Rêver en migration
Revue « Écarts d’Identité », n° 144, 2e semestre 2025
Abstract
L’objet de ce numéro d’Écarts d’identité est de confronter les différentes approches (anthropologique, psychanalytique, artistique, historique…) du rêve à la question migratoire en interrogeant sa singularité.
Announcement
Appel à contribution de la revue Ecarts d’Identité, n° 144, 2e semestre 2025
Argumentaire
Que le rêve soit nocturne ou diurne, dit éveillé, il est une entrée dans un autre monde : celui de l’inconscient et de « l’accomplissement du désir »[1], celui des esprits ou encore celui des voyages, des divagations ou des égarements[2]. En cela, il nous transporte dans un ailleurs, que celui-ci soit une projection dans le futur ou une représentation du passé, un environnement connu mais transformé ou un espace de l’étrange, re-composé d’ingrédients familiers. Si l’activité onirique se fabrique à partir des souvenirs, des fragments diurnes de notre situation actuelle, voire des stimuli sensoriels externes, elle est toujours un déplacement hors de la temporalité et de l’espace présents qui résonne avec l’expérience migratoire.
Rêver est certes une pratique individuelle, mais celle-ci n’en est pas moins directement connectée à des imaginaires collectifs autant qu’aux cadres sociaux dans lesquels elle se met en place[3]. A la fois universel et culturellement ainsi qu’historiquement situé, le rêve peut être analysé du point de vue religieux, autobiographique, psychanalytique ou encore des sciences sociales. Relégué par les rationalistes du XVIIe siècle au rang d’un « dérèglement de la machine corporelle »4 avant de reconquérir un statut d’objet à « prendre au sérieux » deux siècles plus tard via la psychanalyse, il connaît des statuts très divers selon les appartenances culturelles, religieuses, sociales, étant tour à tour considéré comme prémonitoire, ludique, thérapeutique, voire poétique.
Dans tous les cas, le rêve s’interprète, selon des « savoirs » anthropologiquement divers. Cette interprétation dépasse – déplace – la compétence latente ou la formation du rêve en tant que tel vers un « contenu manifeste » : elle révèle de la sorte, malgré ou au-delà de la volonté, en tout cas de la conscience du dormeur, un sens culturellement codé, ou une « vérité » subjective. Un peu comme des « ruines antiques » servent « de matériel pour construire des formes modernes »5. En cela, il constitue un objet d’intérêt socio-anthropologique et clinique qui pourrait contribuer à éclairer les situations migratoires, mais aussi une formidable source d’inspiration dans le champ artistique qui s’empare de ces mêmes questionnements.
L’objet de ce numéro d’Écarts d’identité est de confronter les différentes approches (anthropologique, psychanalytique, artistique, historique…) du rêve à la question migratoire en en interrogeant la singularité – s’il en est évidemment. Nous partons donc de l’idée, hypothétique, que le déplacement du lieu où l’on vit où l’on dort (et rêve), impacte notre activité onirique, ainsi que tous les états de veille et de sommeil, de la somnolence et de la rêverie.
Anthropologues et historiens ont analysé le choix d’un endroit spécifique pour rêver comme un élément culturel. Ainsi, les rites d’incubation pratiqués dès l’Antiquité associent le choix d’un lieu pour dormir (sanctuaire, tombe, château…) à la performativité du rêve. L’anthropologue Nastassja Martin rapporte de ses observations sur les peuples Even (Sibérie) et Gwin’ich (Alaska) la nécessité de se déplacer pour rêver, d’aller dormir dans la forêt quand il le faut, mais aussi le statut à part de l’étrangère, loin de sa maison qui, de fait, est plus sensible aux rêves. « C’est que pour rêver, il faut être déplacé »[4]. Et l’on pourrait probablement inverser la proposition : pour se déplacer, il faut rêver... Quels sont ces rêves qui précèdent et préparent les déplacements migratoires ?
Alors qu’il se rendait au Brésil, le sociologue Roger Bastide raconte comment ses rêves étaient toujours peuplés par sa « France nocturne »[5]. L’univers onirique permet en effet de se « connecter » aux lieux et aux personnes que l’on a quittés et, comme le rappelait Gaston Bachelard, la maison natale, physiquement inscrite en nous est le lieu où l’on va se « reposer » en rêve, dans son propre passé[6]. Pour Freud, les rêves « reposent pour une bonne part sur les impressions laissées par des événements infantiles »9. Le rêve ne peut être détaché ni de cette mémoire inscrite dans le corps ni des conditions de sa production et d’énonciation au présent. Que devient cette mémoire rêvante dans les conditions de migration ? Quel rôle joue-t-elle dans cette aventure ?
Dans une situation de migration, le rêve devient-il un objet hybride ? Se charge-t-il des impressions, émotions et affects liés aux différents lieux traversés et expériences éprouvées ? S’appuyant sur les récits oniriques de familles turques vivant en Allemagne, l’anthropologue Katherine Ewing montre comment les rêves fusionnent des éléments du pays d’origine et du pays d’accueil[7]. Les psychanalystes diraient que les rêves « condensent » ces éléments : la condensation étant, avec le déplacement, un des modes du fonctionnement des processus inconscients. Déplacer et fusionner ou condenser seraient-ils les processus qui agissent de concert dans le rêve et dans l’expérience migratoire ? En quoi le rêve peut-il ainsi favoriser ce qu’on appelle l’« intégration », l’« inclusion », ou et moins officiellement ce qu’on pourrait appeler une hybridation ou une « créolisation » psychique ? Et en quoi ces processus doivent aux conditions mêmes de pouvoir rêver précisément ? Les conditions concrètes de l’accueil des « migrants » et de leur accompagnement favorisent-elles ou empêchent-elles ces processus de régulation psychiques ?
De même, il ne s’agit pas seulement de regarder du côté de ce qu’on appelle un « bon rêve ». L’on sait les conditions difficiles, souvent traumatisantes, que connaissent certains persécutés pour échapper, en s’exilant, à leurs persécuteurs, ainsi que de nombreux « migrants » empêchés de se déplacer normalement par les temps qui courent – l’on pourrait presque dire empêchés de réaliser leurs rêves – et devant affronter des situations à la limite du supportable. Quel est l’impact sur le sommeil et l’activité onirique de ces expériences aux effets pathogènes durables qui menacent l’intégrité du sujet ? Ces personnes rêvent-elles encore ou répètent-elles, comme dans les « névroses traumatiques »[8] ou de guerre, leurs épreuves cauchemardesques ? Quels sont les lieux de « repos » et de sommeil réparateur dans ces cas ?
Il ne s’agit donc pas uniquement ici de comprendre « l’impact de l’expérience du changement de lieu de vie et de la migration sur l’univers onirique », mais aussi et inversement, concernant ce dernier, son « rôle dans la réélaboration de ces processus de déplacement »[9]. Ceci sans oublier qu’il s’agit là de reconstructions et de récits de rêve. Autrement dit, ce sont des « faits de communication »[10] tout à la fois médiatisés, transformés, susceptibles de circuler dans des temps et des espaces différents[11].
Le champ culturel, poétique et artistique (dans ses différentes disciplines) s’est emparé de cette question de manière remarquable ces dernières décennies, réalisant une « médiation politique de l’histoire » et culturelle de son cosmopolitisme. Il nous fait rêver de manière éveillée à ce que pourrait être le déplacement dans un monde moins fruste dans ses réactions, moins aliéné aux intérêts de ses partitions impériales. Il nous fait rêver à partir et au-delà des rêves des « migrants », il nous fait déplacer nous-mêmes dans leurs rêves comme pouvant devenir potentiellement les nôtres… Comment ce rêver-là contribue-t-il à transformer les imaginaires sociaux des uns et des autres ?
En somme, il s’agit d’aborder dans cette livraison ce continent obscur qu’on appelle le « rêve » dans les situations migratoires et d’exil et de tenter de savoir ce qu’il en éclaire (thématique rarement explorée dans ce champ). Quelles sont les conditions du rêve et du rêver dans ces situations ? Quels genres de rêves fait-on dans les expériences qui confrontent à un éloignement du « chez soi » ? Rêve-t-on en étranger à l’étranger et en quoi ce rêver en étranger consiste ? Ou est-ce que l’« étrangeté » même, constitutive du rêve, nous réconciliet-elle plutôt avec l’étrangeté intime, profonde qui nous habite ? Comment ces rêves sont-ils racontés et dans quelles situations ? Et quelles types de pratiques d’interprétations en fait-on ? Autant de questions que nous vous proposons de tenter d’explorer dans ce numéro.
Le champ culturel, poétique et artistique (dans ses différentes disciplines) s’est emparé de cette question de manière remarquable ces dernières décennies, réalisant une « médiation politique de l’histoire » et culturelle de son cosmopolitisme. Il nous fait rêver de manière éveillée à ce que pourrait être le déplacement dans un monde moins fruste dans ses réactions, moins aliéné aux intérêts de ses partitions impériales. Il nous fait rêver à partir et au-delà des rêves des « migrants », il nous fait déplacer nous-mêmes dans leurs rêves comme pouvant devenir potentiellement les nôtres… Comment ce rêver-là contribue-t-il à transformer les imaginaires sociaux des uns et des autres ?
Format des contributions écrites
Une courte proposition (500 mots) sera envoyée aux coordinateurs de ce numéro
pour le 1er mars 2025
et l'article finalisé (15000 signes) sera remis au plus tard le 1er mai 2025.
Les propositions sont à envoyer en format word (illustrations en format jpeg) à :
- Abdelatif Chaouite acha8@outlook.fr
- Marina Chauliac marina.chauliac@ehess.fr
- Ainsi qu’à Philippe Hanus <philippe.hanus@valenceromansagglo.fr>
consignes pour les textes complets :
- Nombre de signes maximum pour les articles : 15 000.
- Typo : articles livrés en Times New Roman.
- Nombre de références accompagnant un article : 10 maximum.
- Forme de présentation des références bibliographiques : Prénom Nom, Titre, Éditeur, Année.
- Présentation des notes : synthétiques et en bas de pages.
- Présentation de l’auteur : sous le prénom-nom : titre disciplinaire ou fonction, institution d’attachement (université, compagnie de théâtre, association, etc.)
- Les titres et sous titres des articles proposés par les auteurs, sont susceptibles d’être modifiés par le Comité de Rédaction (en accord avec l’auteur.e).
Comité de Rédaction
- Jacques Barou
- Abdelkader Belbahri
- Marcel Beauvoir
- Abdellatif Chaouite
Marina Chauliac - Olivier Chavanon
- Catherine Gauthier
- Bruno Guichard
- Philippe Hanus
- Salah Oudahar
- Dominique Raphel
- Patrick Rozenblatt
- Farid Righi
- Djaouida Sehili
- Michel Wilson
Évaluation
La revue Écarts d’identité est semestrielle. Ce rythme de parution permet au Comité de rédaction, et aux contributeur.e.s sollicité.e.s, de disposer du temps nécessaire pour élaborer au mieux possible les numéros (travail d’élaboration des contributeurs et travail de rédaction, de maquettage et d’imprimerie). Cependant, il est en même temps exigeant : la revue ne peut se permettre, par respect de ses engagements, d’outrepasser les échéances, indiquées pour chaque numéro, dans le cadre de ce rythme.
Le Comité de rédaction de la revue Écarts d’identité est garant (il a son propre protocole d’expertise et d’évaluation) de la rigueur scientifique ou culturelle de chaque contribution proposée, du style d’écriture par rapport au lectorat-cible de la revue et de la valeur des témoignages des vécus et des pratiques.
Les tâches éditoriales (pilotage des dossiers scientifique et culturel, dossier visuel, relectures, notes de lectures, etc.) sont réparties au sein du Comité de rédaction selon les thématiques.
Le coordinateur de chaque rubrique, en lien avec le rédacteur en chef, veille au respect de la ligne éditoriale de la revue ainsi qu’à celui de l’échéance du rendu du travail proposé
Notes
[1] Sigmund Freud, L’interprétation du rêve. Paris, Presses universitaires de France, 2003 [1900]
[2] Au XIIème siècle, le mot resver signifie « être égaré » au sens propre et au sens figuré, nous rappelle Daniel Fabre (« Rêver », Terrain [En ligne], 26 | 1996
[3] Voir Bernard Lahire, L'interprétation sociologique des rêves, Paris, La Découverte, 2018 4 Giordana Charuty, « Destins anthropologiques du rêve », Terrain [En ligne], 26 | 1996 5 Sigmund Freud, L’interprétation du rêve. Op.cit.
[4] Nastassja Martin À l'Est des rêves. Réponses even aux crises systémiques, Paris, La Découverte, 2022, p.116
[5] Roger Bastide, Le rêve, la transe et la folie. Paris, Flammarion, 1972, p.25
[6] Gaston Bachelard, La poétique de l’espace. Paris, Presses universitaires de France, 1957, p.42 9 Sigmund Freud, L’interprétation du rêve. Op.cit.
[7] Katherine Ewing, « Diasporic Dreaming, Identity, and Self-Constitution », in J. Mageo (dir.), Dreaming and the Self: New Perspectives on Subjectivity, Identity and Emotion. Albany, State University of New York Press, 2003, p.43-61
[8] Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir, Paris, Presses universitaires de France, 2013 [1920]
[9] Arianna Cecconi, « Lieux où l’on dort, lieux des rêves : un regard ethnographique sur la nuit dans deux cités des quartiers nord de Marseille. » Anthropologie et Sociétés [En ligne], 44 (2), 2020.
[10] dans la continuité des recherches sur la dimension sociale des processus mémoriels. Sur ce point, voir notamment Marie-Claire Lavabre, « La mémoire collective comme métaphore », Mélanges de la Casa de Velázquez [En ligne], 50-1 | 2020.
[11] Jacqueline Carroy, « Introduction », Communications « La circulation des rêves », 108, 2021.
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Keywords
- rêve, migration, anthropologie, psychanalyse, art
Contact(s)
- Marina Chauliac
courriel : marina [dot] chauliac [at] ehess [dot] fr - Philippe Hanus
courriel : philippe [dot] hanus [at] valenceromansagglo [dot] fr - Abdelatif Chaouite
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To cite this announcement
« Rêver en migration », Call for papers, Calenda, Published on Monday, January 20, 2025, https://doi.org/10.58079/13448
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