur de la publication. Certains de ces textes importants se retrouvent dans le volume Sociologie et anthropologie publié à titre posthume en 1950 – avec une « Introduction à l’œuvre de Marcel Mauss » signée de Claude Lévi-Strauss – tels « « Esquisse d’une théorie générale de la magie » (1902-1903) ou « Essai sur les variations saisonnières des sociétés eskimos. Étude de morphologie sociale » (1904-1905). Une première somme réunissant le déjà cité « Essai sur la nature et la fonction du sacrifice » (1899) mais aussi « L’origine des pouvoirs magiques dans les sociétés australiennes. Étude analytique et critique de documents ethnographiques. » (1904) et

« Introduction à l’analyse de quelques phénomènes religieux. » (1906) avait été publiée par Mauss lui-même en 1909 avec Hubert. Il contribue également activement au journal L’Humanité, fondé par Jaurès, son autre grand engagement militant, y tenant notamment la rubrique dédiée à la coopération.

La période de la guerre de 1914-1918 marque à plusieurs titres une rupture décisive dans le parcours personnel, professionnel et intellectuel de Mauss. Engagé volontaire dans le conflit, il s’y donne à tel point que, pour sans doute la seule fois de leur complexe relation, son oncle Durkheim – jamais avare de reproches épistolaires le jugeant trop paresseux et/ou inconstant – lui écrira pour le prier de se ménager, avant de mourir lui-même épuisé à cinquante-huit ans en 1917, quelques mois après la mort de son fils André sur le front serbe. Le conflit est une véritable saignée à blanc de l’équipe de L’Année sociologique, et plus globalement des durkheimiens et collaborateurs de Mauss, ce qui avec le décès de son oncle marqua toute la suite de sa trajectoire.

Voici venu pour Mauss, ce génie papillonnant, le temps des lourdes responsabilités3, des dettes et des deuils. Il reprend à la suite de son défunt parent la direction d’une Année sociologique à laquelle il est viscéralement attaché autant qu’elle le tourmente par le poids de travail qu’elle lui impose. Mauss « devient un spécialiste de la nécrologie [et] se consacre avec une piété scrupuleuse à sauver l’œuvre de ses amis, parfois au détriment de la sienne » (Tarot, 2003, p. 16), la perte d’Hubert en 1927 venant de plus le priver d’un de ses plus fidèles complices intellectuels. Mauss vit donc très péniblement cette période, tant au plan politique et social – où il est un grand critique du radicalisme politique de la Troisième République et des élans nationalistes de l’Europe d’alors – qu’au plan de sa vie et de son œuvre propre.

Elle est pourtant riche pour lui de réalisations capitales, avec la constitution d’une nouvelle équipe pour la relance de L’année sociologique en 1923, la fondation (et la présidence) de l’Institut français de sociologie de 1924 à 1927 et celle en 1925 de l’Institut d’ethnologie avec Lévy-Bruhl et Rivet, la participation comme conférencier aux premiers cours universitaires internationaux de Davos en 1928, ou encore la publication des importants textes « Rapports réels et pratiques de la psychologie et de la sociologie (1924) et « Effets physiques chez l’individu de l’idée de mort suggérée par la collectivité (Australie, Nouvelle-Zélande) » (1926)4. De cette période, cependant, on retient souvent avant tout la publication du texte qui le fit passer à la postérité et que nombre de chercheurs postérieurs en sciences humaines et sociales considèrent comme l’un des plus importants, décisifs et inspirants jamais écrits dans ce domaine à savoir l’« Essai sur le don. Formes et raison de l’échange dans les sociétés archaïques » (1925), le texte le plus célèbre de l’anthropologie sociale (Weber, dans Mauss, 1925/2012, p. XI).

Dans ce texte séminal, Mauss met notamment à profit ses études des écrits de Boas sur le potlach5 chez les amérindiens Kwakitutl qu’il a découverts dès 1904, et surtout du traitement du phénomène de la kula6 dans l’ouvrage majeur de Malinowski, Argonautes du Pacifique occidental (1922). L’objectif initial de Mauss de proposer une forme d’archéologie du contrat et de l’échange, le conduit à montrer que ce qui fonde et structure les sociétés dites archaïques est, en fait, la triple obligation de donner, recevoir et rendre. L’échange-don n’a ainsi rien d’une charité désintéressée ou au contraire du pur placement calculé, il est un opérateur politique, social et symbolique – Mauss y voit même ce qu’il nomme le roc de la morale éternelle – qui permet aux humains de se comprendre, de coopérer et au besoin de s’opposer sans se massacrer. Il constitue ainsi l’illustration paradigmatique de ce que Mauss nomme le fait social total, au triple sens où il « engage la vie d’un groupe tout entier », « traverse, mélange […] toutes les fonctions sociales » et « est le tout de toute société là où il rencontre et informe chacun » (Tarot, 2033, p. 64). On peut donc tenter (être tenté…?) d’en partir pour élaborer ce que serait la science sociale totale que Mauss, après Durkheim, jugeait nécessaire à la compréhension et au bon fonctionnement des sociétés humaines.

La suite de la vie de Mauss jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale est essentiellement consacrée à l’enseignement et à l’institutionnalisation de l’ethnologie en France. Il est élu au Collège de France en 1931 à une chaire de « Sociologie » prenant la place de celle de « Philosophie sociale » jadis occupé par Izoulet. Il publie également d’autres importants articles désormais réunis dans le déjà mentionné Sociologie et anthropologie, tels « Débat sur les rapports entre la sociologie et la psychologie » (1933), « Les techniques du corps (1936) ou encore « Une catégorie de l’esprit humain : la notion de personne, celle de “moi” » (1938).

La guerre puis la mise en place de l’État français et de la politique de collaboration le frappent de plein fouet, puisqu’il est contraint de démissionner en 1940 du Collège de France comme de l’É.P.H.É. suite aux lois antisémites de Vichy. S’il publie peu en ces sombres temps, il tente au mieux de protéger comme il le peut ses amis, collègues et anciens élèves juifs. Contraint en 1942 de coudre une étoile jaune à son manteau, expulsé en août de cette même année de son appartement parisien, bientôt privé de bibliothèque et souffrant de sévères pertes de mémoires, il n’est bientôt « plus en état de travailler » (Fournier, dans Mauss, 1997, p. 53), et le livre sur la technologie dont il projetait alors la rédaction ne verra jamais le jour.

Sa dernière intervention écrite connue date de septembre 1944 (pour prendre la défense de son ancien élève Rivière, conservateur du musée des Arts et tradition populaires, accusé de collaboration). En 1947 est pourtant publié – à partir des notes des cours qu’il a professés de 1926 à 1939 réunies par Denise Paulme – un Manuel d’ethnographie qui fit date et référence, bien que Mauss ne fût pas lui-même un homme de terrain. Las, fatigué et malade, il se retire de la vie intellectuelle active et s’« éteint [ensuite] doucement » comme il l’écrit lui-même à Meyerson (p. 54). Il meurt finalement d’une bronchite le 11 février 1950. « L’amitié et la beauté, voilà les plus belles choses de la vie » dit-il au moment de quitter, à soixante-dix-sept ans, une vie où il aura poursuivi ces deux buts, mais bien d’autres encore en de permanentes excursions sur les pas desquelles des générations de continuateurs ont ensuite marché (Fournier, 1994, p. 759).

Communiquer au colloque et thématiques d’inspiration

Se risquant à l’exercice difficile s’il en est d’une synthèse de l’œuvre maussienne, Tarot écrit : « Quatre thèmes majeurs émergent : la méthode et les faits sociaux ; le religieux, le sacrifice et le politique ; l’échange-don et l’économie ; l’homme total et le corps. Dans chacune est en jeu le symbolique, qui les relie tous » (2003, p. 112).

À notre tour nous osons le pari de distinguer quelques axes, dynamiques et non exclusifs, dans une œuvre où les thèmes de recherche s’imbriquent sans partition systématique mais dans la cohésion et la cohérence.

Axe 1 : à travers les ouvrages, les concepts, les épistémologies

On mesure sans peine l’ampleur de l’empan conceptuel et épistémologique ainsi ouvert, qui ne se limite pas – sans méconnaître leur importance décisive – aux notions phares de fait social total ou de don. Une première manière de contribuer à ce colloque sera donc de s’emparer, pour se confronter aux enjeux éducatifs contemporains, de ces fécondes et plurielles ressources de pensée. Parmi celles-ci nous indiquons, de manière non limitative, quelques notions et pistes conceptuelles. Signalons la reconnaissance chez Mauss, à l’instar de Durkheim, d’une place spécifique du religieux, comme domaine symbolique particulier, dont la fonction est de donner valeurs et sens et de régénérer les individus et les groupes, dans toute société y compris les sociétés modernes où s’opère la sécularisation et qui optent pour la laïcité. Ce domaine pourra être étudié ou non en lien avec les catégories du don[1], du sacrifice, de la mort[2]. Le magique[3] a aussi une spécificité symbolique, liée au désir et à sa performativité, distincte du religieux avec lequel il a pu se confondre, mais distincte encore du scientifique ou de l’art comme domaines engendrés dans la culture. Parmi les chantiers fertiles ouverts par Mauss, remarquons encore la part faite aux émotions, aux techniques du corps[4] et aux postures et pratiques corporelles comme autant de langages transmis et appris (Mauss, 2021). La question du sujet comme personne[5], à la fois individu et social, est magistralement traitée par Mauss dans une dimension généalogique et philologique, elle est particulièrement intéressante pour l’éducation.

Axe 2 : le savant, le citoyen et les polémiques

Comprendre l’inspiration qui fut celle de Mauss tout au long de sa vie et s’en inspirer soi-même implique de ne pas séparer en lui le savant et le citoyen (Dzimira, 2007). Intellectuel juif et républicain ayant traversé de sombres temps d’antisémitismes et d’anti-républicanisme, dreyfusard et pacifiste pris dans les conflits mondiaux de son époque, pleinement engagé dans la critique de l’utilitarisme et en faveur du mouvement coopératif et de la mise en place de mécanisme de solidarité, auteurs de nombreux écrits politiques dans la presse militante (réunis dans un imposant volume en 1997 par Fournier), Mauss est un homme public autant qu’un homme de science et de cabinet.

Une deuxième manière de contribuer à ce colloque sera donc de montrer comment les engagements et les polémiques tant scientifiques que politiques dans lesquels Mauss fut pris, et dont il fut bien souvent un acteur important, éclairent la manière dont sa trajectoire a pu et peut nous inspirer pour penser et pratiquer l’éducation.

Axe 3 : à travers les réseaux de sociabilité et les histoires de vie

La destinée de Mauss est trop liée à celle de son oncle Durkheim, mais aussi de ses amis et/ou collaborateurs Lévi, Hubert, Beuchat, Hertz, Reynier, Lévy-Bruhl, Rivet ou encore de ses élèves Dumézil, Koyré, Caillois, Dumont, Leiris, Leroi-Gourhan, Paulme, Soustelle, Tillon, Vernant, Victor (sans prétention d’exhaustivité), de la revue l’Année sociologique et des institutions de recherche qu’il contribua à fonder ou à inspirer (exemplairement le Mouvement Anti-Utilitariste en Sciences Sociales (MAUSS) fondé par Caillé), pour ne pas leur donner une place centrale dans cette rencontre scientifique autour des inspirations de l’œuvre maussienne.

Une troisième manière de contribuer à ce colloque sera donc de travailler la façon dont une ou plusieurs relations nouées par Mauss de son vivant, ou par des personnes ayant vécu après lui mais autour de son œuvre, éclairent notre objet. Il sera possible ici de se concentrer sur les fidélités (y compris polémiques) autant que sur les éventuelles ruptures, sur les fécondités inspiratrices dans la théorie et la pratique de la relation de convivialité[6].

Axe 4 : la réception

Mauss le polyglotte fut un formidable introducteur pour le lectorat francophone d’œuvres importantes des sciences sociales, notamment anglophones. Il a lui-même été traduit et lu dans de nombreuses langues, inspirant ainsi des chercheurs à toutes époques et aux quatre coins du monde et du paysage académique. Il est pourtant resté longtemps trop peu connu en détail et étudié systématiquement, ce à quoi les chercheurs du MAUSS ont notamment, dans une période récente, largement contribué à remédier. La réception de l’œuvre maussienne reste néanmoins aussi complexe, ramifiée et foisonnante que son objet même.

Une quatrième manière de contribuer à ce colloque sera donc d’étudier – notamment dans une perspective d’histoire des idées et des transferts culturels – les manières dont les œuvres de Marcel Mauss ont été progressivement diffusées, connues, discutées et mobilisées dans des espaces scientifiques et professionnels donnés (par exemple dans la recherche en éducation et formation et/ou la formation des enseignants ou autres professionnels de l’éducation ou du travail social).

Axe 5 : et par analogie (les inspirations tierces)...

Le génie particulier de Mauss consiste peut-être à avoir su être tout la fois central et marginal, incontournable et second (Tarot, 2003, p. 112) dans nombre de domaines qu’il a explorés. L’œuvre maussienne incite ainsi au zig-zag et au butinage, ou encore à la tentative de systématisation et de dépassement au-delà même de ce qu’il dit et écrit, davantage qu’à la quête d’une impossible orthodoxie. Bref, que les inspirations de Mauss n’apparaissent pas d’emblée comme évidentes ou centrales dans un propos ne doit pas dissuader – à condition qu’elles puissent être argumentées et justifiées – de les présenter dans ce cadre.

Une cinquième manière de contribuer à ce colloque consiste donc à explorer ces chemins de traverses à partir des considérations évoquées ci-avant sur la vie et l’œuvre de Marcel Mauss.

Notes

[1] « Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques » (Mauss, 1950/1997, p. 145-284).

[2] « Effet physique chez l’individu de l’idée de mort suggérée par la collectivité » (Mauss, 1950/1997, p. 313-333).

[3] « Esquisse d’une théorie générale de la magie » (Mauss, 1950/1997, p. 3-145).

[4] « Les techniques du corps » (Mauss, 1950/1997, p. 365-389).

[5] « Une catégorie de l’esprit humain : La notion de personne, celle de “moi” » (Mauss, 1950/1997, p. 333-365).

[6] Caillé, A. (2011). Pour un manifeste du convivialisme. Le bord de l’eau

Dépôt des propositions de communication

L'expérience des colloques précédents présente des exemples de communication et des ressources sur différents supports, disponibles sur notre site internet et notre chaîne YouTube. Elle peut vous inspirer dans la rédaction de votre proposition de communication.

Votre proposition doit être déposée sur le site via le formulaire prévu à cet effet.

Elle peut exceptionnellement être envoyée par mail aux adresses du colloques, avec un objet bien identifiable, comportant l’intitulé du colloque (contact@figuresinspirantes.com).

jusqu'au 30 août 2023.

Dates à retenir

  • Mai 2023 : diffusion de l’argumentaire et de l’appel à communication
  • Jusqu’au 30 Août 2023 : réception des propositions de communication (retour au fil de l’eau) et inscriptions des communicants au colloque (contact@figuresinspirantes.com)
  • Début Octobre 2023 : arrêt du programme du colloque
  • Jusqu’au 15 Octobre 2023 : inscription des auditeurs au colloque
  • Jeudi 23, vendredi 24 et samedi 25 Novembre 2023 : le colloque ! (En distanciel)

Procédure d’évaluation

Toutes les propositions soumises seront expertisées au fil de l’eau par le comité scientifique en coordination avec le comité de pilotage du colloque et le comité d’organisation.

Comité de pilotage

Marie-Louise Martinez, Camille Roelens, Sébastien Pesce, Rémi Casanova et Pierre Cammarata.

Comité d’organisation

  • Bourdet Dany, U Lille  /
  • Cammarata Pierre, retraité Fonction Publique /
  • Casanova Rémi, U Lille /
  • Danvers Francis, Univ populaire de Lille /
  • De Miribel Julien, U Lille, /
  • Defoy Ingrid, Apprentis Auteuil /
  • Dheilly Cyril, U Amiens, /
  • Didier Christelle, U Lille /
  • Maigret Jean-Emmanuel, U Lille /
  • Marquez Jean-Michel, chef de projet informatique /
  • Noe Sandrine, Apprentis d'Auteuil /
  • Noguès Françoise- Marie, Emotizones /
  • Pautot Julien, Apprentis d'Auteuil /
  • Pesce Sébastien, Inspé Centre-Val de Loire /
  • Roelens Camille, Inspe Hauts de France /
  • Rossi Frédéric, Apprentis d'Auteuil /
  • Roussel Aurélie, ENPJJ /
  • Semevo Claude Tchenagnon /
  • Sido Xavier, U Lille

Comité scientifique

  • BERGER Guy, Université Paris VIII, EXPERICE
  • BRITO Olivier, Université Paris Nanterre, CREF
  • CASANOVA Rémi, Université de Lille, CIREL
  • COHEN-AZRIA Cora, Université de Lille, CIREL
  • DELORY-MOMBERGER Christine, Université Sorbonne Paris Nord, EXPERICE
  • DEQUIRE Anne-Françoise, Université catholique de Lille, CIREL
  • DEVILLE Julie, Université de Lille, CIREL
  • DIDIER Christelle, Université de Lille, CIREL
  • DIZERBO Anne, CREAD et EXPERICE
  • FABRE Michel, Université de Nantes, CREN
  • FLUCKIGER Cédric, Université de Lille, CIREL
  • FONSECA DE CARVALHO José, Université Sao Paulo (Brésil)
  • HOUSSAYE Jean, Université de Rouen, CIRNEF
  • JACQUET-FRANCILLON François, (honoraire) Université de Lille.
  • JANNER-RAIMONDI Martine, Université Sorbonne Paris Nord, EXPERICE
  • JOVELIN Emmanuel, CNAM Paris, Pensée Plurielle.
  • LESCOUARCH Laurent, Université de Caen-Normandie, CIRNEF
  • LUSSI BORER Valérie, Université de Genève, AFORDENS
  • MACHADO Luciala, université fédérale du Minas Gerais (Brésil), PROGEST
  • MALET Régis, Université de Bordeaux, LACES
  • MARTINEZ Marie-Louise, Université de Rouen Normandie, CIRNEF
  • MAULINI Olivier, Université de Genève, LIFE
  • MAURY Yolande, Université de Lille
  • MELIN Valérie, Université de Lille, CIREL
  • MIRIBEL (de) Julien, Université de Lille, CIREL
  • MOREIRA Cunha Daisy, Université fédérale du Minas Gerais (Brésil)
  • MUTUALE Augustin, Institut Catholique de Paris, Religion, Culture et Société, EXPERICE
  • NIEWIADOMSKI Christophe, Université de Lille, CIREL
  • PESCE Sébastien, Université d'Orléans, ERCAE
  • PRAIRAT Eirick, Université de Lorraine et IUF, LISEC
  • RAYOU Patrick, Université Paris VIII, CIRCEFT
  • REUTER Yves, Université de Lille, CIREL
  • ROBBES Bruno, Cergy Paris Université, EMA
  • ROELENS Camille, Université de Lille, CIREL
  • ROUZEL Joseph, Montpellier, Psychasoc
  • SENSEVY Gérard, Université de Bretagne Occidentale, CREAD
  • SERINA-KARSKY Fabienne, Institut Catholique de Paris, Religion, Culture et Société, CIRCEFT et LIRDEF
  • SIDO Xavier, Université de Lille, CIREL
  • TOMASI Antônio, université fédérale du Minas Gerais (Brésil), PROGEST
  • ZAID Abdelkarim, Université de Lille, CIREL

Event attendance modalities

Full online event


Date(s)

  • Wednesday, August 30, 2023

Keywords

  • Marcel Mauss, figure inspirante, éducation

Contact(s)

  • Pierre Cammarata
    courriel : contact [at] figuresinspirantes [dot] com

Information source

  • Remi Casanova
    courriel : remi [dot] casanova [at] univ-lille [dot] fr

License

CC0-1.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons CC0 1.0 Universal.

To cite this announcement

« Marcel Mauss, figure inspirante pour l’éducation », Call for papers, Calenda, Published on Wednesday, June 14, 2023, https://doi.org/10.58079/1bco

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