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Corps gros, sexualités et conjugalités

Les effets de la stigmatisation liée au poids sur les expériences sexuelles et conjugales

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Published on Wednesday, November 06, 2024

Abstract

La revue Regards sociologiques lance un appel à article sur les effets de la stigmatisation liée au poids sur les expériences sexuelles et conjugales. Comment cette stigmatisation s’exprime-t-elle dans la vie intime et affective ? Quelles sont ses conséquences sur les subjectivités et le rapport au corps ? Comment penser l’intimité romantique et sexuelle des personnes grosses à l’intersection de rapports de pouvoir tels que le genre, la race, la classe, l’âge, le handicap, et l’orientation sexuelle ?

Announcement

N°67-68 (2025-2026)

Argumentaire

Dans la littérature francophone, les études sociologiques sur les corps gros se sont longtemps focalisées sur l’ « obésité » en tant qu’état pathologique du corps. Partant du constat que l’ « obésité » est inégalement distribuée en société, l’enjeu était notamment de comprendre les causes sociales et structurelles qui rendaient possibles ces différences (Poulain, 2009). Cela a mené à l’exploration de thématiques telles que les cultures somatiques, les comportements de santé et les pratiques alimentaires (Régnier & Masullo, 2009), mais aussi les politiques publiques de l’ « obésité » (Bergeron & Castel, 2010), la stigmatisation (Poulain, 2009 ; Carof, 2021), ainsi que les prises en charge médicales (Gridaine, 2022). Beaucoup de ces travaux ont en commun de traiter des aspects sanitaires liés aux corps gros, en restant partiellement attachés au cadre biomédical. Ainsi, à l’exception de rares travaux récents (Carof, 2019 ; Carof, 2021), il existe peu d’études francophones qui portent sur des expériences communes de la vie des personnes grosses, telles que la sexualité et la conjugalité. 

Outre-Atlantique, des approches critiques se sont développées, et ce depuis plusieurs décennies (Wann, 1998). Leur objectif est d’étudier les corps gros d’un point de vue émancipé des discours biomédicaux : la grosseur n’est plus associée à une maladie mais est comprise comme une caractéristique corporelle inscrite dans des rapports de pouvoir marqués par la stigmatisation (ce qu’on a appelé en France « grossophobie » (Carof, 2021)) (Rothblum & Solovay, 2009). L’enjeu est alors de rendre compte des préjugés liés au poids dans différentes sphères de la vie sociale et ce, en restant au plus près de l’expérience vécue des personnes concernées. C’est donc dans la littérature anglosaxonne que l’on trouve les quelques travaux existants sur les dimensions sociales de la sexualité et du couple chez les personnes grosses (Gailey, 2012 ; Satinsky et al. 2013). L’intérêt pour ces questions naît de la considération que l’entrée dans la sexualité et l’engagement dans la conjugalité constituent des étapes chrono-normatives, des rites de passage perçus comme importants dans la constitution des subjectivités et l'acquisition d’une reconnaissance sociale (Freeman, 2010). Dans ce cadre, certaines autrices se sont attachées à rendre compte de la spécificité de la sexualité des femmes grosses, en rapport avec leur position minorisée dans une hiérarchie corporelle dominée par la norme de minceur (Hall, 2018).

Cet appel à contributions vise à prolonger ces réflexions en questionnant les effets de la stigmatisation liée au poids sur les expériences sexuelles et conjugales. Comment cette stigmatisation s’exprime-t-elle dans la vie intime et affective ? Quelles sont ses conséquences sur les subjectivités et le rapport au corps ? Comment penser l’intimité romantique et sexuelle des personnes grosses à l’intersection de rapports de pouvoir tels que le genre, la race, la classe, l’âge, le handicap, et l’orientation sexuelle ?

L’intérêt scientifique de croiser grosseur, sexualités et conjugalités réside dans la possibilité de mieux comprendre comment les normes corporelles influencent les expériences intimes et relationnelles des individus. En effet, le corps est au centre des pratiques et représentations liées au couple et à la sexualité dans la mesure où la désirabilité y joue un rôle majeur (Chen & Brown, 2005). Ainsi, le choix du·de la conjoint·e est au moins partiellement déterminé par les préférences corporelles (Carmalt et al., 2008). Ces préférences reflètent des rapports sociaux de genre, de classe, d’âge et de race (Vandebroeck, 2015), et se constituent relativement à des systèmes normatifs qui valorisent la blancheur, la jeunesse, et la minceur (Kozee, 2016). L’appréciation de la corpulence est liée à la cishétéronormativité qui impose des attentes spécifiques quant aux corps jugés acceptables et légitimes pour les hommes et les femmes. Dans ce cadre, les corps féminins, posés comme objets de désir destinés à satisfaire le regard masculin, subissent une pression plus forte en termes de beauté et de minceur (Bordo, 1993 ; Wolf, 1991). 

À cet égard, la grosseur constitue une propriété du corps esthétiquement dévalorisée qui est associée à la mollesse, la paresse, le non contrôle et un défaut de moralité (Vigarello, 2010). Les corps gros sont stigmatisés jusque dans les relations intimes : ils sont perçus comme étant moins attirants, désirables, et on leur prête un moindre « capital érotique » (Austen et al. 2022 ; Gailey, 2006). Ainsi, les personnes grosses sont désexualisées et sont rarement pensées comme des sujets de désir (Regan, 1996) ou comme détentrices d’une agentivité sexuelle (Pausé, 2015). Toutefois, ces représentations varient selon le genre. Dans les représentations médiatiques et culturelles, les hommes gros qui expriment du désir sexuel sont perçus à l’aune de la figure monstrueuse du « pervers » violent et insatiable (Harker, 2016). Du côté des femmes grosses, l’autre versant de la stigmatisation est l’hypersexualisation : elles sont parfois considérées comme « voraces et désespérées » (Gailey & Prohaska, 2009). Certaines études se sont également intéressées aux hommes qui s’identifient comme des « fat admirers », des personnes sexuellement attirées par les femmes grosses et/ou très grosses (Goode & Preissler, 1983 ; Swami & Tovée, 2009). Enfin, des travaux révèlent que les personnes grosses sont perçues comme étant moins aptes à être de bon·nes partenaires, et sont jugées moins « méritantes » d’avoir des partenaires sexuellement attirant·es (Harris, 1990 ; Kurzban & Weeden, 2005).

Les travaux portant sur ces sujets sont souvent issus des Cultural Studies et de la psychologie sociale et nous renseignent principalement sur les représentations et les perceptions qu’ont les individus de la sexualité des personnes grosses. À l’exception de quelques rares travaux (voir notamment Gailey, 2012, 2014 ; Satinsky et al., 2013), on dispose donc de peu d’informations sur les expériences concrètes et les pratiques de la sexualité et du couple en lien avec la grosseur, ainsi que de leur ancrage dans des rapports sociaux multiples. Afin de contribuer à enrichir cette littérature, nous encourageons les auteur·ices à proposer des articles qui s’inscrivent dans un ou plusieurs de ces axes, sans toutefois s’y limiter :

Axe 1 - Pratiques, expériences et subjectivités

Cet axe a pour objectif de creuser la matérialité, la temporalité et l’importance des pratiques et expériences vécues qui fondent les rapports au corps et à la sexualité des personnes grosses. En quoi les socialisations sexuelles peuvent-elles être modelées par la stigmatisation liée au poids ? Les contributions peuvent par exemple porter sur les scripts et répertoires sexuels, les lieux de rencontre et les espaces de sociabilité romantico-sexuels (physiques ou virtuels), les biens de consommation liés à la sexualité ou encore le travail du sexe, dans la mesure où ces éléments sont partie prenante des socialisations sexuelles. De même, dans une société marquée par la stigmatisation de la grosseur, le fait d’habiter un corps gros peut produire des types spécifiques de subjectivités, plus ou moins souffrantes, et pouvant prendre des formes particulières dans la sexualité et la conjugalité (Hall, 2018). Les auteur·ices pourront par exemple s’intéresser aux expériences sensibles (émotions, désir, plaisir) ainsi qu’aux perceptions de soi (intériorisation de la honte, image du corps). 

Axe 2 – Rapports de pouvoir, inégalités et violences

Les relations conjugales et sexuelles s’inscrivent dans des logiques sociales marquées par des rapports de pouvoir. De quelle manière la stigmatisation affecte-t-elle le couple, de sa construction préalable à sa pratique quotidienne ? On pourra par exemple s’intéresser à la manière dont la valorisation différenciée des corpulences influence les logiques de mise en couple (opportunités conjugales, choix du·de la partenaire, valeur romantique projetée), ainsi que les formes plus diffuses ou détournées de contrôle du corps de l’autre (ou de son propre corps) (Schmidt et al., 2023). Les articles qui portent sur les imaginaires véhiculés par les productions culturelles sont les bienvenus s’ils permettent d’éclairer des pratiques conjugales et sexuelles concrètes.

Le genre est ici central, dans la mesure où il est indissociable de la question du corps. Des dimensions déjà connues des inégalités de genre dans le couple peuvent être réinterrogées à l’aune d’une approche prenant en compte l’intersection de la grosseur, du genre et de l’orientation sexuelle : on pense par exemple aux inégalités salariales ou à la division sexuelle du travail domestique et parental. Les violences sexistes et sexuelles peuvent également faire l’objet d’une proposition. En effet, on sait que les femmes grosses peuvent être assignées à une place minorisée dans la sexualité, voire faire l’objet de violences sexuelles spécifiques (Gailey & Prohaska, 2006, 2009).

Axe 3 - Santé sexuelle et reproductive

La sexualité ne s’arrête pas aux portes des pratiques sexuelles mais engage également les individus dans des rapports aux institutions chargées d’éduquer, contrôler et entretenir ces pratiques, notamment dans une optique de santé. Souvent au cœur des interactions avec les institutions médicales ou paramédicales, la corpulence des personnes grosses peut ainsi justifier, ou au moins entraîner, des variations et inégalités dans l’accès à la contraception, à la procréation médicalement assistée ou aux soins gynécologiques (Bajos, 2010 ; Ward & McPhail, 2019). Les contributions pourront donc questionner les possibles conséquences de la stigmatisation sur l’accès à certains droits et biens de santé sexuelle et reproductive. Au-delà de la question des interactions avec les institutions médicales, les pratiques individuelles de santé peuvent également être prises en compte en lien avec les désirs, aspirations et projets liés à la sexualité, la reproduction ou la parentalité.

Attentes transversales

De manière plus transversale, les propositions qui s’attachent à rendre compte de la diversité des expériences vécues en fonction du genre, de la classe, de la race, de l’âge, de l’orientation sexuelle, ou encore du handicap, sont encouragées. Il s’agit de reconnaître que toutes les personnes grosses n’expérimentent pas leur (non)intimité romantico-sexuelle de la même manière. 

Sans ignorer la stigmatisation liée au poids, certaines études montrent que les expériences peuvent aussi être positives (Gailey, 2012). Il faut pouvoir rendre compte de cette diversité sans faire des personnes grosses un public homogène nécessairement marqué par des subjectivités souffrantes (Friedman, 2020). Il s’agira alors de montrer quels sont les facteurs qui rendent possibles certains types d’expériences et subjectivations sexuelles et conjugales. 

Pour soumettre une proposition d’article, les auteur·ices devront préciser clairement la méthodologie, qualitative et/ou quantitative, et les matériaux sur lesquels repose leur recherche, les approches théoriques qu’ils·elles mobilisent, ainsi que la manière dont leur article s’inscrit dans les thématiques de cet appel à contributions.

Modalités de soumission

Les articles complets, d’une taille comprise entre 50 000 et 70 000 signes, doivent respecter les normes d’écriture de la revue.

Ils sont à envoyer au plus tard le 1er mars 2025

aux responsables du numéro (catherinemilon@yahoo.fr ; theo.rougnant@ehess.fr) et seront évalués en « double aveugle » par des membres extérieurs au comité de rédaction. Les adresses indiquées ci-dessus peuvent être utilisées par les auteur·es pour obtenir d’éventuels renseignements sur les modalités de soumission des textes.

Coordination du numéro

  • Catherine Milon, Doctorante en sociologie, EHESS, Iris, Gendhi
  • Theo Rougnant, Doctorant en sociologie, EHESS, Centre Maurice Halbwachs

Bibliographie

Austen E., Bonell S., Griffiths, S., « Fat is feminine: A qualitative study of how weight stigma is constructed among sexual minority men who use Grindr », Body Image, n°42, 2022, pp.160-172.

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Bergeron H., Castel, P., (dir.), Regards croisés sur l'obésité, Paris, Presses de Sciences Po, 2010.

Bordo S., Unbearable weight: Feminism, Western culture, and the body, University of California Press, 1993.

Carof S., « Être grosse: Du corps discréditable au corps discrédité », Sociologie, vol.10, n°3, 2019, pp.285-302.

Carof S., Grossophobie : sociologie d’une discrimination invisible, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2021.

Carmalt J. H., Cawley J., Joyner, K., Sobal, J., « Body Weight and Matching with a Physically Attractive Romantic Partner », Journal of Marriage and Family, vol.70, n°5, 2008, pp.1287–1296. http://www.jstor.org/stable/40056343

Chen E. Y., Brown M., « Obesity stigma in sexual relationships », Obesity research, vol.13, n°8, 2005, pp.1393–1397. https://doi.org/10.1038/oby.2005.168

Freeman E., Time binds : Queer temporalities, queer histories. Duke University Press, 2010.

Friedman M., Rice C., Rinaldi J., (dir.), Thickening Fat: Fat Bodies, Intersectionality, and Social Justice. Routledge, 2020.

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Goode E., Preissler, J., « The fat admirer », Deviant Behavior, vol.4, n°2, 1983, pp.175-202.

Gridaine E., Construction d'une question sanitaire et d'une norme corporelle : le cas du traitement de l'obésité en milieu hospitalier, Thèse de doctorat, Nantes Université, 2022.

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Kozee L., Unequal Beauty: Exploring Classism in the Western Beauty Standard, Georgia State University, 2016.

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Pausé C., « Human nature: On fat sexual identity and agency », in Hester H., Walters C. (dir.), Fat sex: New directions in theory and activism, Routledge, 2015, pp. 37-48.

Poulain J., Sociologie de l’obésité, Paris, Presses Universitaires de France, 2009.

Regan P. C., « Sexual outcasts: The perceived impact of body weight and gender on sexuality », Journal of Applied Social Psychology, n°26, 1996, pp.1803–1815. 

Régnier F., Masullo A., « Obésité, goûts et consommation : Intégration des normes d'alimentation et appartenance sociale », Revue française de sociologie, n°50, 2009, pp.747-773. 

Rothblum E., Solovay S., Wann M., The Fat Studies Reader, New York University Press, 2009.

Satinsky S., Dennis B., Reece M., Sanders S., Bardzell, S., « My ‘Fat Girl Complex’: a preliminary investigation of sexual health and body image in women of size », Culture, Health & Sexuality, vol.15, n°6, 2013, pp.710–725. doi:10.1080/13691058.2013.7832

Schmidt A.M., Jubran M., Salivar E.G., Brochu P.M., « Couples losing kinship: A systematic review of weight stigma in romantic relationships », Journal of Social Issues, n°79, 2023,  pp.196–231. https://doi.org/10.1111/josi.12542

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Vigarello G., Les métamorphoses du gras. Histoire de l’obésité, du Moyen Âge au XXe siècle, Paris, Seuil, 2010.

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Ward P., McPhail D. « Fat shame and blame in reproductive care: Implications for ethical health care interactions », Women’s Reproductive Health, n°6, 2019,  pp.225–241.

Wolf N., The beauty myth: How images of beauty are used against women. HarperCollins, 1991.

Subjects


Date(s)

  • Saturday, March 01, 2025

Keywords

  • sociologie du corps, stigmatisation, sexualité, sociologie du couple

Contact(s)

  • Guillaume Courty
    courriel : guillaume [dot] courty [at] u-picardie [dot] fr

Reference Urls

Information source

  • Guillaume Courty
    courriel : guillaume [dot] courty [at] u-picardie [dot] fr

License

CC0-1.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons CC0 1.0 Universal.

To cite this announcement

Guillaume Courty, « Corps gros, sexualités et conjugalités », Call for papers, Calenda, Published on Wednesday, November 06, 2024, https://doi.org/10.58079/12mld

Author(s)

Guillaume Courty

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