HomeLa maison hantée, théâtre d’histoires phénoménales
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Published on Thursday, September 12, 2024

Abstract

Ces journées d'étude ont pour but d'explorer la maison hantée comme objet d'étude et sujet des sciences humaines et sociales. Grâce à un panel interdisciplinaire de chercheur·e·s invité·e·s, nous explorerons ses dimensions historique et géographique, sociale et politique, anthropologique, ethnologique et psychologique. La maison hantée sera ainsi questionnée au prisme des études contemporaines qui attestent d'une épistémologie longue et d’une forte heuristicité pour mieux comprendre en quoi notre rapport au lieu et au vivant est indissociable de la prise en compte des régimes de temporalité, d’un dialogue avec nos morts ou encore d’une appréhension des plus-qu’humain en contexte domestique.

Announcement

Argumentaire

L’ouvrage Spectres de Marx, de Jacques Derrida (1993), a largement contribué à la diffusion du mot-concept d’« hantologie ». Ce rapprochement tant intellectuel, que matériel, de la notion de trace avec celle de fantôme, intéresse de nombreux champs culturels et académiques. Dans cette logique, le revenant est une figure majeure du passé dans le futur, ou plutôt : il est le sujet d’un verbe au futur antérieur, permettant de conjuguer sur un mode hors du commun, les faits et gestes d’individus n’ayant pourtant pas vécu à la même époque.

La recherche universitaire se penche sur cette fascinante grammaire, et s’inscrit très probablement dans le sillon tracé par un objet d’étude récent : en effet, les Death studies ne renvoient plus uniquement à un périodique scientifique édité par la maison Routledge, mais se constituent également en champ d’études qui convoque l’ensemble des disciplines appartenant aux sciences sociales. En témoignent le séminaire Histoire et anthropologie de la mort créé en 2020 par le groupe de recherche NECROLOG[1] ou encore le séminaire jeunes chercheur.es interdisciplinaire Les morts. Définir ce qu’il reste[2]. La mort, les morts, et leurs relations avec les vivants sont évidemment un cadre de recherche de premier ordre. Pour autant, nous constatons que la maison hantée, en tant qu’objet de recherche, laisse encore un vide épistémologique à combler, principalement en ce qui concerne sa dimension interdisciplinaire, et son exploration in situ.

Pour cette journée d’étude, c’est donc le rapprochement « hantologique » qui a retenu notre attention, la collusion entre la trace et le fantôme, et celle qui s’opère dans l’un des espaces les plus intimes des vivants, à savoir leur maison. Car, de fait, le revenant, le fantôme, le spectre, ou encore « l’entité », ont une géographie et une histoire que l’on peut questionner aux prismes des interdisciplinarités (Barthe-Deloizy et al., 2018). Pour « l’enquêteur » à la recherche d’une scientificité des phénomènes d’apparition (Baudoin, 2021), la maison hantée peut être considérée comme une scène où le paradigme indiciaire cher à Carlo Ginzburg (1980) démontre son heuristicité géohistorique.  

De l’histoire des maisons hantées, Claude Lecouteux (2007) ouvre les pistes d’un phénomène quasi inexploré. Stéphanie Sauget (2011) fournit de son côté les conditions de leur historicité et fait l’hypothèse de leur constitution en objet propre. Les conséquences éventuelles de ces possibles sont nombreuses et enthousiasmantes : s’il existe une histoire de cette cohabitation entre l’infiniment étranger et l’infiniment familier, cela signifie que la maison hantée, loin d’être un objet figé dans un imaginaire intemporel, porte au contraire avec elle les signes d’un récit en évolution constante, celui, très probablement, de la relation à l’Autre. Tout aussi récemment, Grégory Delaplace (2021) a offert une étude des maisons hantées dans le contexte des sociétés de recherche psychique du premier XXe siècle, en Angleterre. De cet ouvrage d’anthropologie, on retiendra, entre autres découvertes, que l’objet « maison hantée » est fondamentalement contextualisable, tout en rendant disponible un matériau symbolique d’une grande efficacité sociale, que les sciences humaines ont encore à décrire et à éclairer.

C’est donc dans une logique évidemment transdisciplinaire que nous proposons cette journée d’étude. Au-delà des axes de réflexion possibles qui sont déclinés ci-dessous, nous souhaitons en formuler un, transversal, qui doit accompagner tous les autres. Il nous parait central de toujours considérer que la question des maisons hantées ne se pose que lorsqu’elle est articulée à celle du phénomène. Naturel ou surnaturel, il a lieu dans la maison hantée. C’est lui qui est perçu, discuté, nié, moqué, fantasmé, imaginé, revendiqué, recherché, fui. Phénoménales, les histoires de maisons hantées le sont nécessairement, et à défaut, elles disparaissent en se vidant de leur substance. Il s’agit donc, toujours, de phénoménologie, et afin de ne jamais perdre la trace des phénomènes, nous résumerons cet axe transversal à la question suivante, naïve et ouverte : Que se passe-t-il dans une maison hantée ?

Axe 1. Histoire et épistémologie

Il s’agit ici de présenter la maison hantée comme ayant une histoire, mais également une historicité. Immédiatement liée à cette question, se trouve celle de la posture des chercheurs et des chercheuses. Comment se construit une épistémologie de la maison hantée ? La maison hantée a toujours mobilisé le discours de spécialistes, que ce soit pour expliquer les phénomènes qui s’y produisent, ou pour les nier. Discours positivistes, psychologiques, anthropologiques, littéraires, religieux : qu’est-ce qui caractérise les discours autorisés sur les maisons hantées ? Quels liens entretiennent-ils avec leur objet, ainsi qu’avec les autres acteurs ? Enfin, dans quelle mesure la maison hantée peut-elle être un objet stricto sensu pour les sciences humaines, et quel serait le coût épistémologique d’une telle entreprise ?

Axe 2. Les acteurs :  croyances, non-croyances, gestes, récits

S’il faut questionner la posture épistémologique des chercheurs, il parait nécessaire de questionner la posture épistémique et émotionnelle des acteurs. La question du croire et du non-croire de celles et ceux qui côtoient les phénomènes doit être posée et problématisée. La maison hantée est-elle un objet de croyance, et quels types de savoirs les acteurs directs entretiennent-ils avec elle ? Quant à la dimension émotionnelle, elle semble bien s’imposer comme une modalité fondamentale, puisque la maison hantée, pour le sens commun, effraie. Quelle est cette peur, quelle est son expression, comment se manifeste-t-elle ?

De toute évidence, les postures épistémiques et émotionnelles s’accompagnent de récits, de cérémonies et de gestes. Leur dimension, plus ou moins performative, plus ou moins interprétative, mérite d’être décrite et analysée. Comment réagit-on, que fait-on, que dit-on et à qui le dit-on, dans une maison hantée ?

Enfin, les acteurs doivent être interrogés grâce aux catégories ambigües de la normalité et de la déviance. Tout le monde peut-il être victime d’une maison hantée, et une fois qu’on l’est, appartient-on toujours au monde « normal », ou bien s’est-on déplacé « à la marge » ?

Axe 3. Lieux, espaces et territoires

La maison hantée n’en reste pas moins, fondamentalement, un lieu. Elle pose donc la question d’un certain type « d’habiter ». Problématique, conflictuel, dramatique, pacifié, cet « habiter » décrit une relation à l’espace ; espaces interdits ou exposés, espaces refuges et protégés. Avant même d’habiter la maison hantée, il faut s’y installer, la choisir, y arriver. Et parfois, « l’habiter » devient impossible : il faut alors la quitter, la fuir…

La maison hantée est donc un objet physique, construit et déconstruit. Elle présente une architecture, elle est constituée de matériaux. Elle offre une structure, un agencement, un mobilier. Est-elle toujours maison d’habitation ? Peut-elle être hôpital, école, mairie, hangar, usine ? Existe-t-il une typologie architecturale et fonctionnelle des maisons hantées ?

Enfin, la maison hantée s’inscrit dans un espace, et dans un territoire. Elle appartient à un espace urbain ou rural, s’établit dans un réseau d’autres bâtiments et d’autres habitations. Elle est traversée par des flux, elle est desservie par des axes. Elle surplombe des vallées, borde des rivières, jalonne des bois, survie à des zones industrielles. La maison hantée a une géographie qu’il est possible de caractériser, elle se situe de part et d’autre de frontières, tout en exposant les siennes propres. Quelles sont donc les frontières d’une maison hantée ?

Axe 4. Médiologie de la maison hantée

Les maisons hantées sont également des décors. Unités de lieu de romans d’épouvante ou de thrillers, elles peuvent devenir attraction dans une économie du divertissement où les lieux de fiction et de réalité n’en finissent plus de tomber en abîme les uns les autres. Les maisons hantées sont donc représentées, communiquées, et font l’objet d’une transmission culturelle où médium et médias finissent par se confondre.

Elles agrègent une technologie et une ingénierie qui leur sont propres : détection des fantômes, enregistrements, outils de lutte et de résistance contre les esprits, etc. Comme tout objet de représentation, la maison hantée est indissociable d’une technique de représentation, mais également d’une technique d’implémentation, ancrée dans son époque. Nous pensons particulièrement aux pratiques de l’exploration urbaine, aux médiations numériques qui leurs sont liées ; mais également aux travaux connexes sur les ruines, friches et autres lieux « hantés » par un passé imagé.

En définitive, la maison hantée est fondamentalement un objet culturel, et l’on peut même supposer qu’il est un élément central d’une culture « pop », entretenant avec la recherche universitaire et scientifique des liens qu’il serait intéressant d’éclaircir.

Notes

[1]https://necrolog.hypotheses.org/a-propos-du-seminaire-histoire-et-anthropologie-de-la-mort-amu

[2] https://lesmorts.hypotheses.org/

Programme

Jeudi 26 septembre

13h30 - Accueil

14h – Propos introductifs

  • 14h15 – « Le spectre du lieu : hanter l’espace habité à l’âge moderne (XVIe–XVIIe siècle) », Caroline Callard, Directrice d’études à l’EHESS, Centre d’études en Sciences sociales du religieux
  • 15h – « Dom Calmet et les maisons hantées », Philippe Martin, PR Histoire moderne, Université́ Lyon 2, LARHRA
  • 15h45 – « Un quartier hanté. Fantômes, tombeaux et toponymie à Madagascar », Olivia Legrip-Randriambelo, UCLy, ISERL/LARHRA

16h30 – Pause (15 min)

  • 16h45– « La maison hantée comme histoire de famille : réflexion psychodynamique », Marion Hendrickx, Médecin psychiatre, docteure en sociologie, GHICL - MCU en psychiatrie, FMMS Lille
  • 17h30 – Fabio Armand, MCF en psychologie, linguistique, anthropologie, sciences de l’éducation, Université́ catholique de Lyon, Institut Pierre Gardette, Composante « Discours, aspects culturels et religieux »
  • 18h15 – « Géographie hantée en Drôme-Ardèche », Nicolas Canova, MCF à l’NESAP de Lille, LACTH et Emmanuel Falguières, doctorant au LARAH

20h – Repas

Vendredi 27 septembre

8h30 – Accueil

  • 9h – « Anthropologie du poltergeist », Grégory Delaplace, Directeur d’études à l’EPHE, Groupe Sociétés Religions Laïcités
  • 9h45 – « La "Maison du diable"  de Valence-en-Brie. Un cas de hantise entre sciences occultes et sciences criminelles autour de 1900 », Philippe Baudouin, MCF en histoire des médias, IUT de Cachan

10h30 – Pause (15 min)

  • 10h45 – « Les pratiques de géobiologie, des pratiques de soin de l’invisible au service d’une spiritualité terrestre », Claire Revol, Docteure en philosophie, MCF à l'Institut d'Urbanisme et de Géographie Alpine, Université Grenoble-Alpes, laboratoire Pacte.
  • 11h30 – « L'imaginaire de la hantise au XIXe siècle : de la maison hantée à la maison à hanter », Stéphanie Sauget, PR histoire contemporaine, Université́ de Tours, CeTHIS 

12h15 - Conclusions

12h45 - Repas

Bibliographie synthétique et indicative

Bachelard Gaston, La poétique de l’espace, 1ère édition 1957, PUF Quadrige, Paris, 2020

Barthe-Deloizy et al., Géographie des fantômes, revue Géographie et Cultures n°106, L’Harmattan, CNRS, Paris, 2018

Baudoin Philippe, Surnaturelles. Une histoire visuelle des femmes médiums, Pyramyd, Paris, 2021

Boltanski Luc, Énigmes et complots. Une enquête à propos d’enquêtes. Gallimard, Paris, 2012.

Bolloch Joëlle, Héran Emmanuelle, Le dernier portrait (catalogue d’exposition), Réunion des musées nationaux, Musée d'Orsay, Paris, 2002

Bolloch Joëlle, Post-mortem, Actes Sud, Arles, 2007

Callard Caroline, Le temps des fantômes. Spectralités de l’âge moderne (XVIe – XVIIe siècles), Fayard, Paris, 2019

Cuchet Guillaume, Les voix d’outre-tombe. Tables tournantes, spiritisme et société, Seuil, Paris, 2012

Cuchet Guillaume, Le crépuscule du purgatoire, Seuil, Paris, 2020

Davies Owen, The haunted. A social history of ghosts, Palgrave Macmillan, Basingstoke, 2007

Delaplace Grégory, Les intelligences particulières, Enquête sur les maisons hantées, Vue de l’Esprit, Bruxelles, 2021

Derrida Jacques, Spectres de Marx, Galilée, Paris, 1993

Edelman Nicole, Histoire de la voyance et du paranormal du XVIIIe siècle à nos jours, Seuil, Paris, 2006

Faivre Antoine, L'ésotérisme, 1ère éd. 1992, Presses Universitaires de France, Paris, 2019

Favret-Saada Jeanne, Les mots, la mort, les sorts, Gallimard, Paris, 1977

Flammarion Camille, Les maisons hantées. En marge de la mort et son mystère, Flammarion, Paris, 1923

Ginzburg Carlo, « Signes, Traces, Pistes – Racines d’un paradigme de l’indice », Le Débat, n°6, Gallimard, 1980, Paris, p. 3-44.

Gobi Jean, Dialogue avec un fantôme, dossier établi, traduit et annoté par Marie-Anne Polo de Beaulieu, Les Belles Lettres, Paris, 1994

Heelas Paul, The New Age Movement : The Celebration of the Self and the Sacralization of Modernity, Blackwell, Oxford, 1996

Hendrickx Marion, Petit traité d’horreur fantastique à l’usage des adultes qui soignent des ados, ed. Érès, coll. La vie de l’enfant, Toulouse, 2012

Lecouteux Claude, La maison hantée, Imago, Paris, 2007

Lipman Caron, Co-habiting with ghosts. Knowledge, experience, belief and the domestic uncanny, Ashgate, Farnham, 2014

McGarry Molly, Ghosts of future Past: spiritualism end the culture politics of nineteenth-century America, University of California Press, 2008

Sauget Stéphanie, Histoire des maisons hantées. France, Grande-Bretagne, États-Unis, 1780 – 1940, Tallandier, Paris, 2011

Schmitt Jean-Claude, Les revenants, les vivants et les morts dans la société médiévale, Gallimard, Paris, 1994.

Simmel George, L’Étranger et autres textes, trad. Fr. Joly, Payot, Paris, 2019

Places

  • MILC 35, rue Raulin
    Lyon 07, France (69)

Event attendance modalities

Full on-site event


Date(s)

  • Thursday, September 26, 2024
  • Friday, September 27, 2024

Keywords

  • maison hantée, histoire, géographie, épistémologie, anthropologie, fantôme

Contact(s)

  • Emmanuel Falguières
    courriel : emmanuel [dot] falguieres [at] posteo [dot] net

Information source

  • Nicolas Canova
    courriel : n-canova [at] lille [dot] archi [dot] fr

License

CC0-1.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons CC0 1.0 Universal.

To cite this announcement

« La maison hantée, théâtre d’histoires phénoménales », Study days, Calenda, Published on Thursday, September 12, 2024, https://doi.org/10.58079/12ai6

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