HomeNorbert Elias, la science politique au présent

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Published on Thursday, July 06, 2023

Abstract

L’enjeu de cette journée d’étude est d’éclairer les usages contemporains des multiples facettes de la sociologie éliasienne dans la science politique. Elle invite, par-delà l’exégèse, à confronter, dans leur pluralité, les apports d’Elias aux recherches empiriques des politistes.

Announcement

Argumentaire

Présenter un inventaire exhaustif de l’utilisation des travaux de Norbert Elias dans les espaces académiques français est un exercice ardu, tant son œuvre inspire les recherches à la croisée des sciences humaines et sociales (Pagès, 2018). Bien que découvert et importé tardivement dans l’hexagone, Norbert Elias est devenu une référence, aussi bien dans sa discipline d’origine, la sociologie, que dans d’autres espaces académiques (Garrigou, 2000a). Le caractère pluridisciplinaire de son œuvre, marqué par la volonté de réunifier une « science de l’homme » (Elias, 1991), a sans doute permis son appropriation multiple (Heinich, 2015 ; Delzescaux, 2001 ; Joly, 2012). Au regard des nombreuses traductions, rééditions ou commentaires, des mentions appuyées et parfois critiques de Pierre Bourdieu louant ses apports à la discipline[1], des débats théoriques à partir de ses concepts centraux, l’œuvre d’Elias nourrit encore les ambitions théoriques de la sociologie[2] (Lahire, 2018) mais aussi des sciences historiques (Chartier, 1985 ; Burguière, 1974 et 2009 ; Noiriel, 2008). Si certains le mentionnent avant tout pour le discuter (Anheim et Grévin, 2001 ; Linhardt, 2001 ; Hours, 2002), il constitue une référence fondamentale pour qui étudie l’État moderne français ou britannique (Le Roux, 2001 ; Deruelle 2015 ; Fontbonne, 2023), la société de cour (Lilti, 2007), ou les processus de civilisation à l’œuvre depuis 1789 (Bonny et De Queiroz, 2003 ; Deluermoz, 2006 et 2012a)[3]. De même, des philosophes (Ricoeur, 2000 ; Castel, 2011 ; Pagès 2017), des juristes (Halpérin, 2021) et des anthropologues (Chevalier et Privat, 2004) ont montré l’intérêt que pouvait avoir la sociologie éliasienne pour leurs propres objets de recherche.

En science politique, l’œuvre d’Elias revêt également une grande importance. Depuis le colloque qui lui fut consacré à l’Université Paris Nanterre en 1994 (Garrigou et Lacroix, 1997), les différents courants composant la discipline se sont appropriés les outils éliasiens : les relations internationales (Devin, 1995[4]), la sociologie politique (Neveu, 1997 ; Delmotte, 2007 ; Moreau de Bellaing et Trom, 2022), l’histoire des idées (Skornicki, 2018) et bien entendu, parce qu’Elias peut être pensé comme un socio-historien du politique, la sociologie historique du politique (Déloye, 2003). Qu’il s’agisse des recherches sur le processus de civilisation ou des analyses spécifiquement épistémologiques, le large spectre de ses travaux contribue à son déploiement dans la science politique. Les entreprises collectives ou les démarches individuelles d’exégèses de la pensée du sociologue demeurent alors indispensables pour mieux appréhender son rejet des cloisonnements académiques, la structuration de sa pensée scientifique et son sens aigu de l’historicité. Cette récurrence des publications autour de Norbert Elias reflète un besoin de poursuivre le processus d’importation et de traduction de son œuvre, pour l’heure non complètement abouti. Mais ces exposés épistémologiques récurrents de la sociologie éliasienne manifestent aussi, et peut-être avant tout, le difficile travail d’appropriation empirique de l’œuvre du sociologue.

En ce sens, il importe ici d’appuyer l’opérabilité de la sociologie éliasienne dans les travaux des politistes (Delmotte, 2021). Il ne s’agit donc pas uniquement de traduire, de discuter, de penser ou d’enseigner Elias, mais d’œuvrer et de repenser ses propres objets de recherche à partir du cadre épistémologique et théorique qu’il propose. Certains travaux contribuent déjà à prolonger voire à élargir les cadres conceptuels qu’il mobilise, notamment ceux relatifs à son étude du procès de civilisation (Elias, 1973, 1974, 1975). La notion de curialisation des guerriers par exemple - entendue comme cette « force d’entraînement du désir de distinction auquel la noblesse sacrifie progressivement son goût pour la liberté ou, pour rester plus proche de la pensée d’Elias, son goût pour l’indépendance » (Delzescaux, 2016, p. 122) - a fait l’objet d’une réappropriation en science politique pour penser de manière plus large des mécanismes de sociabilité internes des groupes et les dépendances de position qui en émanent[5]. De même, la prise en compte d’une forme de rationalisation des comportements individuels et, plus largement, de l’évolution historique des mœurs peuvent offrir un regard singulier sur la transformation des pratiques[6] et des formes d’engagement militants sur le temps long (Traïni, 2014 ; Carrié, 2017), voire d’une évolution de « l’habitus politique » (Le Bart, 2003). En élargissant davantage la focale d’analyse, la sociologie d’Elias, qui n’a eu de cesse de penser simultanément la formation des sociétés et les manières de questionner leur dynamique, peut être un point d’entrée pertinent pour saisir les dynamiques de la construction européenne (Cohen, 2012 ; Joly, 2017), la genèse des politiques publiques[7] ou encore la structuration d’un problème public fondé, par exemple, sur le ressentiment (Hajjat et Mohammed, 2016). Enfin, bien que plus rares, certains travaux de science politique assument, revendiquent et explicitent l’usage de ce qui peut apparaître comme une véritable méthode éliasienne d’analyse. Loin des usages indéterminés faisant de la notion de configuration un simple synonyme de contextualisation, ces travaux montrent que l’analyse configurationnelle appliquée à l’étude de la socialisation politique (Bonelli et Carrié, 2018), du parlement (Fayat et Le Digol, 2018) ou encore des élections (Voilliot, 2018) peut s’avérer féconde.

L’enjeu de cette journée d’étude est d’éclairer les usages contemporains des multiples facettes de la sociologie éliasienne dans la science politique. Elle invite, par-delà l’exégèse, à confronter, dans leur pluralité, les apports d’Elias aux recherches empiriques des politistes. Sans prétendre à l’exhaustivité, nous proposons ici trois axes de communication volontairement larges, qui doivent permettre d’interroger les différentes dimensions de l’œuvre.

Axe n°1 – Braconnage et pluridisciplinarité

Tout au long de son œuvre, Elias n’a pas cessé de dialoguer avec les disciplines les plus proches de la sociologie, mais aussi avec d’autres plus éloignées, dont certaines issues du domaine des sciences expérimentales. Ce premier axe sera ainsi l’occasion de se demander dans quelle mesure l’épistémologie éliasienne rend possible et favorise les « braconnages » et les dialogues interdisciplinaires avec la science politique. On pense bien sûr au rapport à l’histoire et à la question centrale dans ses travaux de la prise en compte du temps long pour saisir le déroulé d’une multiplicité de processus enchevêtrés et l’évolution des différentiels de pouvoir dans certaines configurations. Pourront aussi être interrogés empiriquement les liens de la science politique avec la psychologie et la psychanalyse (Elias, 2010 ; Mazurel, 2021), notamment dans l’appréhension des émotions et des seuils de contrôle de l’agressivité et de la violence, ou encore dans la production et la perpétuation des fantasmes collectifs et des « images du nous » telles qu’elles sont notamment considérées dans Logiques de l’exclusion (Elias, 1997a). On pourra encore revenir sur son dialogue critique avec la philosophie continentale, et plus particulièrement avec les courants cartésiens et (surtout) kantiens (Elias, 1997b ; Joly, 2020 ; Zarka, 2021). De même, pourront être considérées ses tentatives pour intégrer les acquis des sciences biologiques dans un modèle général d’analyse du développement humain (Elias, 1983, 2015) et pouvant par exemple se prolonger dans une étude de la genèse et de l’actualisation du grand partage entre nature et culture (Descola, 2005), ou des transformations du rapport au corps et de tout ce qui relève d’une « nature extérieure à l’homme ».

Axe n°2 – La dimension comparative 

Que ce soit dans Le procès de civilisation ou dans son étude sur les Allemands, l’approche comparative, à la fois synchronique et diachronique, constitue une dimension importante du dispositif d’enquête de Norbert Elias (Mennell, 2003). Cette méthode est aussi régulièrement mobilisée par des chercheurs se revendiquant de la sociologie réticulaire comme Stephen Mennell (1992, 2007), Roland Axtmann et Helmut Kuzmics (2007) qui, dans son sillage, ont cherché à appréhender les modalités du processus de civilisation et l’articulation des dynamiques sociogénétiques et psychogénétiques dans différentes configurations nationales. Ce deuxième axe doit permettre d’interroger les spécificités de la démarche comparative éliasienne et la manière dont sa sociologie peut influer sur cette méthode en science politique. En quoi, par exemple, les notions de configuration et d’interdépendance sont-elles utiles empiriquement pour mener des études comparatives, notamment lorsque celles-ci impliquent de considérer différents niveaux d’intégration ? Dans cette perspective, quels usages les politistes peuvent-ils faire de la notion controversée d’habitus national, régulièrement mobilisée par le sociologue (Elias, 2009, 2017 ; Feuerhahn, 2009) ? La large focale d’analyse qu’implique la théorie du processus de civilisation permet-elle de saisir avec suffisamment de précision les différences nationales et temporelles ou condamne-t-elle à araser et à niveler les distinctions ? De manière similaire, dans quelle mesure la sociologie historique des monopoles et de la construction eurocentrée de l’État est-elle mise au défi par les apports de l’anthropologie des sociétés sans États ou des études postcoloniales ?

Axe n°3 – Les couples notionnels de la sociologie éliasienne

Parce que les processus étudiés par Elias sont souvent pensés comme relevant d’un mouvement de balancier entre deux pôles, lui et ses continuateurs ont forgé une série de concepts antithétiques (et pour beaucoup liés entre eux au sein de la dynamique plus englobante du procès de civilisation) qui permettent d’envisager ces oscillations. L’enjeu de ce troisième axe est d’appréhender les usages empiriques possibles de certains de ces couples notionnels qui, pour la plupart, demeurent faiblement mobilisés par la science politique française. On pourra ainsi réfléchir aux processus de civilisation et de décivilisation[8] (De Swaan, 2016 ; Mennell, 1997), de même qu’à la dialectique des poussées d’intégration fonctionnelle et d’accroissement des conflits entre différents groupes sociaux dans les dynamiques de formation des États (Elias, 2008) ou dans l’étude de l’évolution de la balance des pouvoirs entre les sexes (Elias, 2000). Pourront être également explorées dans le cadre d’une étude des interdépendances sociales, la problématique de l’exclusion en tant que symptôme d’une relation « établis-marginaux » (Delzescaux, 2000) notamment pour l’analyse de la structure du pouvoir et des équilibres propres à cette structure. De même, les relations complexes entre autocontraintes et contraintes externes pourront être confrontées aux terrains des politistes ainsi que les processus de formalisation et d’informalisation conceptualisées par Cas Wouters. Alors qu’Elias concevait le processus d’informalisation comme un affaiblissement temporaire de la tendance croissante à l’autorégulation, pour Wouters (2007) au contraire cette moindre formalisation suppose un degré élevé d’autocontrôle des violences pulsionnelles. Des recherches empiriques pourront venir éclairer les relations entre ces conceptions. Enfin, le « couple » engagement et distanciation qui permet de qualifier dans la sociologie éliasienne le rapport des individus et des groupes à tout type de phénomène, qu’il relève de la société ou d’une nature extérieure à l’humain, mérite une attention particulière. Instrument analytique qui permet de caractériser ces relations dans les configurations socio-historiques étudiées, ce couple notionnel a aussi une portée épistémologique, en ce qu’il permet de considérer et de questionner le degré d’adhésion des savants à des normes et valeurs extrascientifiques dans leurs pratiques de recherche (Elias, 2015 ; Delmotte, 2010). Les propositions de communication portant sur ces concepts d’engagement et de distanciation pourront envisager l’un des deux aspects de ce couple notionnel ou leur intrication.

Modalités de contribution

La journée d’étude se tiendra à l’IEP de Fontainebleau (10 rue du docteur Clément Matry, 77300 Fontainebleau), le 1er décembre 2023.

Les propositions de communication, d’une longueur maximale de 5 000 signes, doivent être envoyées à : fabien.carrie@u-pec.fr ; nicolas.tardits@gmail.com ; cedric.plont@gmail.com

avant la date butoir du 4 septembre 2023.

Elles doivent être accompagnées d’une brève notice biographique (nom, prénom, discipline, affiliation et statut).

Comité d’organisation

  • Fabien Carrié,
  • Cédric Plont
  • Nicolas Tardits

Comité scientifique 

  • Natália Frozel Barros,
  • Florence Delmotte,
  • Sabine Delzescaux,
  • Hervé Fayat,
  • Jean-Philippe Heurtin,
  • Marc Joly,
  • Christophe Le Digol,
  • Claire Pagès,
  • Arnault Skornicki,
  • Christophe Voilliot 

Notes

[1] Comme en témoigne leurs correspondances publiées dans la revue Zilzel (Collard et Joly, 2021).

[2] On relevait une quarantaine de références sociologiques à Elias au tournant des années 2010 selon l’inventaire réalisé par la fondation Elias : http://norbert-elias.com/publications/. L’ouvrage dirigé par Florence Delmotte et Barbara Górnicka (2021) a également entrepris de mobiliser la sociologie éliasienne sur des enjeux sociaux présents.

[3] Les historiens sont toutefois divisés sur l’intérêt des travaux d’Elias : certains le citent souvent, mais on voit encore sortir des ouvrages érudits sur Louis XIV ne mentionnant pas La société de cour, ouvrage pourtant utile pour comprendre le fonctionnement de la cour de Versailles.

[4] Dont le texte fut d’ailleurs présenté au cours du colloque de 1994 à l’Université de Nanterre.

[5] À l’exemple de la « curialisation militante » (Cervera-Marzal, 2021, p. 114 et suiv) ou encore de la curialisation des entourages politiques qu’ils soient ministres ou collaborateurs (Dulong, 2019 ; Matonti, 2005).

[6] Sur le dévoilement des affects privés en politique (Neveu, 2003) mais aussi sur la violence politique (Baudot et Rozenberg, 2010).

[7] S’agissant par exemple des politiques publiques de sécurité (Deluermoz, 2012b).

[8] Pour appréhender par exemple la gestion étatique des crises sociales ou sanitaires (Goudsblom, 1987 ; Garrigou, 2000b).

Places

  • IEP, 10 rue du docteur Clément Matry
    Fontainebleau, France (77)

Event attendance modalities

Full on-site event


Date(s)

  • Monday, September 04, 2023

Keywords

  • Norbert Elias, science politique

Contact(s)

  • Nicolas Tardits
    courriel : nicolas [dot] tardits [at] gmail [dot] com
  • Fabien Carrié
    courriel : fabien [dot] carrie [at] u-pec [dot] fr
  • Cédric Plont
    courriel : cedric [dot] plont [at] gmail [dot] com

Information source

  • Nicolas Tardits
    courriel : nicolas [dot] tardits [at] gmail [dot] com

License

CC0-1.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons CC0 1.0 Universal.

To cite this announcement

« Norbert Elias, la science politique au présent », Call for papers, Calenda, Published on Thursday, July 06, 2023, https://doi.org/10.58079/1bja

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