Le travail émotionnel des chercheurs et chercheuses en question
Faire de la recherche avec ce qui nous attire et nous repousse
Published on Thursday, April 17, 2025
Abstract
Rares sont les études qui s’intéressent au travail émotionnel des chercheurs et chercheuses, particulièrement dans la littérature francophone. Pourtant, lors de nos recherches, nous sommes tou·te·s confronté·e·s à des individus avec lesquels nous devons, même en surface, entrer en résonance lors d’entretiens. Parfois, ces mêmes individus peuvent tenir des propos qui nous heurtent. Nos enquêtes de type ethnographiques « tendent à favoriser l’echoïsation affective dans le contact corporel avec les personnes enquêtées et le terrain de recherche » (Dumas et Martin-Juchat, 2023, p.13), ce qui met à l’épreuve nos émotions. Nous pouvons aussi nous trouver à lire des corpus en ligne qui nous indignent, voire nous révulsent. Certains objets de recherche sont de nature violente et d’autres encore exigent des scientifiques de se confronter à des propos haineux. Ce dossier vise ainsi à agencer des écrits et des récits autour de la question suivante : comment faire de la recherche en communication avec ce qui nous attire et nous repousse, et quels rôles ont les émotions dans ce contexte ?
Announcement
Argumentaire
Rares sont les études qui s’intéressent au travail émotionnel des chercheur-euses, particulièrement dans la littérature francophone (Boué et al. 2024 ; Grimard 2022). Pourtant, lors de nos recherches, nous sommes toutes et tous confronté-es à des individus avec lesquelles nous devons, même en surface, entrer en résonance lors d’entretiens (Perrin, 2023). Parfois, ces mêmes individus peuvent tenir des propos qui nous heurtent. Nos enquêtes de type ethnographiques « tendent à favoriser l’echoïsation affective dans le contact corporel avec les personnes enquêtées et le terrain de recherche » (Dumas et Martin-Juchat, 2023, p.13), ce qui met à l’épreuve nos émotions. Nous pouvons aussi nous trouver à lire des corpus en ligne qui nous indignent, voire nous révulsent. Certains objets de recherche sont de nature violente et d’autres encore exigent des scientifiques de se confronter à des propos haineux (Boué et al. 2024). Les professeures femmes effectuent d’ailleurs davantage de travail émotionnel dans les universités que leurs collègues masculins, incluant la gestion des pensées suicidaires et les cas d’agression sexuelle chez les étudiant-es (Dengate et al. 2019). Les femmes racisées dans le monde académique fournissent encore plus de travail émotionnel que leurs consœurs blanches (Arday 2022). Les émotions que nous ressentons lors de nos enquêtes de terrain participent à orienter nos regards, perturber nos observations ou au contraire à nous permettre de mieux comprendre les phénomènes qui nous sont donnés à voir et à ressentir (Foli, 2018 ; Gherardi, 2019). De fait, ce travail émotionnel, particulièrement lorsqu’il est dévolu aux collègues minorisé-es et aux étudiant-es, nécessite un accompagnement (Boué et al., 2024) et une réflexion quant à sa pratique afin qu’il ne devienne pas une entrave à la recherche et au bien-être des chercheur-euses. Ce dossier de la revue Communiquer vise ainsi à agencer des écrits et des récits autour de la question suivante : comment faire de la recherche en communication avec ce qui nous attire et nous repousse et quels rôles ont les émotions dans ce contexte?
Les travaux sur les émotions sont fortement influencés par l’apport fondateur de la sociologue Arlie Hochschild qui, dès la fin des années 1970, s’interroge sur les normes et les règles qui régissent l’expression des émotions. Mobilisant notamment les travaux d’Erwin Goffman sur les règles des interactions sociales, elle constate qu’en fonction des situations, certaines émotions s’avèrent bienvenues et d’autres non. Pour Hochschild, comprendre et respecter ces règles pour contrôler ce qui nous affecte ou va affecter les autres relève d’une forme de travail émotionnel, définie comme « l'acte par lequel on essaie de changer le degré ou la qualité d’une émotion ou d’un sentiment » (Hochschild, 2003, p.32). Il s’agit d’un travail autant cognitif d’appréhension et de compréhension des émotions des autres, que corporel pour restreindre ou, à l’inverse, incarner les émotions ressenties.
Le travail émotionnel repose sur trois caractéristiques (Soarez, 2003) :
- Il nécessite une relation directe avec le public, en face à face, ou par un dispositif communicationnel (téléphone, plateformes, etc.) ;
- L’expression émotionnelle de la personne (scientifique, travailleuse, etc.) participe à modifier les émotions des personnes impliquées, du public, de l’étudiant-e ou du/de la client-e ;
- Dans un contexte professionnel, ce travail est une ressource pour l’employeur qui va l’organiser, le gérer, et l’évaluer. Dans un contexte personnel, ce travail est également une ressource qui bénéficiera à un-e conjoint-e, à la famille, etc.
Le travail émotionnel nécessite de pouvoir jouer avec l’expression de ses propres émotions aussi bien en surface (paraitre sympathique, sourire pour apaiser une situation, etc..) qu’en profondeur (être empathique, exprimer des émotions que l’on ressent réellement, etc.). En fonction de cette intensité, des risques apparaissent, comme la fatigue professionnelle. Les règles qui encadrent le travail émotionnel peuvent tout autant être explicites, c’est-à-dire définies contractuellement ou enchâssées dans une étiquette comme la politesse, qu’implicites lorsqu’elles se réfèrent à des normes sociales, des manières de faire, des pratiques familiales et des normes de genres différenciées. Malgré ces frontières floues, ces règles définissent ce qui devrait être ressenti et exprimé dans une situation, ainsi que ce que l’on doit s’attendre à ressentir dans cette même situation. Comme le souligne Arlie Hochschild (2003) : « Pour toute motivation (« ce que je veux ressentir »), il ne (…) reste qu’à trancher entre règle de sentiment (« ce que je devrais ressentir ») et travail émotionnel (« ce que j’essaie de ressentir ») ». Le travail émotionnel se dessine ainsi comme une activité de communication essentielle des interactions sociales, qui s’inscrit dans des contextes culturels, politiques et sociotechniques particuliers, et qui en reflète les idéologies dominantes autant que les conventions au travers des « règles de sentiments » (ibid.) qui le régissent.
De nombreuses recherches s’intéressent à différentes sphères professionnelles où un travail émotionnel est exigé, comme la santé (Lhuilier, 2023), les métiers de service (Darbus et Legrand, 2023), ceux de la communication (Alloing et Pierre, 2021), la police (Monier, 2014), la justice (Anleu et Mack, 2014), les pompes funèbres (Bernartd, 2008), ou encore l’enseignement (Petiot et Kermarrec, 2022). Particulièrement traversé par des iniquités de genre, le travail émotionnel reste largement l’apanage des femmes (Maung 2024 ; Whorton 2004) parce qu’elles sont davantage présentes dans les emplois exigeant un contact direct avec le public et les entreprises de services (Agarwal 2022 ; Wharton 2004 ; Hochschild et A. Machung 1989). Cela dit, et bien qu’il s’agisse d’un « travail » puisqu’un effort est fourni et qu’il constitue une ressource, ce travail émotionnel s’exerce largement de manière non rémunérée et dans la sphère privée (Wharton 2004). Mais quid de la recherche où les inégalités de genre, et plus largement intersectionnelles, sont nombreuses, et où les interactions sociales (avec les étudiant-es, les sujets des recherches, les collègues, etc.) sont au cœur du travail académique ?
À partir de la question Comment faire de la recherche en communication avec ce qui nous attire et nous repousse et quels rôles ont les émotions dans ce contexte?, ce dossier de la revue Communiquer vise ainsi à agencer des recherches et des récits mettant en relief la place des émotions, et de leur éventuelle gestion, dans les activités de recherche (appliquées, fondamentales, interventionnelles et de création). Cet ancrage est destiné à ouvrir des réflexions sur ce qu’est un travail émotionnel propre aux recherches en sciences sociales, et en communication en particulier, ainsi qu’au bricolage méthodologique, aux agencements éthiques ou encore aux manières de mettre en récit nos émotions et affects. Plus qu’un recours au travail émotionnel comme cadre théorique, ce numéro vise avant tout à tracer de nouvelles lignes conceptuelles et méthodologiques pour délimiter la manière dont ce qui nous affecte participe (ou non) à nourrir nos recherches. Aussi, nous proposons d’inscrire les propositions dans un ou plusieurs des axes suivants :
Axe 1 : le travail émotionnel comme méthode(s)
Dans ce premier axe, les contributions attendues pourront traiter des méthodes, bricolages ou manière de faire pour limiter les conséquences négatives d’une exposition à des contenus ou interactions à forte intensité affective, en ligne ou non (propos haineux, récits de violences subies, observations d’actes violents, etc.). L’emphase pourra être mise sur les techniques d’enquêtes permettant de limiter cette exposition, par exemple lors de la constitution de corpus en ligne, comme sur les manières de se « désaffecter » (Alloing et Pierre, 2021) de ressentis envahissants. Sur ce dernier point, le travail émotionnel pourrait aussi être envisagé comme collectif, avec le développement de pratiques visant à prendre soin les un-es les autres dans une équipe de recherche et à pratiquer le care en recherche (Luka et Millette, 2018). En somme, cet axe sera l’occasion de se questionner sur l’importance de faire de la recherche avec ce qui nous affecte sans pour autant nous laisser dépasser par ces affections, tout en offrant une mise en commun de techniques et stratégies pour soutenir ce travail émotionnel.
AXE 2 : le travail émotionnel comme éthique(s)
Dans ce deuxième axe, les contributions pourront s’orienter vers la manière dont le travail émotionnel des chercheur-euses peut bénéficier aux enquêté-es. Être sensibles aux conditions et récits des individus participant à nos enquêtes peut aussi guider nos stratégies de diffusion. En effet, mettre en visibilité certains résultats peut affecter les participant-es de l’enquête (Latzko-Toth et Pastinelli 2022), faire renaitre des traumatismes ou plus simplement des émotions négatives. Dès lors, une éthique de la publicisation de la recherche doit-elle aussi reposer sur des « règles de sentiments » propres aux contextes, terrains et enquêtées? Comment cette éthique peut-elle s’arrime à des recherche-action, intervention ou encore à la recherche féministe (Millette 2023)? Ces possibles règles et cette éthique peuvent tout autant s’appliquer aux équipes de recherche elles-mêmes : sous quelles conditions peut-on envoyer ou non un-e chercheur-euses se confronter, par exemple, à un public ou des contenus lui étant hostile et pouvant remettre en question ses identités ? Comment accompagner des étudiant-es dont les terrains d’enquête sont violents? À la faveur du numéro, les questions soulevées devront favoriser des propositions éthiques construites autant sur des pratiques réelles que sur des bases plus conceptuelles.
Axe 3 : le travail émotionnel comme récit(s)
Enfin, dans ce dernier axe, sont attendus des récits d’enquêtes pouvant appuyer une analyse ou définition située du travail émotionnel des chercheur-euses. Que ces récits soient auto-ethnographiques ou issus d’enquêtes menées auprès de professionnel-les de la recherche, ils doivent permettre de discuter les concepts, les épistémologies, mais aussi les risques et opportunités associés au travail émotionnel de la recherche. Ils peuvent ainsi faire appel à des approches féministes, décoloniales, ou encore autochtones afin de proposer une restitution sensible et critique de ce que mettre ses émotions au service de sa recherche peut impliquer et signifier.
Conditions de soumission
Les auteurs ou auteures doivent soumettre leurs manuscrits à la revue par le biais de son site web.
Il est demandé aux auteurs de bien compléter les champs requis tels que :
- le nom des auteurs ou des auteures avec leur affiliation (poste, institution, ville, etc.) et leur courriel ;
- le titre du manuscrit, le résumé en français et les références.
Dans le fichier joint, les auteurs doivent obligatoirement inclure tous les éléments ci-dessous :
- le titre en français et en anglais. Autant que possible, le titre est composé de 10 mots tout au plus ;
- le résumé et mots clés en français et en anglais. Les résumés doivent contenir environ 150 mots ou 800 caractères ;
- une biographie des auteurs ou des auteures au format de 150 mots ou 800 caractères ;
- le corps du texte ;
- la bibliographie (APA).
Les fichiers joints doivent impérativement être anonymisés. Par conséquent, nous vous prions de supprimer toutes informations pouvant vous identifier, sans oublier l’onglet des propriétés du fichier. Dans cette suite, lorsqu’un auteur fait une référence propre, inscrire « auteur » et année. Ex. : (Auteur, 2015)
En plus de leur texte, si applicable, les auteurs sont priés d’inscrire dans l’espace dédié aux commentaires les informations suivantes :
- le nom du dossier thématique ;
- le nom et les affiliations de 4 évaluateurs potentiels pour leur manuscrit (nom, courriel, institution, champ d’expertise) ;
- et, afin d’éviter les conflits d’intérêts potentiels, les personnes qui soumettent des manuscrits peuvent, si elles le souhaitent, transmettre à la revue une liste des personnes évaluatrices ou responsables de manuscrit qui pourraient occasionner de tels conflits.
Calendrier
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Soumission des articles : 30 juin 2025
- Retour aux auteurs : 30 septembre 2025
- Renvoi des révisions par les auteurs : 30 novembre 2025
- Parution : décembre 2025
Coordination scientifique
- Camille Alloing, UQAM
- Mélanie Millette, UQAM
Références citées
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- Sociology (Main category)
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Date(s)
- Monday, June 30, 2025
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Keywords
- travail émotionnel, recherche, communication
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courriel : alloing [dot] camille [at] uqam [dot] ca
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« Le travail émotionnel des chercheurs et chercheuses en question », Call for papers, Calenda, Published on Thursday, April 17, 2025, https://doi.org/10.58079/13rka

