HomeAppartenance et inquiétude : perspectives littéraires et philosophiques

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Published on Tuesday, June 18, 2024

Abstract

La notion d’appartenance connaît une certaine fortune dans la philosophie française contemporaine : c’est une tension centrale dans l’œuvre de Derrida, c’est le concept-clef de la cosmologie phénoménologique de Renaud Barbaras, et c’est un thème central, plus pragmatiquement, de l’enquête sur la manière de parler des lieux qu’on aime proposée par Joëlle Zask. Ce que dit ce concept, c’est le drame (plus ou moins heureux ou tragique selon les auteurs) de la subjectivité́ qui peut se résumer ainsi : le je se développe dans un espace qui le détermine — et en ce sens il appartient à un sol—, mais, dans le même temps, son vécu consiste à prendre possession de ce sol pour activement en faire son lieu de vie, réorganiser le donné pour en faire un lieu à soi. L’appartenance rencontre alors nécessairement une tension : l’effort pour faire sien, exister avec et dans un chez soi se heurte nécessairement à ce que nous ne pouvons abstraire et avec lequel il faut composer.

Announcement

Argumentaire

La notion d’appartenance connaît une certaine fortune dans la philosophie française contemporaine : c’est une tension centrale dans l’œuvre de Derrida[1], c’est le concept-clef de la cosmologie phénoménologique de Renaud Barbaras[2], et c’est un thème central, plus pragmatiquement, de l’enquête sur la manière de parler des lieux qu’on aime proposée par Joëlle Zask[3]. Ce que dit ce concept, c’est le drame (plus ou moins heureux ou tragique selon les auteurs) de la subjectivité́ qui peut se résumer ainsi : le je se développe dans un espace qui le détermine — et en ce sens il appartient à un sol[4]—, mais, dans le même temps, son vécu consiste à prendre possession de ce sol pour activement en faire son lieu de vie, réorganiser le donné pour en faire un lieu à soi. L’appartenance rencontre alors nécessairement une tension : l’effort pour faire sien, exister avec et dans un chez soi se heurte nécessairement à ce que nous ne pouvons abstraire et avec lequel il faut composer.

On trouve ici une première caractéristique de l’inquiétude comprise, ainsi que Locke l’introduit en philosophie (uneasiness)[5], comme l’attention constante à ce qu’il y a autour due au désir de ce qui nous manque, que l’on comprendrait ici comme l’effort contraint de rejoindre le lieu que l’on veut se donner. Cette inquiétude est due à la double contrainte que nous esquissions plus haut : l’impossibilité́ ressentie d’être en-dehors, puisque je appartient, tout autant que la difficulté́ à faire véritablement du lieu le sien propre, à parvenir à un en-dedans de soi et du lieu qui se correspondent. Il y a donc une dimension nécessairement politique, voire cosmopolitique, dans cette inquiétude et c’est aux manières littéraires et philosophiques de dire, de penser, parfois de remédier, à cette inquiétude que nous souhaitons nous intéresser.

Or, plutôt que d’aborder frontalement ce problème, il nous semble plus fécond de le décomposer en trois lieux d’appartenance : l’époque, la langue et la technique.

Par l’époque, nous entendons la tentative ou le refus d’appartenir au temps et au lieu assignés par notre naissance et l’inquiétude qui en résulte. Penser ce sentiment peut se faire au niveau de l’étude philosophique de nos structures existentielles. Mais il semble se faire surtout dans l’exploration poétique du sentiment de son inadéquation, que l’on pense à l’intranquillité́ de Pessoa[6] ou la « conscience de l’époque » dans la poésie de la première moitié du XXe siècle[7]. Et que ces deux explorations se rejoignent, et gagnent à être pensées ensemble, se voit notamment dans le fait que Renaud Barbaras consacre actuellement ses recherches à une lecture philosophique de l’œuvre de Philippe Jaccottet.

Cette prégnance de la poésie nous amène alors vers la question de la langue, comme lieu à investir et lieu d’une inquiétude propre : celle de la séparation, avec le monde et avec les autres. À la première de ces inquiétudes, répondent poèmes et écrits théoriques, tentant de penser la nature des relations entre le monde et le langage, comme par exemple dans l’œuvre d’Yves Bonnefoy[8]. Quant à la seconde, elle surgit dans la quête d’une langue à faire sienne alors qu’on dépend d’une langue des autres, étant entendu que des langues personnelles, trop idiomatiques[9], ne sauraient être entendues. Comment parler aux autres dans une langue que l’on fait propre dans l’acte d’écriture quand on se trouve soi-même entre les langues, qu’on en maîtrise plusieurs et que la personnalité́ bouge de l’une à l’autre[10] ? La question est celle de savoir si on peut trouver dans le monde une place à soi pour rompre avec le solipsisme auquel, en retour, cette quête, si elle est seule, peut nous condamner. L’inquiétude de l’appartenance laisse-t-elle ouverte la possibilité́ que la voix de l’écrivain·e appartienne à tout le monde ?

Or la question de la langue peut difficilement être abordée sans penser aux moyens techniques d’inscription de cette langue. L’émergence de nouveaux modes d’écritures et de diffusion numérique amène alors s’interroger sur notre rapport au système numérique en général[11]. Or force est de constater qu’une nouvelle forme d’inquiétude s’y fait jour, caractérisée par Bernard Stiegler[12] comme une désorientation. Les peurs d’une perte de lieu propre de l’humain, dépassé par la machine, se font par exemple entendre dans la science-fiction. Mais, plus prosaïquement, il s’agit ici de comprendre les manières de s’approprier les techniques actuelles[13], de les rendre locales[14], justement pour que l’espace numérique, entre autres espaces techniques, devienne un véritable lieu auquel nous puissions appartenir, loin des fantasmes transhumains de certaines grandes entreprises.

Modalités de soumission

Cet événement qui compte, en plus des journées d’études, la tenue d’un atelier d’écriture et un moment de restitution des travaux menés au sein d’icelui, espère faire collaborer de manière transdiciplinaire les approches littéraires et philosophiques. Il est donc ouvert à tout.e.s les collègues s’inscrivant dans l’une ou l’autre de ces disciplines, ou travaillant à leur articulation.

Les propositions de communication, d’une longueur comprise entre 400 et 600 mots, et accompagnés d’une courte notice biographique, sont à envoyer aux adresses suivantes :

  • sandrine.montin[at]univ-cotedazur.fr
  • morgan.morcel[at]univ-cotedazur.fr
  • thomas.morisset[at]univ-cotedazur.fr

pour le lundi 1er juillet

Les notifications d’acceptation ou de refus seront envoyés pour la mi-juillet. Les journées se tiendront à l’Université Côte d’Azur, les 9 et 10 octobre prochains.

Organisation

Journées d’études organisées par Sandrine Montin (Centre Transdisciplinaire d’Epistémologie de la littérature et des Arts Vivants), Morgan Morcel et Thomas Morisset (Centre de Recherche en Histoire des Idées), avec le soutien de l’EUR Arts et Humanités, de l’Académie 5 « Homme, Idées et Milieux » de l’IdEx UCA-JEDI et de l’Axe 5 de La MSHS-Sud-Est.

Notes

[1] Evelyne GROSSMAN, « Appartenir, selon Derrida », Rue Descartes, vol. 52, n° 2, 2006, p. 6-15.

[2] Renaud BARBARAS, L’appartenance : vers une cosmologie phénoménologique, Louvain-la-Neuve, Editions de l’Institut supérieur de la philosophie, 2019.

[3] Joëlle ZASK, Se tenir quelque part sur la Terre : comment parler des lieux qu’on aime, Paris, Premier Parallèle, 2023.

[4] Selon la définition qu’en propose Renaud BARBARAS, dans op.cit.. Nous employons ensuite le concept de lieu en référence au même auteur.

[5] John LOCKE, Essai philosophique sur l’entendement humain [1689], trad. Pierre Coste, ed. Philippe Hamou, Paris, Livre de poche, 2009.

[6] Fernando PESSOA, Livro do Desassossego [1982], trad. fr. Antonio Tabucchi, Le livre de l’intranquillité, troisième édition revue, corrigée et augmentée, Paris, Christian Bourgois, 2011 et retrad. Marie-Hélène Piwick, éd. Teresa Rita Lopes, Livre(s) de l’inquiétude, Paris, Christian Bourgois, 2018.

[7] Sandrine MONTIN, « Rentrer dans le monde » : parcours d’une inquiétude chez les poètes Guillaume Apollinaire, Blaise Cendrars, T.S. Eliot, Frederico Garcia Lorca et Hart Crane, thèse de doctorat sous la direction d’Henriette Levillain, Université Paris-IV, 2009.

[8] Sur cet exemple, voir notamment Patrick WERLY, La décision d’Yves Bonnefoy. Fonder sur l’épiphanie, Paris, Hermann, 2021.

[9] Jacques Derrida, Le monolinguisme de l’autre : ou la prothèse d’origine, Paris, Éditions Galilée, 1996.

[10] Pour des exemples récents de ce trouble dans la littérature contemporaine, voir Jakuta ALIKAVAZOVIC, Comme un ciel en nous, Paris, Stock, 2021 ou encore Lea YPI, Enfin libre ! Grandir quand tout s’écroule, Paris, Éditions du Seuil, 2020.

[11] Magali NACHTERGAEL, Poets Against the Machine. Une histoire technopolitique de la littérature, Marseille, Le mot et le reste, 2020.

[12] Bernard STIEGLER, La technique et le Temps 2. La désorientation, Paris, Éditions Galilée, 1996.

[13] Anne ALOMBERT, Schizophrénie numérique, Paris, Allia, 2023.

[14] Pour deux approches assez différentes de ce problème philosophique de la localité technique, voir d’une part Yuk HUI, La question de la technique en Chine, trad. Alex Taillard, Paris, Divergences, 2021 ; d’autre part Quentin MATEUS et Gauthier ROUSSILHE, Perspectives low-tech. Comment vivre, faire et s’organiser autrement ?, Paris, Divergences, 2023.

Subjects

Places

  • Université Côte d'Azur
    Nice, France (06)

Event attendance modalities

Full on-site event


Date(s)

  • Monday, July 01, 2024

Keywords

  • appartenance, appropriation, inquiétude, langue, traduction, solitude, communauté, création, numérique

Information source

  • Morgan Morcel
    courriel : morgan [dot] morcel [at] unice [dot] fr

License

CC0-1.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons CC0 1.0 Universal.

To cite this announcement

« Appartenance et inquiétude : perspectives littéraires et philosophiques », Call for papers, Calenda, Published on Tuesday, June 18, 2024, https://doi.org/10.58079/11udr

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