Abstract
Ces journées d’études proposent d’ouvrir un dialogue pluridisciplinaire et comparatif sur les usages de la notion d’authenticité en sciences sociales et humaines. L’objectif n’est pas d’établir une méthode pour débusquer des contrefaçons, démasquer des faussaires ou mettre en lumière les traditions inventées qui peuplent notre monde social. Il s’agira tout d’abord de s’interroger sur ce que la « chasse à l’authentique » fait aux cadres d’analyse des domaines d’exercice de la preuve, y compris ceux de disciplines aussi variées que l’histoire, l’anthropologie, l’archéologie, la sociologie ou encore la philosophie. Nous tenterons ensuite de saisir comment la quête d’authenticité oriente les pratiques et les discours des acteurs sociaux : quels enjeux de légitimité, rapports de pouvoir et pratiques de sociabilité mobilise-t-elle ? Enfin, en contrepoint, nous nous demanderons s’il existe des espaces où l’authenticité n’est pas une catégorie opérante.
Announcement
Argumentaire
Ces journées d’études proposent d’ouvrir un dialogue pluridisciplinaire et comparatif sur les usages de la notion d’authenticité en sciences sociales et humaines. L’objectif n’est pas d’établir une méthode pour débusquer des contrefaçons, démasquer des faussaires ou mettre en lumière les traditions inventées qui peuplent notre monde social. Il s’agira tout d’abord de s’interroger sur ce que la « chasse à l’authentique » (Lemonnier 1999) fait aux cadres d’analyse des domaines d’exercice de la preuve, y compris ceux de disciplines aussi variées que l’histoire, l’anthropologie, l’archéologie, la sociologie ou encore la philosophie. Nous tenterons ensuite de saisir comment la quête d’authenticité oriente les pratiques et les discours des acteurs sociaux : quels enjeux de légitimité, rapports de pouvoir et pratiques de sociabilité mobilise-t-elle ? Enfin, en contrepoint, nous nous demanderons s’il existe des espaces où l’authenticité n’est pas une catégorie opérante.
Pour répondre à ces questions, nous partons d’une définition élémentaire de l’authenticité privilégiant à la fois sa qualité relationnelle et sa dimension performative. En effet, il est d’usage d’appréhender l’authenticité au regard d’un original, d’une réalité, d’un modèle, voire d’un idéal qui préexiste à l’objet de notre évaluation. Il en va ainsi des récits du passé qui restituent avec justesse des faits tels qu’ils se seraient véritablement déroulés, en reconstituant les actions historiques au plus près. Leur cachet d’authenticité repose sur l’adéquation de leurs énoncés avec une réalité objective et incontestable qu’aucun intérêt particulier ne viendrait entacher. De même, sont dits authentiques les comportements et les paroles qui traduisent fidèlement les pensées et les sentiments de l’individu qui les exprime. D’après ce paradigme, la présentation de soi au monde doit être dans un rapport d’équivalence avec les états intérieurs. Être soi-même, être « authentique », c’est donc agir en conformité avec ses principes, ses opinions et ses aspirations qui constituent des vérités premières (Romano 2020). Enfin, dans le domaine de l’art, une œuvre est qualifiée d’authentique lorsqu’elle est le produit original d’une intériorité et d’une technique singulières attribuées à un « auteur » ou à un groupe social qui constitue à nos yeux une « culture ». Loin d’être fixée une fois pour toutes, cette relation est l’objet d’incessantes redéfinitions, comme dans le domaine des arts qualifiés de « primitifs » dont l’appréciation varie à la fois en fonction de la disponibilité des objets sur le marché et des affects des collectionneurs (Derlon & Jeudy-Ballini 2011). La notion d’authenticité peut ainsi paraître insaisissable, vulnérable voire « suspecte » (Heinich 2014). Le flou qui l’entoure conduit à s’interroger sur sa pertinence en tant que catégorie analytique (Fillitz & Saris 2012, Theodossopoulos 2013). Si pour certains, la labilité de la notion constitue un argument en faveur de son abandon (Reisinger & Steiner 2006), pour d’autres elle ne mine en rien sa portée heuristique (Cravatte 2009).
L’authenticité s’inscrit aussi dans un régime hiérarchique de valeurs qui oriente en retour notre jugement et nos actions. L'étymologie du terme renvoie d'ailleurs à la notion d'autorité car en grec, αὐθεντιϰὸς peut être traduit par « qui consiste en un pouvoir, une autorité absolus » (Liddell, Scott, Jones Ancient Greek Lexicon). L’authenticité de toute chose ou pratique sociale, de tout discours ou comportement individuel est sujette à un système de preuves qui en détermine le statut, l’usage et le champ d’action. L’authenticité d’un artefact doit donc être certifiée par une expertise institutionnelle qui fait autorité (Roque 2015). Juristes, historiens de l’art, ethnologues et archéologues sont autant d’arbitres de l’authenticité. Ainsi, un soupçon d’inauthenticité peut affaiblir la cote d’une œuvre d’art et compromet sa place au sein d’un musée – institution de validation par excellence. Bien plus, la révélation qu’un objet est un « faux » peut heurter notre sensibilité, le ternir d’une certaine vulgarité (Pasztory 2002) ou lui retirer son pouvoir de fascination, le laissant « désamorcé », « vide » ou « sans âme » (Derlon & Jeudy-Ballini 2011). De même, dans l’espace contractuel de l’économie marchande, la loi condamne sévèrement l’émission de « fausses » monnaies car seul un acteur légitime – l’État – peut produire une monnaie qui sert d’unité de valeur dans sa sphère de souveraineté. Dans le domaine juridique, lorsque des États conditionnent l’attribution de droits à une appartenance ethnique, ils instituent des catégories identitaires en réalités essentialistes et établissent par là-même des critères officiels qui dévaluent toutes autres expressions culturelles, perçues dès lors comme contaminées ou corrompues. Nombreux sont les chercheurs, autant que les acteurs à la marge des institutions dominantes, à exprimer leur trouble face à de tels dispositifs d’authentification érigés en seules vérités légitimes (Pomaro 2017, Wittersheim 1999). Rappelons enfin que la valorisation elle-même de l’authenticité est relativement récente (Trilling 1994). Si elle occupe une place importante dans le monde occidental depuis le XIXe siècle, il n’en a pas toujours été ainsi comme en témoigne l’émergence de la question, devenue obsessionnelle, du « faux » en art (Lenain 2011) et ce qui, par conséquent, rend anachronique la quête de versions « originales » dans le domaine de la peinture ou de l’opéra baroques (Talon-Hugon 2014).
Dans ce spectre de valeurs, les facettes de l’authenticité sont fréquemment opposées à des antonymes plus ou moins dépréciatifs selon le contexte : réalité/artificialité, vrai/faux, vérité/mensonge, original/imitation, prototype/copie, autorité/illégitimité, beauté/vulgarité, intégrité/corruption, etc. A partir de ce constat sommaire, nous envisageons d’articuler la réflexion autour de trois grandes thématiques. Ces pistes non-exhaustives seront examinées à la lumière d’études de cas empiriques. En examinant les pratiques et les discours, nous accorderons une importance particulière à la terminologie utilisée par les acteurs, aux relations d’opposition que la notion plurivoque d’authenticité entretient avec ces antonymes, ainsi qu’aux affinités qu’elle présente avec d’autres termes plus proches avec lesquels elle est parfois confondue. Comment dire l’authenticité ? Comment se déclinent, en différents lieux, contextes, mais aussi dans d’autres langues, les jeux d’opposition et de complémentarité entre les termes qui s’inscrivent dans le champ sémantique évoqué ici ? Qu’est-ce-que la traduction fait à cette notion et fait-elle toujours sens ?
Axes thématiques :
Épistémologies de l’authenticité
Qu’est-ce que la recherche d’authenticité fait aux savoirs experts et institutionnels ? Comment affecte-elle les différentes étapes de l’enquête, depuis la collecte des matériaux, leur sélection, leur traitement et leur interprétation ? Ces questions couvrent tous les régimes de preuves, aussi bien dans le domaine scientifique que religieux. Les contributions pourront ainsi chercher à identifier les angles morts des procédures scientifiques. Que tente de reconstituer l’anthropologue qui observe un rituel dont les descriptions ethnographiques précédentes ne coïncident pas avec les faits auxquels il assiste ? Faut-il en évacuer les dissonances pour n’en extraire qu’une substance a priori authentique ? Que faire des témoignages mémoriels qui contredisent l’histoire documentée ? Comment déterminer le statut d’une monnaie ancienne, pâle copie de la devise officielle, mais dont les usages n’ont pas été consignés ? En écho à l’analyse scientifique, nous explorerons également les dispositifs de mise à l’épreuve élaborés par d’autres experts : dans le domaine religieux, par exemple, où l’authenticité de reliques, d’expériences visionnaires ou spirites, suscite des débats qui peuvent favoriser l’invention de nouvelles méthodes et techniques probatoires (Claverie 1990, Sorrentino 2018). Si des désillusions peuvent être éprouvées lorsqu’une falsification est démasquée, d’autres modes de véridiction viennent parfois les contredire pour asseoir une croyance (Charuty 1999, Delaplace 2021), mais quels sont-ils ?
Pratiques, discours et acteurs sociaux : pourquoi l’authenticité ?
Parallèlement au monde de l’expertise, comment les acteurs sociaux construisent-ils des objets, des comportements et des valeurs qu’ils revendiquent comme authentiques ? Nous chercherons à définir les sphères d’échanges et les espaces socioculturels dans lesquels les récits sur l’authenticité sont produits et circulent, que ce soit à la marge des États ou, bien au contraire, lorsqu’ils participent à des manières hégémoniques d’être au monde. Quels critères sont retenus pour forger l’authenticité ? Quels sont les procédés narratifs, techniques et/ou symboliques mobilisés afin de construire l’authenticité d’objets, de pratiques, d’identités ? Quelle est la place des émotions et des affects dans ces dynamiques ? Comment la fabrique fluctuante de l’authenticité participe-t-elle à consolider ou, au contraire, à affaiblir d’autres acteurs sociaux ? Et à qui s’adressent de telles revendications ? Ces questions pourront notamment être abordées à partir de l’analyse de situations de conflits ou de débats entre des acteurs sociaux et/ou institutionnels qui défendent des perspectives divergentes sur l’authenticité. Enfin, un autre point digne d’être exploré concerne les expérimentations menées autour de la porosité des frontières de l’authenticité. Que se passe-t-il lorsque des expositions muséales consacrées à des « faux » révèlent au public les incertitudes et les erreurs d’attribution des experts ? Ou lorsque des artistes, par le biais du canulard, de la copie, voire du plagiat, jouent délibérément avec les limites de la notion d’auteur ? Ces explorations renforcent-elles, malgré tout, la valeur accordée à l’authenticité ou remettent-elle en question sa légitimité pour proposer un nouveau paradigme ?
Les espaces inopérants de l’authenticité
Existe-t-il des situations, des sphères d’échange et des mondes sociaux où l’authenticité n’est pas, ou plus, une valeur supérieure ni même pertinente ; où il n’est pas attendu que les interactions ordinaires expriment des « réalités » individuelles qui préexisteraient à leur mise en acte ? Dans le domaine du numérique, par exemple, les identités sont-elles nécessairement de fausses constructions, fantasmées et mensongères, qui n’appartiendraient qu’à un monde « virtuel » par opposition au « véritable » monde social ? Catégoriser ainsi les réseaux sociaux n’explique en rien ni la popularité des identités virtuelles, trivialisées en échappatoires, ni ce qui se joue dans ces espaces de sociabilité. De même, les « apparences » sont-elles nécessairement trompeuses ? Le terme désigne un travail social et cosmétique visant à dissimuler l’intériorité ou la physicalité d’un individu qui prétendrait ainsi être quelqu’un d’autre. Cette description, pourtant, ne vaut que s’il est attendu que notre présentation au monde soit conforme à un idéal biologique et psychologique validé socialement. Mais existe-t-il des lieux, des cultures et des « régimes ontologiques » (Descola 2005) où cette conformité n’est pas signifiante ? Si tel est le cas, ces exemples remettent-ils en question l’universalité des théories interactionnistes ?
Calendrier
Les propositions de communication en français ou en anglais devront comprendre un titre, la problématique et la méthodologie de l’étude de cas en 5000 signes maximum, espaces compris. Elles mettront l’accent sur l’analyse de données historiques inédites, de matériaux ethnographiques ou archéologiques de première main. Le document indiquera le nom, prénom, coordonnées et institution de rattachement des intervenants.
Merci d’envoyer votre proposition à l’adresse suivante : journee.authentique@gmail.com
avant le 15 mars 2024
Les communications retenues pour cette journée d’études feront l’objet d’une proposition de publication dans une revue à comité de lecture.
Journées d'études prévues les 12 et 13 septembre 2024, Musée du quai Branly-Jacques Chirac et Centre des colloques du Campus Condorcet.
Comité d’organisation
- Emanuela Canghiari, Département de la Recherche et de l’Enseignement-Musée du quai Branly-Jacques Chirac
- Cécile Guillaume-Pey, CNRS-Centre d’études sud-asiatiques et Himalayennes
- Isabel Yaya McKenzie, EHESS-Laboratoire d’anthropologie sociale
Références citées
- CHARUTY, Giordana. « La « boîte aux ancêtres » », Terrain, 33, 1999, p. 57-80.
- CLAVERIE, Élisabeth. « La Vierge, le désordre, la critique », Terrain, 14, 1990, p. 60-75.
- CRAVATTE, Céline. « L’anthropologie du tourisme et l’authenticité. Catégorie analytique ou catégorie indigène ? », Cahiers d’études africaines, 193-194 | 2009, 603-619.
- DELAPLACE, Gregory. Les intelligences particulières. Enquête sur les maisons hantées. Bruxelles, Vues de l’esprit, 2021
- DERLON Brigitte, JEUDY-BALLINI Monique. « L'authenticité rêvée de l'art primitif » In Les Cahiers du Musée des Confluences. Revue thématique Sciences et Sociétés du Musée des Confluences, tome 8, 2011, « L'Authenticité », p. 87-94.
- DESCOLA, Philippe. Par-delà nature et culture. Paris, Gallimard, 2005
- FILLITZ, Thomas, & A. Jamie SARIS, Jamie, A, (eds.). Debating authenticity. Concepts of modernity in anthropological perspective, Oxford, Berghahn Books, 2012.
- HEINICH, Nathalie. « Authenticité et modernité », Noesis, 22-23, 2014, p. 43-56
- LEMONNIER, Pierre. « La chasse à l’authentique », Terrain, 33, 1999, p. 93-110
- LENAIN, Thierry. Art Forgery. The History of a Modern Obsession, Londres, Reaktion Books, 2011
- PASZTORY, Esther. « Truth in forgery », Res. Anthropology and aesthetics, 2002, 42, p. 159-165
- POMARO, Anna. « Que faire de l’authenticité ? Du refoulement à la reprise d’un objet angoissant », Revue d’anthropologie des connaissances, 2017, 4 (11), p. 571-589.
- REISINGER, Yvette. & STEINER, Carol. J. « Reconceptualizing Object Authenticity », Annals of Tourism Research, 33 (1), 2006, p 65-86.
- ROMANO, Claude. « L’authenticité : une esquisse de définition », Philosophiques, 2020, 47 (1), p. 35-55.
- ROQUE, Ricardo. « A little history attached to them : authenticité et crédibilité du témoignage matériel dans les collections anthropologiques : 1850-1900 », Revue d’histoire des sciences humaines, 2015, 27, p. 143-167
- SORRENTINO, Paul. À l’épreuve de la possession : chronique d’une innovation rituelle dans le Vietnam contemporain, Nanterre, Publications de la Société d’ethnologie, coll. « Recherches sur la Haute Asie », 2018.
- TALON-HUGON, Carole. « Introduction », Noesis, 22-23, 2014, p. 7-13.
- THEODOSSOPOULOS, Dimitrios. “Introduction: Laying Claim to Authenticity: Five Anthropological Dilemmas”. Anthropological Quarterly, 86(2), 2013 p. 337–360.
- TRILLING, Lionel. Sincérité et authenticité, trad. par M. Jézéquel, Paris, Bernard Grasset, [1972] 1994.
- WITTERSHEIM, Éric. « Les chemins de l’authenticité. Les anthropologues et la Renaissance mélanésienne », L’Homme. Revue française d’anthropologie, 1999, 39 (151), p. 181-205.
Places
- Paris, France (75)
Event attendance modalities
Full on-site event
Keywords
- authenticité, sciences sociales, catégorie, opérante,
Contact(s)
- Emanuela Canghiari
courriel : emanuelacanghiari [at] gmail [dot] com - Isabel Yaya McKenzie
courriel : isabel [dot] yayamckenzie [at] ehess [dot] fr - Cécile Guillaume-Pey
courriel : cecile [dot] guillaume-pey [at] ehess [dot] fr
License
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To cite this announcement
« L’authenticité à l’épreuve », Call for papers, Calenda, Published on Tuesday, December 12, 2023, https://doi.org/10.58079/1ccr
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