Abstract
L’analyse historique des espaces et des mobilités témoigne de l’évolution continue des interactions entre les déplacements et les organisations spatiales. Cette journée d’études ambitionne d’interroger sur le temps long ces notions, des sources historiques aux méthodologies utilisées en passant par l’évolution des représentations dont elles font l’objet. La mobilité façonne l’espace, qui encadre et régule à son tour les mobilités, dans un mouvement d’influence réciproque qui définit les structures et les représentations spatiales à travers le temps.
Announcement
8ème journée d’études des jeunes chercheurs du CRULH
3 avril 2025 – Nancy, Campus Lettres et Sciences humaines, salle A 104
Argumentaire
Si l’étude de l’espace est depuis plusieurs décennies au cœur des réflexions de nombreuses sciences humaines et sociales au point de lui donner le nom de spatial turn[1], la discipline historique ne fait pas exception. Le numéro des Annales de 1986 en hommage à Fernand Braudel mobilise l’héritage laissé par l’auteur de La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l’époque de Philippe II et ouvre de nouvelles perspectives sur la spatialisation des études historiques[2]. Ce tournant critique s’oppose au déterminisme géographique et insiste sur le possibilisme braudélien en martelant que l’espace n’est pas neutre mais « traversé de représentations contrastées et source de pratiques multiples »[3]. Dans un même espace se juxtaposent des temporalités plurielles « à l’intersection de toutes sortes d’ensembles géographiques de nature, de taille et de durée différentes »[4].
Prolongeant cette mise au point des Annales, Bernard Lepetit et Patrice Bourdelais ont à nouveau interrogé l’espace. Celui-ci n’est plus le cadre immobile où les choses se déroulent mais un lieu dynamique et mouvant dans lequel passé et présent s’intriquent continuellement[5]. Résolument attachés à une vision mobile de l’histoire, sensibles au changement, Lepetit et Bourdelais ont initié de nouvelles réflexions tranchant avec l’apparente fixité des sociétés. Les historiens médiévistes et modernistes se sont emparés de la question pour bouleverser la vision traditionnelle d’un Ancien Régime « fixe et immobile »[6]. Empruntant à la sociologie bourdieusienne la notion d’espace social (ensemble de positions sociales déterminées à la fois par leurs coordonnées et par leurs relations d’interdépendance et de concurrence), les historiens ont enrichi leur compréhension de l’espace ou devrait-on dire des espaces[7].
Fort de ce constat, le concept de mobilité que l’on peut définir comme « déplacement à travers l’espace, mais aussi comme l’aptitude générale d’une société à se déplacer » est devenu central pour les historiens soucieux de comprendre le fonctionnement des sociétés humaines[8]. Associant espaces et mobilités dans de multiples travaux, les recherches ont mis en évidence que les formes de déplacements influencent la construction et la représentation des espaces. Les mobilités géographiques (voyage, pèlerinage, migration, raison professionnelle) et matérielles (conditions de la mobilité, circulations de marchandises, d’objets…) ont fait l’objet de plusieurs travaux insistant sur les transformations et les dynamiques économiques des espaces considérés[9]. S’appuyant aussi sur la sociologie, la mobilité sociale (capacité des individus à circuler dans la hiérarchie sociale) a également fait l’objet d’une approche historienne[10]. Routes et individus en chemin ont aussi été étudiés pour saisir la multiplicité des organisations spatiales permettant les déplacements, les moyens de locomotion utilisés, sans oublier la représentation de l’espace que les voyageurs construisent dans des récits, des cartes ou des expériences diverses.
Cette journée d’études souhaite donc interroger conjointement les espaces et les formes de mobilité sur le temps long. Vectrices de changements et de transformations des sociétés, les mobilités modifient en profondeur le rapport à l’espace dans le temps. Les espaces, quant à eux, peuvent à la fois faciliter ou contraindre celles-ci.
Axe 1 : Sources et méthodes historiques pour l’étude des espaces et des mobilités.
Quelles sont les sources sur lesquelles l’historien s’appuie pour appréhender les espaces et les mobilités ? Le renforcement de la surveillance des individus (listes, recensements, actes de mariage, archives comptables…) permet d’évaluer les expériences de mobilités spatiales. D’autres outils permettent même d’envisager le contrôle des déplacements que les autorités exercent sur les personnes (passeports à l’intérieur, sauf-conduits…). D’autre part, les sources sur lesquelles on s’appuie pour figurer l’espace sont nombreuses (listes, schémas, cartes, atlas, œuvres d’art, chroniques, photographies, traces d’oralités, etc.). Par exemple, comment les mobilités favorisent-elles la création des cartes (carte militaire, cadastres) et comment les cartes marines nécessaires aux circulations commerciales stimulent les mobilités ?
Des communications pourraient également sonder les méthodologies employées pour analyser la documentation. La cartographie, aujourd’hui largement démocratisée grâce au développement des systèmes d’information géographique « stimule la cohérence du questionnement »[11]. Mais tant la pertinence que la limite de l’exercice méritent une critique d’ordre épistémologique. De même, les outils quantitatifs régulièrement utilisés pour décrire les mobilités peuvent faire l’objet d’une interrogation quant à leurs usages. Par exemple, comment peut-on reconstruire les circuits de la mobilité à partir de données lacunaires sans qu’un effet de source vienne tronquer les résultats ? Comment les sources traduisent-elles les mobilités ? Comment la recomposition des mobilités permet-elle d’estimer la conscience qu’ont les individus de leurs propres déplacements ?
Axe 2 : Traverser l’espace, représenter l’espace.
Des discussions pourront aborder les conditions de la mobilité et les différentes représentations de l’espace qui en découlent. Les voies de circulation naturelles (voies d’eau, mers) ou aménagées (routes, chemins), ainsi que l’évolution des modes de transports sur la longue durée peuvent permettre d’envisager la réalité matérielle des déplacements. On pourra également se demander qui sont ceux qui voyagent. Le large éventail d’individus et de groupes sociaux qui prennent la route nécessite d’interroger les motifs du voyage et le profil des voyageurs. Comprendre qui, pourquoi et comment s’effectue un voyage permet de décortiquer comment celui qui l’entreprend perçoit l’espace qu’il traverse[12].
Dans cette perspective, la représentation des espaces traversés mérite une attention toute particulière. En effet, de nombreuses traces de mobilités sont conservées dans des récits, où « voyages et voyageurs dessinent un espace propre qui correspond à des finalités sociales et culturelles spécifiques »[13]. Loin de se cantonner aux récits, la représentation des espaces s’observe aussi dans d’autres types de sources (écrites, orales, picturales, graphiques). Ces témoignages permettent à l’historien de définir des catégories spatiales susceptibles d’être analysées (description d’un milieu géographique, connaissance des lieux traversés, représentation politique d’un territoire) et d’observer comment ceux qui se déplacent représentent les espaces. Dans cet axe, tant les conditions de la mobilité que l’évolution des représentations de l’espace sur la longue durée peuvent faire l’objet d’une communication.
Axe 3 : Les mobilités façonnent les espaces et les espaces encadrent les mobilités
Les mobilités participent à la construction de l’espace. Dans un essai intitulé : « Suivez l’argent ! L’empreinte urbaine des mobilités professionnelles de la banque parisienne (1650-1815) », Richard Flamein montre à quel point l’organisation spatiale du métier de la banque à Paris témoigne d’une répartition hiérarchique de l’espace social, les mobilités professionnelles ayant largement profité à ce secteur d’activité[14]. Cet exemple montre que la mobilité professionnelle construit un espace social qui contraint la mobilité géographique en hiérarchisant l’organisation spatiale des métiers. Comment s’organisent alors ces nouveaux espaces de vie ? Quels rapports entretiennent ces individus entre eux et avec le reste de la population ?
Les espaces contribuent à façonner ou entraver les mobilités[15]. L’aménagement du territoire ne pourvoit-il pas l’organisation des nouvelles modalités de déplacements ? Comment les espaces de travail attirent-ils les populations et encouragent ainsi les mobilités ? À l’inverse, l’espace géographique ne contraint-il pas occasionnellement toute forme de mobilité ? Au-delà de la contrainte naturelle, comment s’organisent les déplacements dans des espaces frontières mouvants régulièrement disputés et contrôlés ou à l’inverse fixes et ouverts ? Dans cet axe, les communications illustrant comment les mobilités construisent l’espace où à l’inverse comment l’espace et ses contraintes contribuent à façonner ou entraver les mobilités sont les bienvenues.
Si ce panorama et ces quelques pistes de réflexion – loin d’être exhaustives – ont suscité un intérêt chez vous, vous pouvez proposer une communication pour la huitième journée d’études des jeunes chercheurs du CRULH.
Modalités de contribution
Nous invitons les doctorants, jeunes docteurs, et étudiants en deuxième année de master, en histoire, histoire de l’art, archéologie, musicologie, ou dans d’autres disciplines pouvant s’intégrer au cadre fixé dans cet appel, à nous faire parvenir une proposition de communication de 25 minutes qui sera poursuivie par 5 minutes de questions n’excédant pas 3 000 signes, accompagnée d’un CV universitaire, par mail à l’adresse suivante : collectifcrulh@gmail.com.
La date limite d’envoi des propositions est fixée au 20 janvier 2025 (minuit).
Une publication des actes de la journée d’études sur le carnet Hypothèses du collectif des jeunes chercheurs du CRULH (https://cjccrulh.hypotheses.org) sera proposée sur le principe du volontariat.
Parrainages
Léonard Dauphant, maître de conférences HDR en histoire médiévale et Laurent Jalabert, maître de conférences HDR en histoire moderne.
Organisation
(collectif des jeunes chercheurs du CRULH)
Quentin Jeanmichel, Chloé Dagnolo, Arthur Fagnot, Raphaël Tourtet, Elise Bidon, Julie Bellotto, Lylian Etienne, Thibault Simonneau, Chloé Eckenfelder, Sam Couqueberg.
Notes
[1] Le spatial turn ou le « tournant spatial » qualifie la multiplication des études scientifiques se rapportant à l’espace à partir du milieu du XXe siècle. Pour une approche réflexive sur le sujet voir : « Qu’est-ce que le “spatial turn“ ? », Revue d’histoire des sciences humaines, 30, 2017, p. 207-238.
[2] Lepetit, Bernard, « Espace et histoire. Hommage à Fernand Braudel », dans Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 41.6, 1986, p. 1187-1191.
[3] Pour le déterminisme géographique, les éléments naturels conditionnent les comportements humains, là où le possibilisme emprunté à la géographie vidalienne par Lucien Febvre et Fernand Braudel considère que : « jamais les faits naturels n’exercent sur la vie des hommes une action purement mécanique, aveugle et empreinte de fatalité. ».
[4] Dosse François, « La ressource géographique en histoire », dans Espaces Temps, 68-70, 1998, p. 109-125.
[5] Bourdelais, Patrice, Lepetit, Bernard, « Histoire et espace ». Espaces, jeux et enjeux, Fondation Diderot Fayard, 1986, p. 15-26.
[6] Voyages et voyageurs au Moyen âge : XXVIe Congrès de la SHMESP, Limoges-Aubazine, mai 1995, Publications de la Sorbonne, 1996 ; Roche, Daniel, Les circulations dans l’Europe moderne : XVIIe-XVIIIe siècle, Fayard-Pluriel, 2011.
[7] Zancarini-Fournel, Michelle, Histoire des femmes en France : XIXe-XXe, Presses Universitaires de Rennes, 2005 ; Defois, Serge, Farcy, Jean-Claude, Danet, Jean (dirs.), Les avocats nantais au XXe siècle : socio-histoire d’une profession, Presses Universitaires de Rennes, 2007 ; Beck, Corinne, Écritures de l’espace social : mélanges d’histoire médiévale offerts à Monique Bourin, Éditions de la Sorbonne, 2010.
[8] Diaz, Delphine. « Comparer les mobilités contraintes », Hypothèses, 117, 2014, p. 145‑155.
[9] Margairaz, Dominique, Foires et marchés dans la France préindustrielle, EHESS, 1988 ; Woronoff, Denis, La circulation des marchandises dans la France de l’Ancien Régime, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, Paris, 1998 ; Rosent al, Paul-André, Les sentiers invisibles : Espace, familles et migrations dans la France du XIXe siècle, Paris, Édition de l’École des Hautes Études en Sciences sociales, 1999.
[10] Malaprade, Sébastien, « Des châteaux en Espagne : gouvernement des finances et mobilité sociale au XVIIe siècle », PULIM, 2017.
[11] Dauphant, Léonard, « Le royaume des quatre rivières : l’espace politique français, 1380-1515 », Champ Vallon, 2012, p. 16.
[12] Coulon, Damien, Gadrat-Ouerfelli, Christine (dirs.), Le Voyage au Moyen Âge, Presses Universitaires de Provence, 2017.
[13] Roche, Daniel, Humeurs vagabondes : de la circulation des hommes et de l’utilité des voyages, Fayard, 2003, p. 19.
[14] Flamein, Richard, « Suivez l’argent ! L’empreinte urbaine des mobilités professionnelles de la banque parisienne (1650-1815) », dans Travail et mobilité en Europe (XVIe-XIXe) siècles, Presses universitaires du Septentrion, 2018, p. 209-232.
[15] Voldman, Danièle, Fabriquer la ville : entre contraintes et innovations : France, XXe siècle, Atlande, 2023.
Places
- Salle A 104 - Campus Lettres et Sciences humaines, 23 boulevard Albert 1er
Nancy, France (54)
Event attendance modalities
Hybrid event (on site and online)
Attached files
Keywords
- espace, catégorie spatiale, mobilité humaine, mobilité sociale, source, représentation, récit, cartographie
Contact(s)
- Quentin Jeanmichel
courriel : quentin [dot] jeanmichel [at] univ-lorraine [dot] fr
License
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To cite this announcement
« Espaces et mobilités », Call for papers, Calenda, Published on Monday, November 18, 2024, https://doi.org/10.58079/12pih
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