Libéralisme, néolibéralisme, illibéralisme et droits civils aux États Unis
Liberalism, neoliberalism, illiberalism, and civil rights in the United States
Veröffentlicht am Freitag, 03. Mai 2024
Zusammenfassung
Pour son numéro de mars 2025, la revue en ligne L’Ordinaire des Amériques (ORDA) lance un appel à contributions sur le thème « Libéralisme, néolibéralisme, illibéralisme et droits civils aux Etats‑Unis ». Ce numéro sera coordonné par Nicolas Gachon (Université Paul Valéry- Montpellier 3). Ce numéro cherche à contextualiser et à exemplifier ce qui relève souvent d’abstractions théoriques en matière de libéralisme, de néolibéralisme et d’illibéralisme aux États-Unis.
Inserat
ORDA n° 234 (mars 2025) : Libéralisme, néolibéralisme, illibéralisme et droits civils aux États‑Unis
Argumentaire
S’il est des philosophies politiques qui intéressent L’Ordinaire des Amériques, le libéralisme est assurément de celles-là — mais avec le caveat d’être presque systématiquement entendu dans une acception économique qui, dans le cas des États‑Unis, confine à l’oxymore. Le libéralisme sous-tend les notions de démocratie et de droits de l’homme mais c’est en sa qualité de modèle économique qu’il est devenu la doctrine dominante aux États‑Unis à la fin du 18e siècle. On parle hâtivement dans ce cas de libéralisme « économique » ou « classique » et c’est à ce modèle-là que pensent la plupart des Européens dès lors qu’on leur parle de libéralisme, à une confiance absolue placée dans un libre marché régulateur invisible de l’économie. Dans le sillage de John Locke, théoricien de la propriété privée, au 17e siècle, puis de Friedrich Hayek au 20e siècle, pour qui les fonctions nécessaires du gouvernement sont semblables à celles du service d’entretien d’une usine, et d’un libertarien et minarchiste comme Robert Nozick, le libéralisme classique ne suscitait plus guère de divergences dans les sociétés anglo-saxonnes, sinon autour du degré d’intervention de l’État et du degré d’application des idées keynésiennes. Le libéralisme « classique » ou « économique » est souvent considéré comme le précurseur, sinon le prototype, de ce qui se trouve aujourd’hui qualifié de « néolibéralisme » avec une connotation le plus souvent négative.
Aux États-Unis, le terme libéralisme ajoute incidemment à sa propre ambivalence car être liberal y signifie être « de gauche », avec toutes sortes de déclinaisons possibles allant du « centre gauche », à la « gauche modérée », au « progressisme », voire à « la gauche de la gauche ». Ce libéralisme-là est a priori celui du Parti démocrate et parvient parfois à contenir dans un seul et même ensemble des personnalités aussi idéologiquement différentes que Bernie Sanders, Barack Obama, ou Joe Manchin. Nonobstant l’existence d’un phénomène bien identifié de polarisation bipartite, il existe des phénomènes de polarisation intra-partisans moins documentés, par exemple entre des Républicains modérés (RINOs, Republicans In Name Only) et des Républicains très conservateurs, comme entre des Démocrates modérés (DINO, Democrats In Name Only) et la coalition démocrate blanche et conservatrice des Blue Dogs à la Chambre des représentants. Ces lignes de faille sont le plus souvent fragilisées par un fossé grandissant entre grassroots et establishment dans chacun des deux grands partis.
Le libéralisme de la gauche étatsunienne induit la nécessité de lois sociales pour protéger les plus démunis et étendre leurs droits et leurs libertés. Faut-il ou ne faut-il pas y voir une promesse de la Constitution des États-Unis lorsqu’elle désigna dès son Préambule la justice (« Establish Justice ») et le bien-être social universel (« promote the general Welfare ») comme deux de ses propres fondements ? Antoine Coppolani rappelle que « [l]es spécialistes de science politique aiment à souligner que les fondements philosophies du libéralisme sont ceux qui présidèrent à la naissance de la nation américaine » et ajoute que « Patrick Garry, dans Liberalism and American Identity, définit le libéralisme comme un ‘concept large et inclusif’ basé sur deux principes. Le principe de la liberté individuelle, qui a inspiré la Déclaration d’Indépendance en 1776, et celui d’organisation démocratique de la société, qui a inspiré la Constitution ». Coppolani fait valoir que ces deux axes ont au moins pour effet de confirmer « l’enracinement du libéralisme dans le passé de la nation américaine ». Pour reprendre les termes d’Arthur Schlesinger Jr, historien liberal au sens étatsunien du terme, très proche de John F. Kennedy, et qui avait également conseillé Franklin D. Roosevelt, le libéralisme est « une expression de toute l’envergure de l’expérience nationale ». En 1956, l’ouvrage de Louis Hartz, The Liberal Tradition in America, chercha à démontrer l’existence d’un consensus libéral autour duquel se serait construite toute l’histoire des États-Unis. L’argument clé soutenant la thèse de Hartz était que l’absence de système féodal dans l’histoire des États-Unis avait toujours protégé ce pays des notions de réaction et de révolution sociale.
L’« expérience nationale » évoquée par Arthur Schlesinger Jr fut transformée par la déflagration du krach de 1929, par la Grande Dépression, et surtout par le New Deal qui vit le libéralisme « classique » cesser d’être la doctrine dominante aux États‑Unis. Les libéraux « progressistes » et les conservateurs « modernes » se rallièrent alors autour du soutien au développement économique capitaliste, de la défense des intérêts des entreprises et des banques multinationales, et autour de la promotion d’un rôle actif du gouvernement fédéral dans l’économie. Dès lors, la différence entre libéraux et conservateurs ne portait plus que sur le degré acceptable d’intervention de l’État, ou de réforme nécessaire, pour faire avancer les intérêts capitalistes dominants tout en maintenant le bien-être social. Dans une inversion rhétorique caractéristique, Martin Luther King Jr devait exposer ce qu’il considérait être les limites de ce « modernisme » à l’occasion de la Marche sur Washington le 28 août 1963 : « This country has socialism for the rich, rugged individualism for the poor ».
On retrouve ce prisme inversé dans le néolibéralisme qui, contrairement à l’idée que l’on peut avoir du laissez-faire, n’est pas un anarcho-capitalisme dans la mesure où le néolibéralisme ne désigne plus vraiment un ensemble d’analyses ou de doctrines inspirées du libéralisme économique. En réalité, le néolibéralisme se trouve être lui-même constructiviste en ce qu’il érige la concurrence en paradigme de l’activité économique et accepte toutes les formes d’inégalité sociale et culturelle produites, et qu’il n’intervient pas, ou très peu, pour compenser les distorsions sociales imposées par la concurrence. Comme le dit Michel Foucault dans son Cours au Collège de France en 1978, le néolibéralisme ne se place pas sous le signe du laissez-faire, mais, « au contraire, sous le signe d’une vigilance, d’une activité, d’une intervention permanente ». Cette biopolitique évoquée par Foucault, ce biopouvoir qui porte non plus sur les espaces politiques, sur les territoires, mais sur la vie des individus eux-mêmes, sur des populations considérées comme incapables de comprendre la nature de leurs propres problèmes et de poursuivre leurs propres objectifs démocratiques, rappelle toute la distinction entre libéralisme classique et néolibéralisme.
Le néolibéralisme ne prône pas simplement l’indépendance du marché, mais l’extension du modèle économique à l’ensemble des sphères de l’interaction sociale. Il trouve son origine dans l’utilitarisme de Jeremy Bentham, dont il condamne néanmoins quelques tendances socialisantes, notamment inhérentes à la formule « the greatest happiness of the greatest number »9, et se déploie surtout dans les théories de Friedrich Hayek et de Ludwig von Mises, ainsi que dans l’ordolibéralisme de l’école de Fribourg. De nombreux néolibéraux, dont Hayek lui-même, affirmèrent que le néolibéralisme était né pour contrer l’autoritarisme, pour protéger les droits civils. Mais comment atteindre leurs objectifs politiques ? Comment espérer que des majorités soutiendraient leurs réformes ? Les néolibéraux durent donc admettre qu’une forme d’autoritarisme serait le seul moyen de triompher. Les citoyens furent dès lors considérés comme incapables de comprendre la nature de leurs propres problèmes et de poursuivre leurs propres objectifs démocratiques sans le prisme du marché. En d’autres termes, alors que la pensée économique classique appréhendait le marché en tant que dispositif de distribution de ressources, les néolibéraux en ont fait un phénomène épistémique : le marché était le plus grand outil de communication et d’information connu de l’humanité et il convenait de s’adapter à ses demandes.
Plus récemment, la notion de démocratie « illibérale » a émergé pour « donner un nom au désenchantement qui avait suivi l’écroulement du Bloc de l’Est et l’espoir de voir l’ensemble de la planète se rallier progressivement au régime de la démocratie libérale ». Le concept fut avancé par Fareed Zakaria dans un article de 1997 intitulé « The Rise of Illiberal Democracy ». Lorsque des pays font mieux en matière de libertés politiques qu’en matière de libertés civiles, on peut alors parler de démocraties « illibérales ». S’il était alors difficile de concevoir la démocratie sans le libéralisme politique, Zakaria soutint qu’ils avaient en réalité souvent existé l’un sans l’autre. Vingt ans plus tard, la prédiction de Zakaria s’est en partie réalisée. Mais surtout, la démocratie illibérale s’est étendue à l’Europe, et à des pays (notamment la Hongrie, la Pologne, ou la Slovaquie) que Zakaria avait pourtant clairement rangés dans le camp des démocraties libérales. Le Premier ministre de la Hongrie, Viktor Orban, revendique explicitement ce concept d’illibéralisme et s’en autoproclame même en être l’inventeur. On a aussi parlé de « démocrature » ces dernières années, un quasi-synonyme, pour désigner des régimes aussi divers que la Russie de Poutine, le Venezuela de Chavez, la Turquie d’Erdogan ou la Bolivie de Morales.
Ce numéro de L’Ordinaire des Amériques cherche à contextualiser et à exemplifier ce qui relève souvent d’abstractions théoriques en matière de libéralisme, de néolibéralisme et d’illibéralisme aux États‑Unis. Les propositions susceptibles de donner corps à l’envergure de l’appareil théorique du libéralisme seront bienvenues. Quelques exemples, non limitatifs :
- Le trumpisme et les populismes de droite marquent-ils la fin du néolibéralisme ? D’après cette thèse, il ne saurait d’ailleurs exister de « conservatisme américain » : l’expression elle-même serait une sorte d’oxymore. À l’inverse, peut-on dire qu’il existe une sorte de « néolibéralisme autoritaire », par exemple révélé par les événements du 6 janvier 2021 au Capitole, et qui pourrait être qualifié d’« illibéral » ?
- Que penser du soutien unanime de Friedrich Hayek, Milton Friedman, Gary Becker, James M. Buchanan à la dictature d’Augusto Pinochet ? Depuis ses origines dans les années 1940 jusqu’à l’après-Seconde Guerre mondiale, l’implication des Chicago Boys au Chili, la montée d’Amnesty International, et l’anti-tiers-mondisme et l’antiétatisme des ONG de défense des droits de l’homme dans les années 1980 appellent à s’interroger sur le(s) chevauchement(s) entre droits de l’homme et néolibéralisme.
- Un intérêt particulier pourrait être accordé à des réflexions sur les droits civils et les droits civiques aux États-Unis. Plus largement, quid du concept d’État-providence et de la ligne de crête idéologique et électoraliste parcourue par le Parti démocrate notamment, mais pas seulement, à compter de la présidence de Bill Clinton qui, en 1996, prononça cette phrase pour le moins improbable pour un président démocrate : « the era of big government is over »?
- Les articles, rédigés en anglais, espagnol, français ou portugais, ne devront pas dépasser les 11 000 mots (y compris les notes, les tableaux, graphiques etc.). Ils doivent impérativement respecter les normes de présentation de la revue : https://orda.revues.org/1763.
Les propositions sont à envoyer au coordinateur du numéro : Nicolas Gachon (nicolas.gachon@univ-montp3.fr)
avant le 1er septembre 2024.
Calendrier
- Remise de la première version des textes : 1er septembre 2024
- Évaluation en double aveugle : octobre 2024
- Phase de correction si nécessaire : novembre 2024
- Remise de la seconde version des textes si des corrections ont été demandées : 1er décembre 2024
- Parution : mars 2025
Comité de rédaction
- Alexandra Angeliaume - Membre du laboratoire Géographie de l’Environnement (GEODE), unité mixte CNRS (INEE)/Université Toulouse-Jean Jaurès (UT2J)
- Françoise Coste - Membre du laboratoire Cultures Anglo-Saxonnes (EA 801), Université Toulouse-Jean Jaurès (UT2J)
- Franck Gaudichaud - Membre du laboratoire FRAMESPA (France, Amériques, Espagne - Sociétés, Pouvoirs, Acteurs - UMR 5136), Université Toulouse-Jean Jaurès (UT2J)
- Marion Gautreau - Membre du laboratoire FRAMESPA (France, Amériques, Espagne - Sociétés, Pouvoirs, Acteurs - UMR 5136), Université Toulouse-Jean Jaurès (UT2J)
- Emeline Jouve, Membre du laboratoire Cultures Anglo-Saxonnes (EA 801) - Université Toulouse-Jean Jaurès (UT2J) et du groupe de recherche Textes, Contextes, Frontières, INU Champollion
- Léna Loza - Membre du laboratoire Cultures Anglo-Saxonnes (EA 801), Université Toulouse-Jean Jaurès (UT2J)
- Rodrigo Nabuco - Membre du Centre Interdisciplinaire pour les Recherches sur les Langues Et la Pensée (CIRLEP EA 4299), Université de Reims Champagne-Ardenne (URCA)
- Marie-Agnès Palaisi - Membre du Centre d’Études Ibériques et Ibéro-Américaines (CEIIBA), Université Toulouse-Jean Jaurès (UT2J)
- Angelina Peralva - Membre du Centre d’études des rationalités et des savoirs (composante de l’UMR 5193, LISST), - Université Toulouse-Jean Jaurès (UT2J), et du laboratoire CADIS-EHESS
- Sonia V. Rose - Membre du laboratoire FRAMESPA (France, Amériques, Espagne - Sociétés, Pouvoirs, Acteurs - UMR 5136), Université Toulouse-Jean Jaurès (UT2J)
- Lorédane Saint-Blancat - IPEAT, Université Toulouse-Jean Jaurès (UT2J)
- Hugues Samyn - Directeur du département du numérique, Service commun de documentation (SCD), Université Toulouse-Jean Jaurès (UT2J)
- Hilary Sander - Membre du laboratoire Cultures Anglo-Saxonnes (EA 801), Université Toulouse-Jean Jaurès (UT2J)
- Michèle Soriano - Membre de l’Institut de Recherche Intersites Etudes Culturelles (IRIEC-EA 740), Université Toulouse-Jean Jaurès (UT2J)
- Modesta Suarez - Membre du laboratoire Membre du laboratoire FRAMESPA (France, Amériques, Espagne - Sociétés, Pouvoirs, Acteurs - UMR 5136), Université Toulouse-Jean Jaurès (UT2J)
- Alexis Yannopoulos - Directeur adjoint du Centre d'études ibériques et ibéro-américaines, CEIIBA (EA7412), Université Toulouse-Jean Jaurès (UT2J)
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Daten
- Sonntag, 01. September 2024
Schlüsselwörter
- libéralisme, néolibéralisme, illibéralisme, droit civil, États‑Unis
Kontakt
- Nicolas GACHON
courriel : nicolas [dot] gachon [at] univ-montp3 [dot] fr
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- Nicolas GACHON
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Zitierhinweise
« Libéralisme, néolibéralisme, illibéralisme et droits civils aux États Unis », Beitragsaufruf, Calenda, Veröffentlicht am Freitag, 03. Mai 2024, https://doi.org/10.58079/10ssf