Published on Thursday, February 27, 2025
Abstract
Ce séminaire a pour ambition de revisiter le concept d’« ethnosciences » à la lumière de travaux récents menés dans les divers champs de recherche interdisciplinaires désignés par des appellations de la forme « ethno- ‘…..’ » (ethnoécologie, ethnogéographie, ethnopharmacologie, ethnobotanique, ethnoethologie, ethnomathématique, ethnoastronomie, etc.).
Announcement
Organisation
Organisé par Éric Vandendriessche (référent), Sébastien Galliot, Frédéric JoulianSéminaire de l’EHESS – Marseille, UE683, organisé en partenariat avec le séminaire duCentre de recherche et de documentation (CREDO)
Argumentaire
Depuis une cinquantaine d’années, nous assistons au développement de nouveaux champs d’étude sous des appellations formées à partir du même préfixe « ethno- » : ethnomathématique, ethnoastronomie, ethnobotanique, ethnoécologie, ethnogéographie, ethnopharmacologie, ethnoethologie, etc. Ces différents champs de recherche partagent le projet d’étudier des pratiques et des savoirs présentant une « ressemblance de famille » (Wittgenstein, 1953) avec des disciplines scientifiques (« reconnues » comme telles), bien que développés hors des champs savants et institutionnels, dans divers contextes culturels, et tout particulièrement dans des sociétés autochtones.
Le concept d’« ethnoscience » charrie avec lui son lot de problèmes au premier rang desquels son ethnocentrisme. En effet, lorsqu’il s’agit des sociétés autochtones (souvent de tradition orale), il n’y a (ou avait) généralement guère de sens à parler de « science » (ou d’art) comme champ de savoirs et de pratiques autonome et indépendant des autres domaines de la vie sociale. C’est pourquoi notamment, l’anthropologue Philippe Descola critiquait cette tendance à « réifier certains pans des savoirs indigènes en les rendant compatibles avec la division moderne des sciences » (Par-delà nature et culture, 2005). Serait ainsi revenu « aux spécialistes des ethnosciences la mise au jour des classifications et des savoirs populaires », et, aux « spécialistes de la culture, l’étude du symbolisme, des croyances et des rituels », opérant ainsi une distinction « tranchée » entre « savoir pratique et représentations symboliques ».
Dans ce séminaire, nous interrogerons la façon dont ces nouveaux champs d’étude ont répondu à cette critique, en se libérant des méthodes taxonomiques (Conklin, 1962), et en croisant différentes approches disciplinaires pour étudier des pratiques à caractère scientifique dans leurs liens avec des systèmes culturels et symboliques spécifiques (de la région Asie-Pacifique notamment). Dans cette perspective, seront présentés des travaux s’inscrivant dans ces différents champs interdisciplinaires, à la croisée de l’anthropologie, de l’épistémologie, de l’histoire des sciences, et des sciences cognitives, avec pour objectif principal d’élargir notre point de vue sur les pratiques et les savoirs scientifiques. Plus précisément, il s’agira de faire un état des lieux, et de comparer les questions et les méthodes qui ont été développées par ces ethno-« sciences » depuis quelques décennies.
Enfin, ce séminaire visera à explorer la façon dont l’épistémologie et l’histoire des sciences (« reconnues » par l’académie) sont regardées depuis les sociétés autochtones, et la portée de ces points de vue vernaculaires dans les processus de décolonisation des savoirs, engagés par ces sociétés anciennement colonisées.
Programme
Première séance (7 mars 2025) : « Les ethno-choses et leur(s) évolution(s) » :
- Éric Vandendriessche, Sébastien Galliot, Frédéric Joulian (CREDO), « Introduction du séminaire »
- Rik Pinxten (Université de Gand), « The emancipation of the western outlook: ethnoscience and its evolution »
4 avril 2025 : Les ethno-choses et la cognition des objets
- Flavia Carraro (Université Toulouse - Jean Jaurès, LISST-CAS) : Écritures sauvages. Savoir tisser, dire par motifs, encoder en fils
Résumé - En poursuivant mes travaux de recherche sur les écritures – en signes et en fils – et leur comparaison, dans ce séminaire je propose d’approfondir, à partir du terrain et d’études de cas, le croisement entre ethno-linguistique et ethno-mathématique.
- Evelyne Bulegih (Centre Culturel du Vanuatu) & Eric Vandendriessche (CREDO) : Tressage des nattes rituelles au Centre de l’île de Pentecôte (Vanuatu, Pacifique sud) : approche croisée (ethnomathématique, ethnolinguistique, ethnotechnologie, muséologie)
16 mai 2025 : L’ ethnoécologie aujourd’hui
- Mark Collins (CREDO) : Enjeux de nomenclature, classification, et d’épistémologie dans l’approche des savoirs locaux : le cas des relations interspécifiques marines à Lavongai (Papouasie-Nouvelle-Guinée)
Résumé - En anthropologie, lorsqu’on cherche à appréhender les aspects sociaux et culturels de la relation entre les humains et les êtres vivants non-humains, on est rapidement confronté à divers enjeux concernant la nomenclature et à la classification des êtres, ainsi qu’à des répercussions épistémologiques qui en découlent. En effet, le travail de l’anthropologie consiste au moins en partie à rendre intelligible dans un contexte culturel (celui de la France, ou du milieu universitaire globalisé « occidental », par exemple) des pratiques et des savoirs qui provient d’un autre contexte culturel. De fait, on est amené à chercher à établir des correspondances entre savoirs « locaux » et savoirs « scientifiques », et on est alors confronté à la fameuse difficulté du « traduttore, traditore » (traducteur, traître) : on ne peut tout traduire sans déformation, tout comme il est souvent malaisé d’établir des correspondances entre, d’une part, des savoirs vernaculaires situés, et d’autre part le consensus scientifique courant dans un domaine, quel qu’il soit. Les classifications sont un problème classique, et difficile, dans ce cadre. Comment appréhender la labilité et la multiplicité des formes de classification – même à l’échelle d’une société assez restreinte – sans y plaquer une grille de lecture issue de nos propres habitudes et pratiques ? Enfin, s’intéresser à la diversité des manières d’appréhender, de connaître, de nommer et de classifier le vivant amène à s’interroger sur nos propres rapports avec ces entités épistémologiques. Qu’est-ce qu’un savoir sur le vivant et quelles conséquences sociales et culturelles entraînent les statuts variables que l’on peut accorder à des savoirs de différents type ?
Je tenterai d’esquisser des éléments de réponse à ces questions en présentant brièvement un travail de recherche qui a trait aux relations interspécifiques marines mené depuis 2019 sur Lavongai, une île située dans l’archipel Bismarck en Papouasie-Nouvelle-Guinée, dont les habitants vivent principalement de l’horticulture et de la pêche vivrière.
- Sophie Caillon (CNRS, CEFE) : Trajectoire d’une ethnoécologue : de l’agrobiodiversité au bien-être
Résumé - L’ethnoécologie cherche à comprendre les relations entre les humains, les paysages, les êtres vivants mais aussi les formes inertes. Plus spécifiquement, cette discipline s’intéresse à la manière dont l’espace est vécu et investi par les humains (représentations, valeurs relationnelles), et dont les humains utilisent, gèrent, transforment leurs ressources naturelles (savoirs locaux, pratiques). Il faut pour cela développer des méthodes sans frontières entre disciplines et entre acteurs, intégrer des approches sensibles, mais tout en conservant une solide connaissance bioculturelle des acteurs (i.e. humains et plantes). En tant qu’ethnoécologues, nous acceptons qu’il n’y ait « ni nature, ni culture, ni sujet, ni objet qui préexistent à cet entrelacs » (p. 26), et nous revendiquons des formes de dialogue incitant à « penser-avec », « construire-avec », « fabriquer-avec », « réaliser-avec » (p. 115) les « êtres-en-rencontres ordinaires » (Haraway, 2020, p. 27). Devenir ethnoécologue demande de dépasser l’entre-soi et convoquer académiques indiscipliné·es, praticien·nes ancré·es, artivistes, sans oublier les êtres vivants et autres éléments paysagers.
Pour comprendre comment les diversités biologique et culturelle peuvent être conciliées pour conserver un patrimoine local et durable, Sophie Caillon choisit d’étudier l’agrobiodiversité en inscrivant ses travaux en ethnoécologie. Pourquoi paysan·nes et agriculteur·rices cherchent-elles à cultiver, diversifier, voir à domestiquer de nouvelles espèces et paysages ? Elle s’intéresse ainsi aux plantes cultivées entretenues, créées et transformées en scrutant leurs noms et classifications locales, leurs usages et pratiques agricoles et culinaires, leurs valeurs qui ont motivé celles ou ceux qui en prennent soin, les manières dont elles sont acquises, et même leur diversité génétique. Pour résumer, Sophie Caillon s’intéresse aux savoirs locaux. Récolter des savoirs locaux demande d’écouter des histoires de vie d’humains, mais aussi de paysages et de leurs éléments constitutifs ; les valeurs de bien-être ont émergé de ces entretiens. Ainsi, recherches sur l’agrobiodiversité ou le bien-être partagent le même cadre théorique fondé sur un système entrelacé de valeurs éthiques et multidimensionnels, en particulier les valeurs relationnelles qui révèlent la part sensible de nos relations aux autres.
13 juin 2025 : Ethno-choses et l'anthropologie de l’espace
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Béatrice Collignon (Université Bordeaux Montaigne), « Des ethnogéographies des années 1990 aux savoirs vernaculaires et représentations – hypothèses sur les raisons de cet abandon »
Au début des années 1990, sous l’impulsion notamment de Joël Bonnemaison, les travaux de plusieurs géographes, notamment de doctorants, s’orientent vers l’étude d’ethno-géographies, appréhendées comme des ethno-sciences. A la fin de la même décennie, le terme disparaît des communications et publications des mêmes géographes, et leurs recherches se reformulent autour des « savoirs vernaculaires » pour les uns, des « représentations » pour les autres – majoritaires. Sans que soient, à l’exception d’une ou deux publications, explicitées ces réorientations.
Le séminaire consacré aux « ethno-choses » sera l’occasion de formuler quelques hypothèses sur les raisons de l’abandon d’un champ de recherche dont les premiers résultats étant pourtant prometteurs. Au-delà de choix stratégiques liés à des enjeux institutionnels (positionnement de laboratoires en lien avec la politique du CNRS), c’est l’opérationnalité de la notion pour une géographie humaine dont les approches sont en pleine réorganisation – entre analyse spatiale, géographie sociale et géographie culturelle principalement – qui s’affaiblit.
Mon propos s’appuiera sur l’évolution de mes propres recherches et terminologies, consacrées à la géographie des Inuit de l’arctique central (Canada), pour proposer un éclairage sur les raisons de la courte vie des travaux sur les ethno-géographies, et interroger l’idée de leur maintien sous d’autres noms.
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Eric Pearthree (archéologue, chercheur indépendant), « Orientation et savoirs pratiques de navigation aux îles Carolines et aux îles Marshall » (titre provisoire, résumé à venir)
Comité d'organisation
- Eric Vandendriessche [référent] chargé de recherche, CNRS / Centre de recherche et de documentation sur l'Océanie (CREDO)
- Frédéric Joulian, maître de conférences, EHESS / Centre de recherche et de documentation sur l'Océanie (CREDO)
- Sébastien Galliot, chargé de recherche, CNRS / Centre de recherche et de documentation sur l'Océanie (CREDO)
Subjects
- Oceania (Main category)
- Society > Ethnology, anthropology
Places
- Centre de la Vieille Charité, Salle C - 2 rue de la Charité
Marseille, France (13002)
Event attendance modalities
Hybrid event (on site and online)
Date(s)
- Friday, March 07, 2025
- Friday, April 04, 2025
- Friday, May 16, 2025
- Friday, June 13, 2025
Keywords
- ethno-chose, ethnoscience, ethnoécologie, ethnogéographie, ethnopharmacologie, ethnobotanique, ethnoethologie, ethnomathématique, ethnoastronomie
Contact(s)
- Eric Vandendriessche
courriel : eric [dot] vandendriessche [at] cnrs [dot] fr
Reference Urls
Information source
- Caroline CAVALLASCA
courriel : caroline [dot] cavallasca [at] pacific-credo [dot] fr
License
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To cite this announcement
« Ethno-choses : épistémologie et anthropologie des savoirs pratiques », Seminar, Calenda, Published on Thursday, February 27, 2025, https://doi.org/10.58079/13dye

