HomeCe que les villes du Maghreb et du Machrek ont fait à l’anthropologie. Pour une réécriture des savoirs urbains ?
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Published on Wednesday, July 23, 2025

Abstract

Les villes arabes, souvent considérées comme traditionnelles ou marginales, ont été redécouvertes par les sciences sociales depuis les années 1970. Ces recherches montrent que ces villes ne sont pas simplement des exemples d'urbanité dégradée, mais des espaces dynamiques qui remettent en question les modèles occidentaux d'urbanisation. Elles révèlent également des pratiques informelles et des formes de résistance qui redéfinissent les relations entre citoyens et pouvoirs. En quoi ces observations pourraient-elles influencer notre compréhension des dynamiques urbaines contemporaines ? Quelles nouvelles perspectives pourraient émerger de cette relecture des villes arabes ?

Announcement

Argumentaire

Les villes et métropoles du monde arabe ont longtemps été envisagées par les sciences sociales et humaines comme un objet à part : réputées prémodernes ou traditionnelles, marginales par rapport aux modèles de l’urbanisation industrielle occidentale, voire déficitaires au regard des normes fonctionnalistes et planificatrices depuis longtemps en vigueur en Europe. Pourtant, les recherches conduites depuis les années 1970, en histoire comme en géographie, en anthropologie et en sociologie, ont contribué à renverser cette vision, en faisant progressivement de la « ville arabe » un terrain d’expérimentation heuristique important pour repenser les catégories mêmes de l’urbanité. Cet appel à contributions souhaite interroger ce que les « villes arabes » « ont fait à l’anthropologie », autrement dit : comment ces villes ont contribué à infléchir certains de ses objets, à en renouveler les approches, et à en déplacer les perspectives théoriques.

Loin de se limiter à l’étude d’un espace culturellement circonscrit, les recherches sur les villes du Maghreb et du Machrek ont permis de mettre à l’épreuve les paradigmes occidentalo-centriques de la ville : dualisme centre / périphérie, distinction rigide entre public et privé, opposition entre ordre planifié et informalité, entre modernité et tradition. Ces catégories, héritées de l’urbanisme fonctionnaliste et des modèles européens des XIXe et XXe siècles, ont été contestées ou infléchies à la lumière des pratiques sociales et des configurations spatiales observées dans ces villes du sud et de l’est méditerranéens. Loin d’être réductibles à des formes « d’urbanité dégradée » ou inachevée, ces villes et métropoles arabes ont au contraire rendu visibles d’autres manières de faire la ville, d’y habiter, de l’organiser et de la penser.

Le renouvellement des perspectives anthropologiques a pu ainsi se traduire par un décentrement des catégories d’analyse. Les travaux d’anthropologues, comme par exemple Jean-Charles Depaule sur les modes d’habiter dans les villes du Moyen-Orient (Le Caire, Sanaa, Beyrouth…)[1], Franck Mermier sur les souks de Sanaa[2] ou encore Kenneth Brown[3] ou Mohamad Naciri sur les villes marocaines[4], ont montré que l’organisation des médinas ou des villes dites « traditionnelles » ne relevait pas du chaos ou du désordre, mais d’une logique propre, fondée sur des formes sociales et culturelles spécifiques, sur des hiérarchies sociales, des proximités fonctionnelles et des pratiques d’occupation évolutives. Les villes arabes ont, de ce point de vue, servi de contre-modèles pour repenser l’urbanité dans sa dimension processuelle et historique.

Les recherches sur l’informalité urbaine dans ces villes arabes ont également contribué à transformer les outils de l’analyse anthropologique. Loin d’être un simple symptôme de dysfonctionnement, l’informel est apparu comme un mode adaptatif et créatif de fabrique urbaine, souvent porté par des logiques communautaires, des solidarités familiales ou de voisinage, et des régulations implicites. Asef Bayat, avec la notion de quiet encroachment of the ordinary[5], a notamment montré comment les populations précaires des métropoles des villes du sud global (dont celles du Moyen-Orient arabe) se réapproprient l’espace urbain de manière discrète mais persistante, en déjouant les formes de contrôle étatique ou marchand. Diane Singerman, à propos du Caire[6], a mis en lumière le rôle des réseaux informels dans la construction d’une citoyenneté de fait, fondée sur l’accès aux services, à l’emploi, et aux dispositifs politiques locaux.

En ce sens, les villes arabes ont aussi permis de déplacer l’analyse du politique. L’espace urbain y devient un lieu de négociation entre les citoyens et les pouvoirs établis, mais aussi un espace de mise à l’épreuve des normes et des autorités. La ville est à la fois un terrain de résistance, de contestation et de reproduction des pouvoirs. Les émeutes, révoltes et insurrections y trouvent un ancrage ou une résonnance particuliers, faisant de la ville à la fois un décor, un contexte et un enjeu central de ces dynamiques conflictuelles et parfois destructrices. Les pratiques de contournement, les solidarités communautaires ou religieuses, les formes de construction et d’appropriation de l’espace public[7] révèlent aussi une politique du quotidien, que l’anthropologie urbaine est venue documenter avec précision, développant ainsi l’idée que les marges urbaines (quartiers populaires, camps de réfugiés, villes nouvelles, périphéries informelles) sont aussi des espaces d’innovation politique, sociale et urbaine.

Enfin, les villes arabes ont nourri une anthropologie de la citadinité fondée sur les pratiques ordinaires : habiter, circuler, se rendre visible ou invisible, être ensemble ou s’éviter. Loin de se limiter à une approche structuraliste de la ville comme architecture ou réseau, les anthropologues ont aussi mis en avant les formes d’appartenance et d’attachement, les spatialités genrées, les régimes de voisinage, les usages symboliques de la rue ou du quartier. Les villes arabes, mobilisées ici comme catégorie critique et analytique, apparaissent ainsi comme autant d’observatoires privilégiés pour penser les tensions contemporaines entre cohabitation et distance, entre visibilité sociale et repli, anonymat et familiarité.

Ce dossier vise à rassembler des travaux s’inscrivant dans cette dynamique de relecture critique. À partir de terrains urbains situés dans les mondes arabes, il s’agit d’interroger les catégories, les méthodes et les narrations de l’anthropologie. Qu’ont fait ces villes et leurs citadins à l’anthropologie ? En quoi les pratiques observées ont-elles conduit à redéfinir des objets classiques, à faire évoluer les modalités d’enquête, ou à déplacer certaines catégories analytiques ? Peut-on parler d’un tournant méthodologique ou théorique à partir de ces contextes urbains ? Et dans quelle mesure les usages mêmes de notions comme « ville arabe » appellent-ils une réévaluation critique, « dé-orientalisée », de nos cadres d’analyse ?

La revue Parcours anthropologiques

Le projet éditorial de Parcours Anthropologiques consiste à faire de notre revue un espace de rencontres d’idées, d’actualisation et de mise en discussion des conceptions de la discipline, notamment en ce qui concerne la pertinence et les significations actuelles de la recherche en anthropologie. La revue se veut un espace ouvert à la fois aux propositions et présentations de travaux de chercheurs de différents laboratoires d’anthropologie et d’autres univers de pratique de la discipline, tout comme aux dialogues de celle-ci avec d’autres composantes disciplinaires des sciences de l’homme.

Modalités de soumission des textes 

Les chercheurs (chercheur, enseignant-chercheur, doctorant, post-doctorant) de toutes les disciplines des sciences humaines et sociales sont invités à adresser des articles originaux, en français ou en anglais, fondés sur des données de recherche empiriques et n'ayant pas déjà fait l'objet d'une publication dans des revues, ouvrages ou actes de colloques.

Ces propositions – maximum 50.000 signes espaces compris – doivent être envoyées par courrier électronique au format .doc uniquement aux deux adresses suivantes : <Thierry.Boissiere@univ-lyon2.fr> et <denis.cerclet@univ-lyon2.fr>

Elles peuvent être accompagnées de documents photographiques et/ou vidéos de bonne qualité (300 dpi pour les images).

Un accusé de réception sera adressé en retour.

Impératif : La note aux auteurs est consultable à cette adresse https://journals.openedition.org/pa/219

Échéancier

  • 15 décembre 2025. Soumission des articles. 

  • Mai 2026 : Fin du processus d’évaluation par les pairs et communication des résultats aux auteurs.
  • 1er septembre 2026 : Dépôt des versions finales des articles retenus.
  • Automne 2026 : Fabrication du numéro
  • Début 2027 :  Publication de la revue en ligne.

Évaluation

Les propositions de contribution seront, dans un premier temps, reçues par Thierry Boissière, Maitre de conférences, Université Lumière-Lyon 2, UMR 5600 EVS ; Marie Hoffner-Talwar, post doctorante Centre Léon Bérard, Lyon et UMR 5600 EVS ; Denis Cerclet, professeur émérite, UMR 5600 EVS.

Un comité de lecture sera mis en place spécifiquement pour ce numéro de la revue Parcours anthropologiques - «Ce que les villes du Maghreb et du Machrek ont fait à l’anthropologie. Pour une réécriture des savoirs urbains ?» - afin de pouvoir faire correspondre au mieux le contenu des propositions et les compétences des évaluateur.trices. Ensuite, ils seront adressés à deux évaluateurs qui les lierons de manière anonyme et nous transmettrons leur avis. La décision de publication est du seul ressort du comité de rédaction de la revue.

Notes

[1] Jean-Charles Depaule, A travers le mur, Marseille, Parenthèses éditions, 2014.

[2] Franck Mermier, Le cheikh de la nuit. Sanaa : organisation des souks et société citadine, Paris, Sindbad - Actes Sud, 1997.

[3] Kenneth Brown, People of Salé. Tradition and Change in a Moroccan City 1830 – 1930, Cambridge, Harvard University Press, 1976.

[4] Mohamad Naciri, « Regards sur l’évolution de la citadinité au Maroc », pp. 37-59, in Citadins, villes, urbanisation dans le Monde arabe aujourd’hui. Algérie, Émirats du Golfe, Liban, Maroc, Syrie, Tunisie, Tours, URBAMA, n° hors-série des Fascicules de Recherches, 1985.

[5] Asaf Bayat, Life as Politics. How Ordinary People Change the Middle East. Amsterdam: Amsterdam University Press, 2010.

[6] Diane Singerman, Avenues of Participation: Family, Politics, and Networks in Urban Quarters of Cairo. Princeton University Press, 1995.

[7] Nabil Beyhum et Jean-Claude David, « Les espaces du public et du négoce à Alep et à Beyrouth », Annales de la recherche urbaine, n° 57-58, décembre 1992 – mars 1993.

Event attendance modalities

Full online event


Date(s)

  • Monday, December 15, 2025

Keywords

  • anthropologie urbaine, monde arabe, ville du Maghreb, ville du Machrek, sociologie urbaine, géographie urbaine, espace urbain, espace public

Contact(s)

  • Thierry Boissière
    courriel : Thierry [dot] Boissiere [at] univ-lyon2 [dot] fr

Information source

  • Denis Cerclet
    courriel : denis [dot] cerclet [at] univ-lyon2 [dot] fr

License

CC0-1.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons CC0 1.0 Universal.

To cite this announcement

« Ce que les villes du Maghreb et du Machrek ont fait à l’anthropologie. Pour une réécriture des savoirs urbains ? », Call for papers, Calenda, Published on Wednesday, July 23, 2025, https://doi.org/10.58079/14eoy

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