AccueilDe l’invisibilité à la visibilité – Opus 4

De l’invisibilité à la visibilité – Opus 4

From Invisibility to Visibility #4

L(es) invisible(s) dans les arts et le cinéma

Invisibles in arts and cinema

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Publié le vendredi 13 octobre 2023

Résumé

Ce quatrième opus de notre cycle de journées d’étude sur le thème de l’(in)visibilité propose de réfléchir aux représentations de(s) (in)visible(s) à travers toutes les formes d’art essentiellement visuel et le cinéma, dans une approche transdisciplinaire qui pourra mêler considérations matérielles, techniques, esthétiques, psychologiques, philosophiques et idéologiques pour analyser le regard porté par ces formes artistiques sur les figures du non-vu, de l’imperceptible ou de l’ « immontrable », et voir dans quelle mesure elles ont pu contribuer à dé-marginaliser certains individus et/ou communautés.

Annonce

Argumentaire

Pour poursuivre le cycle des journées d’étude sur le thème : « Invisibilité/Visibilité » qui se sont tenues à l’Université Jean Monnet de Saint-Étienne et à l’Université Clermont Auvergne depuis mai 2021, et dans la continuité de la réflexion initiée sur les marges, les centres/marginalité(s), les décentrement(s), ce quatrième opus propose de réfléchir aux représentations de l’invisibilité et de la visibilité à travers toutes les formes d’art visuel. Selon le célèbre aphorisme de Paul Klee dans Théories de l’art moderne (1971), « l’art ne reproduit pas le visible, il le rend visible ». L’art rend, en effet, visible ce qui est vu mais n’est pas appréhendé ; il n’imite pas la nature ou la réalité, il les dévoile. En cela, les partis pris esthétiques et politiques se mêlent voire se confondent pour dessiller le spectateur. Dans une approche résolument transdisciplinaire, nous nous intéresserons donc à la représentation de l’invisible et des invisibles dans les arts plastiques, la photographie et le cinéma pour voir comment ces formes d’art mettent en lumière ce que l’on ne souhaite pas dévoiler et/ou ceux/celles que l’on ne veut généralement pas voir.

Dans ses modalités de l’invisible, Jacques Aumont (2021), brosse un spectre « partant du monde physique et de sa part propre d’invisible, pour aller jusqu’aux mondes dits spirituels, dont l’existence est toujours douteuse mais où l’invisible règne en maître ». Pour Marc Vernet (1988), l’invisible au cinéma renvoie à des figures de l’absence : « ces moments où le cinéma cherche à rendre sensible par ses propres moyens une existence qui ne peut se matérialiser sous une forme réaliste : le regard à la caméra, la ‘caméra subjective’, la surimpression, la femme au portait et le personnage inexistant ». L’invisibilité est aussi parfois recherchée par l’artiste comme une sorte de « dispositif de réputation » (Pierre-Marie Chauvin, 2021) qui, paradoxalement, donne davantage de visibilité à son œuvre mais peut à terme la parasiter (comme pour l’artiste Banksy, par exemple, dont on finit davantage par se demander qui il est plutôt que ce qu’il fait).

Entre considérations matérielles, psychologiques et idéologiques, l’art s’est souvent confronté aux grandes questions philosophiques/existentielles de l’humanité. En d’autres termes, qu’est-ce que l’invisible dans des arts essentiellement visuels ? Est-ce ce qui est difficilement représentable techniquement et/ou éthiquement ? L’invisible, dans ce cas, est-il lié au tabou, à l’insoutenable ? L’invisibilité de l’esclavage, par exemple, dans les fictions et le cinéma français suggère qu’il est encore difficile, voire impossible, de représenter cette partie de l’histoire de France à l’écran et d’effectuer ainsi un travail de mémoire (Régis Dubois, 2022).

Les individus et/ou communautés invisibles ou invisibilisé(e)s ont été nombreux au cours de l’histoire. Le nombre significatif de films de fiction ou documentaires intitulés Les Invisibles (Sébastien Lifshitz, 2012 ; Louis-Julien Petit, 2018 ; Clarisse Feletin, 2021 pour ne citer que quelques exemples récents) témoigne de l’intérêt du cinéma pour les homosexuel(le)s, les handicapé(e)s, les « seniors » et les femmes mûres/âgées, les migrant(e)s, les SDF, les travailleuses sociales, les femmes de ménage sous-traitées des grands groupes ou des sociétés de nettoyage, etc. La photographie et les arts graphiques et visuels en général révèlent eux aussi cette invisibilité sociale au public, par exemple en dévoilant des invisibles ruraux ou urbains marginalisés par la société, comme certains artistes nord-américains des XXe et XXIe siècles. En France, l’artiste américaine engagée, Faith Ringgold, est mise pour la première fois à l’honneur au musée Picasso à Paris. Sa relecture de l’histoire de l’art moderne « qui relie le riche héritage de la Harlem Renaissance à l’art actuel des jeunes artistes noirs américains [instaure] un véritable dialogue plastique et critique avec la scène artistique parisienne du début du XXe siècle » (https://www.museepicassoparis.fr/fr/ faith-ringgold, 2023). Dans les années 1950 et 1960, Gordon Parks fut le premier à réaliser des documentaires photos pour montrer la ségrégation raciale, les inégalités et la réalité de la vie urbaine aux États-Unis. Avant lui, les photographies de James Van der Zee firent découvrir au grand public le quartier de Harlem, sa bourgeoisie noire, ses intellectuels et ses artistes. Roy DeCarava, exposé au MoMA de New York, a lui aussi photographié la réalité de ce quartier dans les années 1920 : « I’m not a documentarian, I never have been. I think of myself as poetic, a maker of visions, dreams, and a few nightmares » (Miller, 1990).

Grâce aux luttes passées et en cours, rendre visible(s) l’invisible ou les invisibles est aujourd’hui devenu plus courant (voire « à la mode » diraient les critiques de la supposée nouvelle bienséance), quoique à des degrés divers. Au cinéma, certains artistes dénoncent la sous-représentation ou une représentation encore trop biaisée et essentialisante de certaines communautés, pointée par des indicateurs tels que le Bechdel Test pour les femmes ou le RizTest pour les musulmans. On pense évidemment aux diverses campagnes hollywoodiennes récentes (OscarsSoWhite depuis 2015 ; Time’s Up depuis 2018) et, dans un contexte francophone, au « livre-manifeste » initié par l’actrice Aïssa Maïga, Noire n’est pas mon métier (2018) présenté au festival de Cannes lors de sa sortie, à la comédie satirique Tout simplement noir (Jean-Pascal Zadi et John Wax, 2020) ou à la création du Collectif 50/50. L’invisibilisation des personnels techniques et artistiques noirs depuis les origines du cinéma hollywoodien a été récemment symbolisée dans Nope (Jordan Peele, 2022) par sa référence au jockey d’Animal Locomotion d’Eadweard Muybridge (1887). Celle des femmes pionnières de l’industrie cinématographique commence à être analysée avec, notamment, la « redécouverte » d’Alice Guy.

C’est pourquoi l’un des objectifs de ce quatrième opus sera de se demander si les arts visuels apportent une réponse à la sous-représentation ou plutôt à la « mal-représentation » (Rosanvallon, 2014) de certains individus et/ou communautés, et si davantage de reconnaissance (Honneth, 2000 ; Ricoeur, 2004) va nécessairement de pair avec davantage de visibilité car les exemples tendent à montrer le contraire : « La mal-représentation ainsi que la sous-représentation des immigrés et des minorités dans les médias français, et notamment à la télévision, est un constat largement et régulièrement avéré par la recherche depuis plus de vingt ans » (Nayrac, 2011). Pourtant « reconnaître une vie, c’est lui donner crédit, lui conférer une valeur et ainsi la rendre visible. Inversement une vie invisible est à ce point méconnue que toute valeur lui est ôtée et qu’elle ne compte plus alors » (Guillaume Leblanc in de Montalembert, 2022).

Dès lors, quelles peuvent être les stratégies mises en place par les artistes pour que le spectateur fasse véritablement l’expérience du visage, au sens lévinassien ? Pour Levinas (1972), « le visage s’impose à moi sans que je puisse rester sourd à son appel, ni l’oublier, je veux dire sans que je puisse cesser d’être responsable de sa misère ». En d’autres termes, si Deleuze et Guattari (1980) voient dans la « visagéité » un préalable essentiel à toute analyse des stratégies d’extraction du sujet en dehors des normes (comme nous l’avons vu avec l’opus 3), Levinas affirme que la relation à autrui et la reconnaissance de l’autre, consubstantielle à notre relation au monde, passe par le visage (bien que métaphorique) et lie donc visibilité et éthique voire humanisme. Le mythe de l’homme invisible et ses variantes cinématographiques aboutissent d’ailleurs quasiment toujours à la conclusion que, sans regard de l’autre, il n’y a plus de morale (James Whales, 1933 ; Paul Verhoeven, 2000 ; Leigh Whannel, 2020).

Enfin, cette journée sera également l’occasion de repérer celles et ceux qui sont toujours invisibles ou demeurent invisibilisé(e)s, comme semblent l’indiquer certains articles sur le déficit de représentation ou le whitewashing des communautés asiatiques au cinéma par exemple (Axelle Pisuto, 2019). D’un autre côté, le statut colour-blind atteint par certains artistes ne serait-il pas le signe ultime de leur réussite ?

Conditions de soumission

Cette journée d’étude, dont les communications pourront être en anglais ou en français, se penchera sur les (re)présentations de l’invisible et des invisibles dans les arts et le cinéma pour analyser le regard porté par ces formes artistiques sur les figures du non-vu, de l’imperceptible ou de l’ « immontrable » (Becker, 2021), et voir dans quelle mesure elles ont pu, en leur donnant un visage, contribuer à dé-marginaliser certaines populations.

Les propositions de communications (500 mots maximum), accompagnées d’une brève biographie (indiquant l’affiliation et les intérêts de recherche), devront être adressées à

  • Christine Dualé, UJM – ECLLA (christine.duale@univ-st-etienne.fr)
  • Anne-Lise Marin-Lamellet, UJM – ECLLA (anne.lise.marin.lamellet@univ-st-etienne.fr)

avant le 4 janvier 2024

Les réponses seront données d’ici février 2024.

La journée d'étude aura lieu le 5 avril 2024.

Les communications ne devront pas dépasser 25 minutes. La journée d’étude se déroulera à l’Université Jean Monnet, Saint-Étienne. La publication des actes est envisagée.

Responsables scientifiques

  • Christine Dualé, UJM – ECLLA (christine.duale@univ-st-etienne.fr)
  • Anne-Lise Marin-Lamellet, UJM – ECLLA (anne.lise.marin.lamellet@univ-st-etienne.fr)

Bibliographie

Anonyme. (2023). « À propos de l’exposition : Faith Ringgold ». Musée Picasso Paris. URL : https://www.museepicassoparis.fr/fr/faith-ringgold.

Aumont, Jacques. (2021). Doublures du visible : Voir et ne pas voir en cinéma. Villeneuve d’Ascq : Presses universitaires du Septentrion.

Becker, Annette. (2021). L’Immontrable : Des guerres et des violences extrêmes dans l’art et la littérature. Paris : Créaphis Éditions.

Chauvin, Pierre-Marie. (2021). « La Mise en scène de l’invisibilité, Banksy comme cas-limite d’une sociologie des réputations artistiques ». Réseaux 2021/1 (n°225) : 249-282. URL : https://www.cairn.info/revue-reseaux-2021-1-page-249.htm ; DOI : https://doi.org/10.3917/res.225.0249.

De Montalembert, Marc. (2022). « Rendre visibles les invisibles ». Justice et Paix. URL : https://justice-paix.cef.fr/lettre/rendre-visibles-les-invisibles/.

Deleuze, Gilles et Félix, Guattari. (1980). Mille plateaux. Paris : Les Éditions de minuit.

Honneth, Axel. (2000). La Lutte pour la reconnaissance. Paris : Cerf, coll. « Passages » (traduit de l’allemand par P. Rusch, 1992).

Klee, Paul. (1971). Théories de l’art moderne. Paris : Gallimard, 1998.

Levinas, Emmanuel. (1972). Humanisme de l’autre homme. Paris : Le Livre de poche, coll. « Biblio Essais », 1987.

Maïga, Aïssa  et al. (2018). Noire n’est pas mon métier. Paris : Points, 2021.

Miller, Ivor. (1990). « ‘If It Hasn’t Been One of Color’: An Interview With Roy DeCarava ». Callaloo 13 (n°4) : 852. DOI : https://doi.org/10.2307/2931378.

Muybridge, Eadweard et Adam, Hans Christian. (2010). Eadweard Muybridge, The Human and Animal Locomotion Photographs. Taschen Bibliotheca Universalis, coll. « Klotz ».

Nayrac, Magali. (2011). « La question de la représentation des minorités dans les médias, ou le champ médiatique comme révélateur d’enjeux sociopolitiques contemporains ». Cahiers de l’Urmis 13/2011. URL : http://journals.openedition.org/urmis/1054.

Pisuto, Axelle. (2019). « L’invisibilité des communautés asiatiques dans le cinéma occidental : quel pouvoir a le cinéma sur notre imaginaire ? ». À films ouverts. URL : https://www.afilmsouverts.be/L-invisibilite-des-communautes-asiatiques-dans-le-cinema-occidental-quel.html.

Ricoeur, Paul. (2004). Parcours de la reconnaissance. Paris : Folio Essais, 2005.

Rosanvallon, Pierre. (2014). Le Parlement des Invisibles : Déchiffrer la France. Paris : Points, édition augmentée et mise à jour, 2020.

Vernet, Marc. (1988). Figures de l’absence : De l’invisible au cinéma. Paris : Cahiers du cinéma.

Documentaires et films cités

Dubois, Régis. (2022). L’Esclavage au cinéma, la fin d’un tabou ?

Feletin, Clarisse. (2021). Les Invisibles.

Lifshitz, Sébastien. (2012). Les Invisibles

Peele, Jordan. (2022). Nope.

Petit, Louis-Julien. (2018). Les Invisibles

Urréa, Valérie et Masduraud, Nathalie. (2021). Alice Guy : L’Inconnue du 7e art.

Verhoeven, Paul. (2000). Hollow Man (Hollow Man, L’Homme sans ombre).

Whales, James. (1933). The Invisible Man (L’Homme invisible).

Whannel, Leigh. (2020). The Invisible Man (Invisible Man).

Zadi, Jean-Pascal et Wax, John. (2020). Tout simplement noir.

Lieux

  • Université Jean Monnet – Saint Etienne Campus Tréfilerie 33 rue du 11 novembre
    Saint-Étienne, France (42)

Format de l'événement

Événement hybride sur site et en ligne


Dates

  • jeudi 04 janvier 2024

Mots-clés

  • invisibilité, visibilité, mineur, (re)présentations, figures du non-vu, arts, cinéma, littérature, philosophie

Contacts

  • Anne-Lise Marin-Lamellet
    courriel : anne [dot] lise [dot] marin [dot] lamellet [at] univ-st-etienne [dot] fr
  • Christine Dualé
    courriel : christine [dot] duale [at] univ-st-etienne [dot] fr

Source de l'information

  • Christine Dualé
    courriel : christine [dot] duale [at] univ-st-etienne [dot] fr

Licence

CC0-1.0 Cette annonce est mise à disposition selon les termes de la licence Creative Commons CC0 1.0 Universel.

Pour citer cette annonce

« De l’invisibilité à la visibilité – Opus 4 », Appel à contribution, Calenda, Publié le vendredi 13 octobre 2023, https://doi.org/10.58079/1bz1

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